Le Divin parfum des Mages 01 - Ephèse
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Devant Théophile, une grande prêtresse à coiffe d’épervier vient d’ouvrir le premier rouleau du Manuscrit lycien.
Le jeune clerc égyptien chrétien a spécialement fait le voyage depuis Alexandrie. Après quelques péripéties (voir Le Divin parfume des Mages, opus 2), il s’est retrouvé dans les montagnes anatoliennes. Fuyant l’intolérance des successeurs de l’empereur Théodose, les prêtresses de Cybèle y ont reconstitué un Artémiseîon païen (c'est à dire « de paysans »).
À la demande de son maître, le jeune clerc doit lire, traduire, adapter et éventuellement acquérir des documents détenus par les prêtresses de Cybèle.
Le Manuscrit lycien aurait été écrit par Euphrosine, une très vieille médecin chef de l’Artémiseîon.
Deux inscriptions en marge attirent immédiatement l’attention de Théophile.
La première, en lycien, mentionne : « J’ai voulu témoigner sur un monde qui est en train de disparaître. »
La deuxième, en latin : Cum venusto evanuerit, mundus corruet, est une mise en garde : lorsque la Beauté disparaîtra, le monde s'effondrera !
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Un port.
Des odeurs.
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Éphèse est d’abord un port, un grand port, un port plus grand, plus majestueux que celui de Patara. Mais au-delà des voiles et des mâts, j’y ai retrouvé la même lenteur enfiévrée. J’y ai entendu les mêmes claquements des cordages au vent, les mêmes cris des marins qui s’interpellent.
J’y ai humé les mêmes odeurs, celles des épices et des grains qui effluvent des ventres des bateaux, celles, puissantes, celles des calfats bitumineux et de toutes sortes de matières plus ou moins en décomposition.
Pourtant, dès les premiers pas sur le sol éphésien, il manqua quelque chose, quelque chose qui était à Patara mais que je ne retrouvais pas ici.
La majesté des lions de pierre trônant sur les quais annonçait celle de la ville.
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Dans ma ville natale, l’entrée du port est marquée par de certes modestes mais fiers tombeaux imitant le bois et dont certains sortaient des burins de ma tante Nisa.
Non, ce qui manquait à mes sens n’était pas visuel.
Signalée par une grande banderole, la ghilde des étudiants était là, en face de moi, en haut de la large grève. Juste à côté d’un discret poste de garde tenu par quelques légionnaires romains.
En marchant vers la banderole, j'ai été intrigué par un petit groupe. Ma grande taille me permit de voir facilement ce qu’ils, et surtout elles, contemplaient : une noria de porte-faix déchargeant une nef ventrue.
Les pectoraux luisant de sueur apparaissaient dans l’ouverture des épais gilets de cuir. Les bras musclés maintenaient la charge sur les épaules matelassées. Leurs courtes jupes maintenues par une large ceinture découvraient des cuisses puissantes.
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Certains ballots changeaient simplement de navire, d’autres étaient chargés sur des chariots, d’autres sur des ânes, ils allaient rejoindre les marchés ou les entrepôts d’Éphèse. Des ânes ! Voilà ce qui me manquait ! Ce port ne sent pas le crottin d’âne. Il y a des ânes, mais pas de crottin, ni naturellement pas d’odeur de crottin.
Éphèse, cité du Beau, ne s’accommode-t-elle pas de l’odeur du crottin d’âne ?
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Autour de moi, des gamins couraient partout. Ils assuraient de menus services. Certains tenaient fièrement devant eux l’ostracon qu’on leur a confié, d’autres écoutaient attentivement les quelques mots qu’ils auraient à répéter. Immédiatement assaillie par l’un d’eux, je repoussais leurs propositions. Non, je n’avais pas de messages à envoyer. J’étais étudiante, et j’allais vers l’accueil de la ghilde qui était là, à quelques dizaines de pas.
Le statut d’étudiant sembla d’un potentiel financier suffisamment réduit pour que je cesse d’être sollicitée.
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La foule affairée que dense de marins, débardeurs et commis d’armateurs, m’entourait. Ils passaient parfois si près de moi que je sentais émaner de leurs vêtements les odeurs de mer, de sueur, de la poussière des grains qu’ils venaient de porter ou de négocier.
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L’un d’eux après m’avoir frôlé d’un peu plus près que les autres, me lança une brève onomatopée qui pouvait être interprétée comme une excuse. Me retournant, cet importun avait déjà continué son chemin d’un pas pressé sans que j’aperçoive son visage, je ne perçus juste qu’un étrange parfum.
Il n’émanait pas de celui qui venait de me bousculer mais d’une femme entre deux âges ; elle était postée devant moi, bien campée dans une longue robe austère. Elle me proposa aimablement de la suivre vers le Comité d’accueil des Rêv-Pat. Sans me donner plus d’explications sur les « Rêv-Pat », apprenant, avec surprise, que je n’étais « que » une étudiante, d’un geste, devenue sévère, elle m’indiqua la banderole, celle que j’avais déjà parfaitement repérée dès mon arrivée.
Á son parfum, il manquait quelque chose.
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Là.
Je le vis.
Il était là, encore plus beau et plus grand qu’à Patara. Il discutait avec une fille. Il était au milieu d’un groupe d’étudiants, mais il ne parlait qu’à elle. Je m’approchais, timidement, presque discrètement. Ne serait-il pas inconvenant de les déranger dans leur conversation ?
Il me vit !
D’un mot, il s’excusa auprès de son interlocutrice et vint vers moi, d’une précipitation lente, pesée à la hauteur d’une joie dont il souhaitait profiter de chaque instant. Son visage illuminé me regardait, ne regardait que moi. Il avançait les bras ouverts, prêt à m’accueillir. Sans souci des regards qui convergeaient vers nous, et qui s’ajoutaient à celui attentif et inquiet de « la fille », il laissa déborder sa joie : « Mon Euphrosine ! ».
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Je passais de la timidité à la gêne, de la gêne à la confusion. J’aspirais une grande bouffée d’air, puis ma respiration se bloqua. Il me serrait dans ses bras, chaleureusement. Je sentis l’ivresse de son bonheur me submerger, comme elle le submergeait.
Quand notre longue étreinte se relâcha, d’une main, il me prit l’avant-bras et de l’autre le caressa, doucement, soigneusement. Pour ma plus grande joie, il avait retrouvé les mêmes gestes qu’à Patara, les mêmes tendres caresses que le soir où nous nous étions quittés.
Il me sembla même qu’après avoir relâché mon bras, il frotta son épaule contre la mienne, exactement comme le chaton qui vient de retrouver le frère préféré de sa fratrie. Fratrie, c’est bien cette impression qui me noua le cœur.
J’essayais d’oublier qu’avec les caresses et les « mon Euphrosine », à Patara, il ajoutait « ma sœur ». Elle ne tarda pas.
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Tlos ne m’avait jamais vraiment expliqué pourquoi il m’appelait sa sœur. Une fois, au hasard d’une conversation, j’avais compris que c’était « comme les Égyptiens ». Il faisait référence aux couples des bords du Nil qui après leur passage chez le scribe notaire s’appelaient affectueusement « ma sœur » et « mon frère ». Cette explication, même s’il l’avait accompagnée de son plus délicieux sourire carnassier, n’avait fait qu’ajouter un niveau d’ambiguïté à cette déconcertante fraternité.
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Ω Ces appellations de « ma sœur » et « mon frère » a provoqué quelques confusions chez les premiers égyptologues. Si des unions entre frères et sœurs existèrent, elles étaient rares et surtout réservées à la classe dirigeante.
Les nuisances génétiques de cette consanguinité semblent avoir été évitées par des cérémonies adéquates conduites par la Grande prêtresse d’Amon à la fin de chaque mois d’août.
De mon côté, je n’avais jamais réussi à appeler Tlos, « mon frère », et encore moins quand nous n’étions pas seuls.
Si j’accepte d'être honnête avec moi-même, j’ajoute que quand il venait, dans une assemblée, avec une grande intelligence, d’émettre ou de développer une idée, il était le « frère » dont j’étais très fière.
- Comme je suis heureux de te revoir mon Euphrosine ! On m’avait dit qu’une nef arrivait de Patara, j’ai accouru. ». Expliqua-t-il en me tenant près de lui, maintenant par les épaules, son visage frôlant le mien.
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Il lui était impossible d'être au pied du bateau. Pendant les quelques dizaines de mètres, jusqu’à la dernière ligne de varech rejeté par la dernière tempête, ...
Ω Dans l’Antiquité, la principale technique de mise à terre des embarcations était l’échouage sur une grève.
Certains ports, comme celui d’Éphèse, comportaient également une partie en eaux profondes avec des quais.
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... celui qui débarque appartient encore à la mer et à ses dieux si ombrageux. Tlos m’attendait à l’accueil de la ghilde.
Sans lâcher mes épaules, il se recula un peu pour mieux me regarder.
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- Que tu es belle, mon Euphrosine ! Ma sœur, ma sœur chérie, que tu es belle ! Viens, je vais te présenter à mes amis.
Voici Euphrosine, sachez tous qu’Euphrosine est plus que ma sœur.
« Ma sœur » ! C’était dit ! Même si la « sœur chérie » est « plus que sa sœur » !
L’émotion avec laquelle mon « frère » me présentait lui humidifia les yeux, ce qui fit gentiment sourire tous ses amis, tous, sauf « la fille ».
- Euphrosine est de Lycie, comme moi.
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- Nous allons déjeuner, Tlos. Viens avec nous ! », intervint un étudiant.
- Accompagne-nous Euphrosine, vous pourrez continuer de vous échanger des souvenirs de Lycie. Nous allons déjeuner chez Larthia. Il faut y aller maintenant, avant la cohue. », ajouta aimablement un autre étudiant, dont le regard semblait particulièrement appuyé.
- Oui, viens avec nous Euphrosine. », insista « la fille ».
Dans l’ambigu « plus que la sœur », n’avait-elle retenu que « sœur » ?
- Je dois finir mes inscriptions, et trouver une chambre. Je voudrais pouvoir me loger pas trop loin des facultés.
- Ne t’inquiète pas, Euphrosine, tu as tout le temps pour t’inscrire. Pour ta chambre, Cornelius est haut placé dans la ghilde, il t’accompagnera après notre repas. En finissant sa phrase, d'un mouvement de tête, l’étudiant m’indiqua qui était Cornelius.
Fus-je vraiment surprise de savoir que ce « haut placé dans la ghilde » n’était autre que celui dont, quelques instants avant, j’avais reçu le regard ?
D'aimables informations fusèrent :
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- Larthia est une Étrusque au doux visage revenue dans l’Asie de ses lointains ancêtres.
Ω. Hérodote l’avait écrit, de récentes études génétiques ont confirmé l’ascendance lydienne des Étrusques, au moins celle des grandes familles.
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- Elle a ouvert un thermopolium dans un ancien entrepôt. Si le temps le permet, nous pourrons profiter de la terrasse. Viens avec nous !
Ω Thermopolium : établissement de "restauration rapide" servant des plats chauds
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- La pecumia est copieuse et bien chaude !
Ω La pecumia était une bouillie préparée avec de la farine ou avec un gruau. Nourriture de base de la plupart des peuples antiques.
Gruau = grains de céréale mondés et grossièrement moulus, sans le son.
Le porridge actuel, cher aux Anglo-Saxons, est une sorte de pecumia préparée avec un gruau d’avoine.
Permanence des habitudes alimentaires ? En 1969, quand je me rendais le matin à la Faculté des sciences de Tunis, je longeais à 7 h 30 une échope de « restauration rapide » qui proposait encore des bolées de brouet.
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- Et l’aimable aubergiste nous sert à volonté des olives et des morceaux de figue séchée.
- Ses olives commencent à rancir et ses figues commencent à moisir, mais il est vrai qu’elles sont à volonté !
- Le brouet est aux légumes et au lard, une recette étrusque !
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- Attendez ! Elle ne peut pas sortir du port sans sa palla ! », s’interposa une des étudiantes chargées de l’accueil.
« La palla est obligatoire et comprise dans les frais d’inscription ».
Ω Vêtement servant de châle ou, pour les plus longues pallae, de manteau.
Pallium, quand il est porté par un homme.
Tout en caressant de nouveau l’avant-bras de sa « chérie », il se tourna vers celle qui pour la prendre à témoin. « N’est-ce pas que ma sœur est très belle ? »
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Je fondais.
Était-ce l’écarlate que je sentais gagner mes pommettes qui m’embellissait ?
Après une approbation polie, accompagnée d’un petit sourire en coin, l’étudiante de l’accueil pouvait commencer mon inscription :
- Euphrosine de Patara ?
Je complétais en donnant, comme il est d’usage en Lycie, le patronyme de ma mère,
- Tu es bien inscrite en enseignement préparatoire, n’est-ce pas ? Alors, c’est cette palla que tu porteras, elle montrera ton appartenance à notre ghilde. Elle est blanc-écru avec un fin galon de pourpre.
Le blanc-écru de la palla que me tendit l’étudiante était plutôt d’un gris beige pisseux, peu engageant. Quant au galon, il était tellement fin qu’il fallait croire en sa présence. Pensant que c’est de la taille du vêtement dont je m’étonnais, l’étudiante ajouta gentiment :
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- Notre palla est plus petite que celle que portent les Romaines. Elle n’est pas fleurie comme celle des coquettes Éphésiennes. C’est une palla d’étudiant, la même pour les garçons et les filles !
- Euphrosine viendra finir son inscription tout à l’heure. Elle vient déjeuner avec nous.
- Tu te charges d’elle, Tlos. Très bien. Sinon, tu sais que la ghilde prévoit un parrainage. Ne revenez pas trop tard, certaines permanences ne sont pas assurées l’après-midi.
Nous n’avions fait que quelques pas que l’étudiante de la ghilde nous hélait.
- Et les sandales ?
- Tout à l’heure ! », lança de loin mon « frère ».
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C’est encore chaussée de mes courtes bottines lyciennes que je marchais vers ce thermopolium.
J’étais à la droite de Tlos, régulièrement il me prenait l’avant-bras et ponctuait ses caresses d’un « ma chérie » doux à mon âme, ou d’un équivoque « ma sœur chérie ». Même si je savourais la jalousie qui ridait les yeux des autres filles, et notamment ceux de « la fille », cette « sœur » insérée entre « ma » et « chérie » continuait à ne guère me plaire.
Étant à sa droite, « la fille » se déplaça pour occuper la gauche de mon « frère ».
Sillage parfumé.
Quand elle me contourna pour prendre « sa » place, à gauche, et qu’elle passa très près de moi, à une distance sans doute calculée, je perçus l’harmonie recherchée de son sillage. Le passage fut trop bref pour en définir les notes. Je regrettais de n’avoir pas utilisé le parfum à oindre que m’avait offert mon oncle Agasiklès.
Présentation faite, « la fille » si finement parfumée se prénommait Cléobuline. Qu’avait-elle à craindre d’une sœur ? Mais une « plus que sœur » n’est-il pas moins qu’une sœur ? Ou bien autre chose qu’une sœur ? C’était donc de « plus que ma sœur » qu’elle avait à craindre.
Pour lever l’ambiguïté, il lui fallut évaluer exactement les sentiments de Tlos à mon égard.
D’abord, elle me gratifia de moult compliments, destinés évidemment à se faire bien voir par le beau Tlos. Subtilement, elle ne s’adressait pas directement à moi :
- Ta sœur a une allure digne des plus grandes dames d’Éphèse. »
Elle s’extasia sur ma grande taille — j’avais presque une tête de plus qu’elle.
Après l’allure générale, ce furent les détails. À commencer par le châtain clair à reflet doré de mes cheveux.
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« C’est le blond lycien. » avait précisé Tlos qui avait aussi quelques-uns de ces beaux reflets dans ses cheveux, reflets bien visibles dans une chevelure qu’il avait conservée presque aussi longue que le veut la coutume lycienne. Puis elle continua méthodiquement son inventaire par mes beaux yeux gris vert en amande — j’avais pu les charbonner un peu à la sortie de la nef et les étirer avec du vrai khôl égyptien offert par mon oncle Agasiklès, qu'il avait ajouté aux parfums à oindre et à enfumer.
Même avec ma palla d’étudiante, je me sentais à moitié nue.
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Après les cheveux et les yeux, en toute logique, je m’imaginais que mon nez devait suivre. Cette anticipation provoqua, par quasi réflexe, un mouvement de ma main, avec l’illusion que celle-ci pourrait cacher cette proéminence aquiline qui, selon moi, m’enlaidissait plus qu’une verrue. Mon nez obligeamment ignoré, juste en dessous, le dessin de mes lèvres, aux commissures naturellement relevées, lui firent par miroir émettre un joli sourire.
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Sans doute pour le masquer, elle baissa un peu les yeux, son regard se fixa quelques instants sur mes huilas, ces petites bourses de peau contenant des miniatures d’un lion et d’un épervier, les deux animaux sacrés de Cybèle.
Peut-être troublée par le religieux des pendentifs, elle ne descendit pas plus bas, négligeant ma poitrine qui pourtant se devinait facilement.
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J’en fus un peu froissée, car même si je les trouvais un peu petits, mes seins thoraciques, pommés, écartés, suffisamment écartés, et bien symétriques me convenaient parfaitement.
Après tous ces détails, ce fut plus équivoque :
- Et cette palla lui va très bien.
Merci ! D’après la palla qui m’avait été allouée, ce devait être le pisseux qui m’allait très bien ! Mais, comme je l’avais posée sur mes épaules comme un simple fichu, d’un geste de sororité, elle me montra comment la remonter un peu pour la porter à la façon des étudiants.
- C’est beaucoup mieux comme cela. Quelle élégance, n’est-ce pas Tlos ?
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Celui-ci s’arrêta, et comme tout à l’heure, il me prit par les épaules. Je craignais qu’il ne répète « Que tu es belle ma sœur chérie ! ». Non, il se contenta de me sourire, de son long sourire qui valait bien plus que tous les plus beaux compliments. Sourire qui fut perceptible par tous, surtout par Cléobuline.
Était-ce pour savoir si oui ou non, j’étais une « sœur » ou « plus qu’une sœur » ? Elle daigna enfin m’adresser directement la parole.
- Vous avez tous les deux la vocation de devenir des médecins.
Un hochement de nos têtes suffit pour qu’elle continua :
« Euphrosine, à quoi jouiez-vous avec Tlos quand vous étiez à Patara ? »
Avant que j’aie pu réagir, elle précisa :
« Vous ne jouiez pas déjà au médecin ? Et un peu plus encore ! "
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Après un court moment d’interrogation sur le sens de ces questions aussi intimes qu’inattendues, je compris la finesse de la malignité de ce « et un peu plus »
La fille scrutait mon visage. Tournant à moitié le dos, je m’empourprais de gêne. C’était exactement la réaction qu’elle attendait. Ce ne sont pas des jeux que l’on pratique avec sa « vraie » sœur !
Tlos vint à mon secours.
- Nous étions très sages, n’est-ce pas Euphrosine. Ou très innocents, je ne sais pas. N'avions-nous pas dépassé l'âge de ces jeux ? »
La mémoire de Tlos était-elle défaillante ? Je ne crois pas, mais je lui sus gré de ne pas avoir révélé le « un peu plus » que nous faisions, et souvent. Moins souvent que je ne l’aurais souhaité, même si c’était presque toujours moi qui prenais l’initiative, cela faisait partie des moments d'inoubliables plaisirs que nous passions ensemble.
- Ah si, une fois je t’ai tiré un peu les cheveux, n’est-ce pas Euphrosine ? »
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Je n’avais aucun souvenir capillaire. Mais l’idée que Tlos me tire un peu les cheveux, me provoqua une émotion humide, qui n’était en réalité qu’une résurgence des plaisirs que nous avions partagés ensemble, plusieurs fois, dans des carrés de Belili.
Les dernières fois remontaient à quelques mois. C’était avant que nous partions vers Éphèse, séparément, moi pour la première fois, lui après déjà une année d’étude.
Tlos entretenait à plaisir la confusion. Tirer les cheveux, c’est souvent le final de bien des disputes entre frère et sœur.
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Ce fut dans mes yeux, et plus par intuition que par raisonnement, que Cléobuline sut que je n’étais pas la sœur de Tlos.
Plus surprenant, ce bref regard échangé entre nous n’était pas celui de la rivalité, et exprimait même quelque chose de plus que de la sympathie, comme une inattendue complicité.
Comme deux sœurs ?
Tout à digérer cet étonnant paradoxe, nous n’avions plus échangé que des banalités jusqu’à notre arrivée chez Larthia.
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Le temps était maussade, nous déjeunâmes dans l’entrepôt, accoudés aux anciens comptoirs.
Copieux, « comme il convient à des jeunes gens de votre âge. » avait précisé Larthia en nous servant, encore fumant, son fameux brouet de gruau d’orge aux légumes et au lard.
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