Bethsabée
D’un pas encore mal assuré, Théophile rejoint son maître dans le tablinum.
- Votre nièce est médecin !
- Future médecin, elle doit encore passer son doctorat.
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- Je croyais que toutes les écoles de médecine avaient fermé depuis l’édit de Théodose.
- Ton Théodose et ses fils n’ont pas encore réussi à tout détruire. Il reste quelques discrètes écoles en Haute Égypte.
- Sais-tu, Théophile, quelle est la plus célèbre femme médecin d'Égypte ?
- Méryt-Ptah, Maître, la première à avoir écrit un traité de gynécologie.
- Bien plus célèbre, Théophile. Je t'accorde qu'elle est plus connue pour ses qualités politiques et d'amante que comme disciple d'Imhotep.
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- Je ne vois pas, Maître.
- Je n’en suis pas vraiment surpris, une partie de ton cerveau est encore au Paradis. Eh bien, c’est Cléopâtre, Cléopâtre VII, la dernière reine d’Égypte. Très intelligente, mais étant femme et cadette, il y avait là deux bonnes raisons pour ne pas la destiner à la magistrature suprême. Son père Ptolémée XII l’avait donc poussée vers la médecine.
- …
- Quelques centaines d'années de contact de ces Grecs avec la grande civilisation égyptienne avaient dû, lentement, leur faire admettre, ou au moins tolérer, qu'une fille puisse étudier. Peut-être se sont-ils souvenus que leur Platon avait accepté l'idée que l'éducation pouvait concerner les femmes !
Cléopâtre fit de la médecine une passion. Quand les circonstances, et sa grande habilité politique, en ont fait d’elle une reine, ce ne sont pas des dames d’honneur dont elle s’entoura pour constituer sa cour, mais une demi-douzaine de médecins, des confrères. Ensemble, ils ne filaient pas la laine comme Pénélope ou Omphale, mais rédigeaient des traités de médecine.
- !
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- Cette science de la médecine lui fut politiquement très utile. Subitement, César, devant elle, commence à avoir des convulsions de la main puis du bras, son regard devient fixe, ses propos incohérents. Cléopâtre diagnostique immédiatement la maladie sacrée et utilise les bons gestes. Le maître de Rome se retrouve dans l’humble situation de celui qui attend d’être secouru dans la détresse de son enveloppe charnelle.
- ..
Ω Maladie sacrée = épilepsie
- Parfois, l’Histoire se résume à une situation des plus classiques : le malade qui tombe amoureux de son médecin. Tu ne m’écoutes pas, Théophile. Reviens sur terre.
- Euh, oui Maître.
- Non, tu ne m’écoutais pas, tu regardais ce tableau. Il représente le roi David de la Bible des Juifs.
- Et des Chrétiens, Maître.
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- Oui. Mais intégrer la Bible dans les textes canoniques, ce n’est pas ce qu’Athanase a fait de mieux. Ce tableau me rappelle la vanité des livres.
- La vanité des livres ! Oh non, pas vous, Maître !
Ω Vanité : Représentation picturale évoquant la précarité de la vie et l'inanité des occupations humaines.
- Si Théophile. Beaucoup de livres sont vaniteux, et la Bible en est un bon exemple. Regarde ces papyrus et ces parchemins que je viens de recevoir. Ils sont comme le dos de ce tableau, blanc, encore vierge de toute écriture. Quoi de plus beau, quoi de plus noble, quoi de plus sacré ? Touche-les. Tu apprécieras la finesse du grain de ce parchemin. Un support aussi beau ne devrait-il pas contenir que du Beau, que de belles descriptions, que des beaux sentiments.
- Maître, les écrits représentent la vie, la vie telle qu’elle est. La vie n’est pas idéale. Les écrits ne peuvent pas idéaliser la vie.
- Idéaliser, peut-être pas. Mais n’est-ce pas gâcher ce merveilleux moyen d’expression qu’est l’écriture en souillant une feuille vierge par des récits d’actes ignobles ?
- ?- Des actes ignobles, un écrit en regorge, la Bible.
- ?
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- Celui qui a ma préférence, dans le méprisable, commence par David surprenant Bethsabée dans ses ablutions. Il ne se détourne pas comme aurait dû le faire un roi, mais au contraire laisse aller sur elle un regard libidineux.
- !!!
- Mais Théophile, tu redeviens écarlate, pourtant il fait frais ici. Assieds-toi. Respire un peu de ce vinaigre. Veux-tu que j’aille de nouveau chercher Hatchi ? Elle n’est peut-être pas encore partie.
- …
- Ah bon, je vois que tu vas mieux. Que dis-tu ? Articule Théophile.
- Ce que David a fait ... déplut à l'Éternel.
Avec une moue comme simple commentaire, le maître continue.
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- Et un regard concupiscent n’est que peu de chose par rapport à la suite ! Dans une autre partie du Livre, ton Dieu, qui est aussi celui de David, donne ce commandement : Tu ne convoiteras point l’épouse d’autrui.
- Deutéronome 5:21
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- Sans doute, Théophile, sans doute. Mais David ne se gêne pas pour désobéir à son Dieu, et il ne se contente pas de convoiter Bethsabée. Poussé par sa pulsion sexuelle, David envoie des domestiques la chercher.
Ils s'unissent sexuellement. Résultat, Bethsabée est enceinte, or son époux, Urie, est toujours à la guerre. Urie est un officier au service du roi, du roi David.
La situation devient délicate. Le roi fait revenir Urie du front et l’invite, hypocritement, à se rendre dans sa maison. David lui demande de rejoindre Bethsabée.
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Sans doute informé de son infortune, l’époux refuse.
L’argumentation qu’il déploie pour ce refus est admirable : « mes amis et seigneurs sont restés à assiéger la ville ennemie, ils habitent sous des tentes, en rase campagne, et moi j'entrerais dans ma maison pour manger et boire et pour coucher avec ma femme ! ».
La manœuvre de David a donc échoué. Urie n’est pas un mari complaisant, il refuse d’endosser cette paternité, fût-ce-t-elle royale.
- …
- Comme tu le sais, Théophile, dans les sociétés patriarcales, la paternité est importante. Il devient impératif de se débarrasser d’Urie. Et inutile d’avoir des scrupules, pour David cet Urie n’est qu’un Hittite, un étranger.
Urie est renvoyé au front avec un message cacheté de son roi pour son chef de guerre. Sais-tu, Théophile, ce que David avait écrit dans ce message ?
- Je crois que oui, Maître.
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- David, comble du cynisme, donne à son général l’ordre suivant : « Placez Urie au plus fort du combat, et retirez-vous de lui, afin qu'il soit frappé et qu'il meure. »
Les ordres royaux et assassins sont exécutés. La place est libre. Bethsabée est à lui.
- Ce que David avait fait déplut à l'Éternel.
- Si cela déplut tant, pourquoi avoir gaspillé du papyrus à le transcrire ?
- Peut-être Maître, pour indiquer ce qu’il ne faut pas faire.
- Théophile, je le savais avant de l’avoir lu ! Tu comprends pourquoi je laisse le tableau sur l’autel, mais perpendiculairement, pour me rappeler la vanité des livres. Tu as l’air surpris, Théophile, à quoi pensais-tu ?
- …
- Tu ne réponds pas. Tu as raison, le manuscrit que nous a confié la grande Hypatie nous attend.
- Mais voilà Hatchi qui nous fait l’honneur de sa visite !
- Vénéré oncle, je voulais vous saluer avant de partir, je commence mon stage aujourd’hui.
- Hatchi, ne salues-tu pas Théophile ?
- Rebonjour Théophile. Bonjour, meilleur disciple de mon oncle… Je vois que vous allez mieux. Le vent a tourné, nous retrouvons l'agréable fraîcheur du vent du Nord. Vous étiez en train de regarder ce tableau. Mon oncle en a fait une vanité.
- Oui. Je sais Hatchi, tu as ta propre interprétation de ce tableau.
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- J’essaie simplement de me mettre du côté de Bethsabée. Urie est absent depuis longtemps. Bethsabée est jeune. David est beau garçon, et il est le roi. Elle a repéré que la nuit il va rechercher la fraîcheur sur la terrasse de son palais. Il lui est facile de trouver un endroit qui soit assez loin mais parfaitement visible depuis cette terrasse.
À sa servante qui s’étonne qu’elle veuille prendre un bain au plein milieu de la nuit, dehors, en cet endroit peu abrité, elle lui répond : « Ainsi, je pourrais regarder les étoiles créées par Dieu au commencement ». Merveilleuse réponse de femme ! Aussitôt que David marche sur sa terrasse — les femmes ont un sixième sens pour savoir qu’elles sont regardées — les mouvements de la baigneuse se font plus lascifs. Les hommes sont des proies tellement faciles !
- Pourquoi ouvres-tu ainsi la bouche, Théophile ? Tu risques de gober une mouche. Veux-tu un peu de vinaigre ?
- …
- Sa bouche est refermée, Hatchi, tu peux continuer à nous exposer ton point de vue.
- Et les hommes sont des proies encore plus faciles pour une femme mariée comme Bethsabée.
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Qu’il soit roi ou non, le partenaire sait qu’il n’aura que du bonheur, peu d’engagement, peu de responsabilité, peu de mauvaise humeur. De son côté, la dame peut jouer de la fantaisie avec son amant, et même lui demander de venir avec un ami, ou plusieurs. Un amant n’est-il pas l’homme dont une femme soit le plus en droit d’attendre des services ?
- Même un crime !
- Que dites-vous Théophile ? Ne vous étouffez pas ! Mon oncle, ne faudrait-il pas faire respirer un peu de vinaigre au meilleur de vos disciples ?
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- Théophile m’inquiète, aujourd’hui il s’évanouit à tout bout de champ. Je vais bientôt avoir épuisé tout mon vinaigre. Fais-le s’asseoir sur ma curule.
- Le siège où, mon oncle, vous recevez, en majesté, vos visiteurs et vos élèves !
- Oui, Hatchi, mais quand je ne suis pas assis dessus, ce n’est qu’un siège pliant à l’assise de cuir et aux pieds incurvés de bois ornés de bronze.
- …
- Voilà notre malade assis.
- Théophile, vous m'entendez ?
- Euh, oui euh… Madame, euh, ...
- Appelez- moi Hatchi. Théophile peut m'appeler Hatchi, n'est-ce pas mon oncle ?
- Bien entendu, ma nièce ! Continue de nous faire part de ton interprétation de ce tableau.
- Je disais donc qu'un amant est l'homme dont une femme peut le plus attendre de services.
- Je te rappelle, ma nièce, que David était juif, et que chez les Juifs, une femme adultère risque la lapidation.
- …
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- Il est vrai, ma nièce, que Bethsabée est une Hittite et que la loi hittite est différente. Je pourrais dire que le châtiment est moins systématique.
- ?
- Chez les Hittites, les lois indiquent que lorsqu’un époux surprend son épouse en flagrant délit d’adultère, il peut tuer les deux sans être considéré comme criminel. Mais si l’affaire est portée devant une autorité judiciaire l’époux peut choisir d’épargner sa femme. Et c’est là que la loi est singulière, cette clémence, entraîne aussi la grâce de son amant.
- …
- Par ailleurs, l’époux peut demander à l’amant une compensation financière.
- !
- Il y a en effet de quoi être surpris. Car si cet adultère et la compensation financière se répétaient, d’après les lois romaines actuelles, l’époux hittite pourrait être considéré comme un leno maritus, l’époux qui prostitue son épouse !
- !
- Néanmoins, par son mariage avec Uri, qui est au service de David, Bethsabée fait partie du peuple d'Israël et est donc assujettie aux lois juives, donc au châtiment de la lapidation.
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- Le jour où la lapidation sera supprimée commencera le Paradis des Juives !
- Pourquoi, … Hatchi, me regardez-vous ? Je suis Chrétien. Et Jésus a dit à l'épouse adultère : « Je ne te condamne pas non plus. » Les Chrétiens interdisent la lapidation !
- Certes, Théophile, les Chrétiens ne pratiquent pas la lapidation, mais ton très chrétien empereur, Théodose, a imaginé des châtiments pour le moins étranges.
- ?
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- Par exemple : l’épouse adultère et son complice sont chargés de clochettes et promenés dans des quartiers réputés pour la débauche et la prostitution.
- Pour en revenir à l’époque de Bethsabée, dans les systèmes juridiques patriarcaux comme ceux des Juifs, des Assyriens ou des Babyloniens, l’adultère est d’abord perçu comme une atteinte aux droits absolus de l’époux sur le foyer davantage que comme une faute morale individuelle de l’épouse.
Je te rappelle, Théophile, que de toute façon, avant d'être chrétien, tu es égyptien ! Et que chez nous, l'adultère est soumis à la réprobation morale, dans la mesure où il menace ce qui est le plus cher au cœur des Égyptiens, la stabilité du foyer, c'est-à-dire du couple et ses enfants !
Ω Cet opprobre public pourrait être rapproché du charivari européen.
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Dans cette coutume, l'époux était plus accusé que l’épouse. On lui reprochait de ne pas accorder assez d'attention à son épouse, d’être complaisant. Comme châtiment, il pouvait être promené à grand bruit dans le village assis à l'envers à califourchon sur un âne, sous les moqueries, les insultes et même les jets de matière fécale.
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Une autre punition pouvait consister à enfermer l'époux et la femme adultère dans leur maison pour qu'ils couchent ensemble. Les villageois tambourinaient violemment sur les murs jusqu'à entendre les râles de plaisir de l'épouse.
- C’est donc un Égyptien que j’épouserai, même s’il est chrétien !
En prononçant ces mots, Hatchi regarde Théophile droit dans les yeux. Le jeune savant amoureux reçoit la promesse en plein cœur et sourit béatement. Il pense à la créature fantasmagorique qui a émergé de la pénombre des ténèbres et maintenant, Hatchi est là, en face de lui. Et la nièce de son maître évoque clairement de futures épousailles avec lui, Théophile !
Que les questions posées par Hatchi n'aient concerné que l'adultère ne trouble pas l’amoureux transis !
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La seule réponse aux radieuses perspectives qui lui vient à l’esprit est de réciter un verset de l’évangile selon Saint Jean :
Au radieux de ces perspectives, la seule réponse qui lui vient à l'esprit est de réciter un verset de l'Évangile selon Saint Jean :
- Je suis la lumière du monde ; celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie.
Hatchi et son oncle s'interrogent du regard. Le maître lève les mains et les yeux vers les cieux et, d'un geste de la main, fait signe à sa nièce de continuer.
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- Pour en revenir à Bethsabée, elle sait que David la regarde. L’eau de son éponge coule doucement le long de son corps. Plusieurs fois.
David la désire. Toujours ruisselante d’eau, elle se tourne, impudique. Le désir de David devient passion, folle passion. C’est ce que cette femme cherchait.
Du coin de l’œil, la délurée nièce vérifie l’effet de ses paroles sur le jeune savant. Elle est un brin déçue, si Théophile est très attentif, ses yeux ne sont déjà que ceux du savant qui essaie de déchiffrer le sens d’un manuscrit ancien. Hatchi reprend :
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- Je vous accorde que d’aller faire chercher Bethsabée par ses domestiques n’est pas très élégant. Une femme n’est pas une bête de somme. Mais aller lui-même chercher une femme mariée aurait manqué de discrétion. Par essence, l’adultère se doit d’être discret.
Ils s’allient sexuellement. Bethsabée est comblée. David a assouvi sa passion.
Cette liaison n’aurait pu être pour Bethsabée qu’une aventure agréable et hygiénique, mais la situation prend une tout autre tournure quand elle comprend qu’elle est enceinte, et de plusieurs mois.
La passion a égaré les deux amants, elle leur a fait oublier cette règle élémentaire : l’épouse adultère doit régulièrement partager la couche de son époux.
L’absence prolongée d’Urie qui était confortable au début est devenue un problème.
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David agit, un peu tard, mais il agit. Il est le roi, il fait ce qu’il a négligé de faire auparavant. Urie est à la guerre, il le rappelle d’urgence. À quelques semaines près l’époux pourrait encore accepter une paternité adultérine.
Urie est revenu, il est là, mais peu complaisant, il refuse d’entrer dans sa maison. Il refuse d’honorer Bethsabée. Selon le schéma mental de David, Urie doit disparaître.
La stratégie choisie atteint des sommets de l’hypocrisie.
- De l’ignoble, ma nièce !
- Ce qui est ignoble, mon oncle, c’est que Bethsabée n’ait pas pu donner son avis. Dans leur système patriarcal, David et Urie considèrent chacun que Bethsabée est leur propriété.
- ?
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- Urie aurait pu parler franchement avec son épouse. Quel choix aurait fait Bethsabée si elle avait été libre ? Quel aurait été son choix si elle avait été libre de disposer de son corps et de son esprit ? Aurait-elle choisi Urie ? — en disant ces mots Hatchi prend un masque sans expression —
Aurait-elle choisi David ? — le masque devient sourire et assorti d’un discret clin d’œil vers Théophile —
Ou les deux ? — regard effronté —
Ou aucun ? — regard navré.
- Hatchi nous a narré son interprétation, toute féminine.
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- C’est la seule interprétation qui compte dans un adultère, au moins dans le sens que les Juifs donnent à adultère ! Mais il me semble que Théophile a prononcé tout à l’heure le mot « crime ». N’est-ce pas mon oncle ?
- Oui, Hatchi. Je m’en souviens. J’ai entendu « crime » juste après que tu nous aies dit qu’une femme adultère pouvait demander beaucoup de choses à son amant, et juste avant que … »
Le maître ne termine pas sa phrase, mais des yeux il suit sa propre main qui effectue toutes sortes de moulinets, indiquant que Théophile avait tourné de l’œil.
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- Explique-nous Théophile. Voudrais-tu insinuer que la femme adultère peut même demander à son amant de commettre un crime ?
Théophile, encore assis sur la curule de son maître, regarde en tendant le cou alternativement vers Hatchi et son maître.
Comprenant enfin que c’est bien à lui que la question est posée, il commence par se redresser, gonfler la poitrine. L'eau qui a coulé jusqu'aux tétins, puis traversé cette toison, a fait évoluer sa structure mentale. Il s'étire un peu, et enfin se lève.
La mutation s’est opérée, d’amoureux béat, Théophile est devenu le savant qui sait résoudre un problème difficile.
Les plis de sa tunique replacés — ce qui fait réapparaître la tache — ses manches réajustées, Théophile a la stature de son rôle. Sa voix change. Il devient un tribun, un procureur. D’abord admiratrice, c’est au tour d’Hatchi d’avoir un regard énamouré.
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Déjà le « Pourquoi Bethsabée ? » avec ses amis Juifs avait rebondi en d’autres « Pourquoi ? » en nombre encore plus élevé qu’habituellement. Maintenant, après les commentaires de son maître, Théophile avait gardé le sentiment que tout ne s’imbriquait pas parfaitement, et qu’il manquait quelque chose, une pièce d’essentiel. C’est la remarque d’Hatchi sur ce qu’une femme peut demander à son amant qui lui avait permis de démêler l’écheveau.
- Quel est le plus grand criminel ? L’acteur ou l’instigateur ? Ou … l’instigatrice ? L’amant qui tue ou … celle qui manœuvre l’amant, pour se débarrasser de l’époux ?
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Selon le regrettable usage des Hittites, c’est par sa famille que Bethsabée a été mariée à Urie. Elle a promis à son époux de l’aimer, de le respecter et de lui obéir. Les illusions de la jeune épousée se sont vite évanouies, le fringant officier dont elle espérait tomber amoureuse, s’est rapidement révélé être un soldat fruste et brutal.
Comment se débarrasser de cet époux qu’elle n’aime plus ?
Officier ambitieux, Urie est devenu très proche du roi.
Urie est parti assiéger Rabbah. David, son roi, l’a ordonné, et cette ville doit devenir un monceau de ruines.
Ω La localisation exacte de Rabbah est inconnue. Elle devait être à l’est du Jourdain. Ce serait peut-être Amman, l’actuelle capitale de la Jordanie.
Urie est à la guerre, mais David est resté à Jérusalem.
Une stratégie commence à germer dans l’esprit de Bethsabée. Les grands criminels brillent toujours par leur intelligence.
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Première étape : séduire. S’exposer nue dans le jardin qui est sous la terrasse de David. Le prétexte ? Prendre un bain en regardant les étoiles créées par Dieu. Hatchi nous a exposé avec brio toute la procédure mise en place par Bethsabée.
Le regard de Théophile se pose sur Hatchi, il est admiratif. Tout à son réquisitoire, son regard est seulement admiratif, tandis que celui de la jeune femme est devenu adoratif. Regard féminin qui stimule l’orateur vers un élargissement de ses effets de manches.
Prendre un bain en pleine nuit, dans le jardin ! Invraisemblable ?
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Oui ! Mais justement de nature à attirer l’attention du roi. Pour rendre la situation irréversible, et c’est la deuxième étape de la stratégie, Bethsabée attend d’être enceinte de plusieurs mois avant de révéler son état à David. Vite, mais trop tard, le roi rappelle Urie. Par quelques bavardages de Bethsabée soigneusement distillés, Urie a été prévenu de son infortune.
La maline connaît bien son époux, elle sait que, rigide dans son honneur, il n’acceptera pas de partager sa couche. Dès lors le sort d’Urie est scellé. Le plan de Bethsabée se déroule comme prévu.
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David veut renvoyer Urie à la guerre. Mais les fortunes de la guerre sont trop aléatoires. Ce n’est pas suffisant. Dernière étape, une femme adultère peut demander beaucoup de choses à son amant –- regard de complicité vers Hatchi dont Théophile viens de citer les paroles -- Bethsabée suggère au roi qu’Urie soit porteur d’un message ordonnant sa propre mort.
La criminelle, c’est elle, c’est Bethsabée. C’est elle qui, dès le début, a choisi David comme moyen de se débarrasser de son époux détesté !
Deux derniers gestes, lents, deux derniers effets de manche qui font ressembler Théophile à un grand oiseau qui se pose après un long vol migratoire.
Hatchi referme sa bouche bée. Regard circulaire de l’orateur qui dépasse largement son modeste auditoire, modeste mais enthousiaste.
Est-ce la fin du réquisitoire ? Non, dernier sursaut, les ailes larges et puissantes se rouvrent, le regard de l’orateur était sévère, il devient accusateur :
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- Mais, pour être tout à fait juste, … Bethsabée est-elle la seule responsable ? N’a-t-elle pas, jeune fille à peine nubile, été livrée par sa famille à un fruste époux ? Cette famille et tout le village n’espéraient-ils pas quelques prébendes de ces épousailles ?
La famille n’est-elle pas davantage responsable que cette malheureuse femme adultère ? N’est-ce pas l’usage des Hittites qui est criminel. N’est-ce pas de marier une fille sans son consentement qui est criminel ! N’est-ce pas le système patriarcal qui est criminel !
Les ailes se plaquent définitivement le long du corps. Encore étourdi, l’oiseau orateur est arrivé au terme de son voyage.
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- Bravo Théophile, je suis fier de moi. La qualité d’un maître se juge au moment où son disciple le dépasse. Et là, Théophile, ton double réquisitoire est un pur chef-d’œuvre. Tu m’as dépassé, bientôt tu me supplanteras. Cela ne sera que justice, mais ce temps est encore lointain !
- …
- La coutume des Hittites est parfaitement criminelle, je te l'accorde, Théophile, mais quand même, Bethsabée… ?
- Pourquoi pas, Maître ? Pensez-vous qu’une femme ne soit pas capable d’imaginer une telle stratégie ?
- Oui, certainement. Qu’en penses-tu, Hatchi ? Regarde-moi ! Voilà maintenant que c’est toi qui as l’air aussi niais que Théophile l’était tout à l’heure !
- …
- J’ai compris.
- ?
- J’ai compris. Nous continuerons cette discussion plus tard. D’ailleurs, Hatchi, n’est-ce pas aujourd’hui que tu commences ton stage de médecine ? Ne te mets pas en retard !
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- Vous avez raison, mon vénéré oncle.
Juste au moment où elle quitte la pièce, Hatchi se tourne, Théophile reçoit la flèche d’un regard enjôleur.
- Tu m’inquiètes Théophile, te voilà de nouveau complètement engourdi. Veux-tu que nous remettions ce travail à demain ?
- …
- Tu regardes encore ce tableau. Dans l’ignoble, j’aurais pu aussi te parler des filles de Lot qui enivrent leur père pour le violer et être enceintes de lui.
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- ...
- Ou encore de Jézabel, encore une étrangère ! Une princesse phénicienne, prêtresse d’Astarté. Astarté est la Cybèle des Éphésiens.
- …
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- Épouse du roi d'Israël Achab, Jézabel continue de rendre grâce à sa déesse.
On l’accuse de sortilèges. Prétexte !
- ?
- Son crime ? Majeur, dans un système patriarcal : avoir beaucoup trop d’influence sur son époux, Achab.
Verdict : condamnée à être jetée en bas de la muraille et que son corps serve de fumier des champs. Mais tu conviendras, Théophile, qu’il aurait été malvenu de représenter ces scènes en peinture.
- La violence ne convient pas à un autel, Maître.
- Comment pourrais-je le contester, Théophile ? Le Lare et les deux Pénates en auraient été choqués. J’avais aussi pensé à la destruction de Sodome et Gomorrhe par le soufre et le feu.
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- Quel est d’après vous, Maître, le « péché énorme » commis par les gens de ces cités ? Le Livre ne le décrit pas.
- Par Seth ! Il est difficile d’imaginer un péché encore plus énorme que tout ce qui est déjà écrit dans la Bible.
Curieusement, l’indignation du maître se dégonfle pour se terminer par une mimique interrogative qui n’échappe pas à son disciple.
- Mais auriez-vous, Maître, de nouvelles informations sur ce mystérieux péché ? Votre air pensif me le laisserait supposer.
- Je pense, Théophile, à ce papyrus exceptionnel que m’a confié Hypatie, la très illustre directrice de la très illustre bibliothèque d’Alexandrie. Il m’a bien semblé lire dans l’introduction le nom de ces cités, il est donc possible qu’il contienne des informations sur cet « énorme péché ». Je vois que l’éventualité de cette découverte ravive ton visage.
Ω Sodome et Gomorrhe Salvador Dali, 1967
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