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Le Divin parfum des Mages 62 - Consentante ?

28 Mars 2025, 15:18pm

Publié par Jean-Pierre FORESTIER

    Deux lunes plus tard, pendant la réunion hebdomadaire, je fis part à l’assemblée que d’une part toutes les plaies et irritations étaient résorbées et d’autre part qu’Aelia n’avait pas eu ses règles. J’ajoutais que cette aménorrhée pouvait être consécutive au traumatisme qu’elle avait subi.
Quatre lunes supplémentaires avaient parcouru le ciel.
L’aménorrhée ayant persisté, j’avais décidé de procéder à un test de grossesse.

La grenouille avait pondu.

Cette situation fut à l'ordre du jour de la réunion.

- J’ai le plaisir de vous annoncer qu’Aelia est enceinte.
- Gloire à Cybèle !

- Théodose, l’époux d’Aelia, est-il enfin arrivé à Éphèse ?
- Non, mais d’après nos informations, il est en route. Il ne devrait pas tarder.
- Un Amour aurait-il accompli sa divine mission ?

- Pas davantage. Depuis son retour parmi nous, Aelia est en convalescence. Aucun Amour ne l’a approchée. Notez qu’elle ne marque plus aucune hostilité envers nos prêtresses. Elle n’a pas non plus demandé d’aller se recueillir sur le tombeau de la Vierge.
- ...
- Son temps est partagé entre les petites promenades dans nos jardins fleuris et la prière, avec sa nourrice, ou avec le prêtre.

- Si nous mettons de côté une action divine du Dieu d’Aelia. Qui peut être le géniteur ?
- La fécondation n’a pu avoir lieu que pendant sa fugue.

- !
- Examinons les différentes possibilités.
- …
 

- Le jeune Courètes n’a utilisé Aelia que comme un jouet de libertinage.
Dans l’épisode de l’écurie, nous ne retiendrons pas le palefrenier puisque nous savons que la porte d’Apollon d’Aelia n’a pas été utilisée.
Le comptable lubrique est également à exclure. Il s'est contenté de regarder et de peindre.
- Donc il ne reste que …

- Oui, même si ses turpitudes furent vite interrompues par la fausse arrivée de la patrouille, la fécondation n’a pu avoir eu lieu que dans la basse-cave !
- Aelia n'aurait englouti que quelques-uns des nombreux satyres qu'elle réclamait ! Mais un seul, par sa voie de fécondation a suffi !
- …

- Nous venons de rendre grâce à Cybèle pour cette grossesse, mais …
- ?
- Mais nous devons nous interroger. Quel enfant naîtra ?
- …
- Aelia était-elle consentante quand elle a été fécondée ? Ce consentement est essentiel pour que l’enfant s’inclut dans l’harmonie de l’univers.

- Par Cybèle ! Aelia n’a pas pu bafouer aussi ouvertement le Beau en étant consentante !
- C’est la première réaction que nous avons naturellement toutes. Dès son arrivée à l’Artémiseîon, et à plusieurs reprises Aelia a montré sa rébellion contre les fruitions religieuses et consentantes, telles que nous les concevons. Y compris, je vous le rappelle, dans ses relations avec les Amours !

- …
- Ensuite, dès le début de sa fugue, Aelia n’a-t-elle pas ouvertement recherché la débauche ? D’abord avec un inconnu !
- …

- Notre espion nous a parfaitement rapporté son comportement lors de ces honteuses bacchanales. Non seulement et à tout moment, Aelia est apparue parfaitement consentante mais recherchant son plaisir et sa jouissance !
- Certes, mais le breuvage qui devait faire d’elle une panthère ne contenait-il pas d’autres psychotropes ? En d’autres mots, son consentement n’est-il qu’une apparence ?

- Pour répondre à cette question essentielle, j’ai chargé un espion, le même qui a suivi … puis perdu Aelia, d’une enquête sur l’utilisation des psychotropes par les femmes qui se rendent dans ces basses caves. Je parle évidemment de celles qui s’y rendent de leur plein gré, sinon leur présence relève d’un délit sanctionné par la loi.

- Nous pouvons déjà noter et affirmer qu’un consentement doit être libre et éclairé et que celui-ci doit pouvoir être retiré à tout moment.
- Tout à fait. En ce qui concerne Aelia, il semble que ce soit l’arrivée de la milice qui ait interrompu la luxure spéciale à laquelle elle se livrait. Et, n’a-t-elle pas déclaré à Euphrosine qu’elle s’était bien amusée ?

- …

- Revenons-en à notre interrogation sur l’utilisation de ces psychotropes.

- …
- D’après mes informations, avant que la candidate au stupre n’entre en scène, une adjointe du tenancier de l’auberge vérifie non seulement son consentement, mais aussi le bon état physique et psychologique de la candidate.
Une boisson lui est effectivement toujours proposée.

Ce n’est que du vin dilué dans de l’eau chaude.

- « Il n'y a d'ordinaire qu'un pas de l'intempérance de Bacchus aux désordres de Vénus. »

- Merci de nous rappeler la sentence de Valerius Maximus. Le premier des psychotropes est bien entendu le breuvage de Bacchus. Le vin proposé est très dilué et peut difficilement provoquer l’ivresse, mais la candidate a pu, au préalable, volontairement avoir fait appel à Bacchus pour l’aider à faire le premier pas : oser descendre dans ces basses caves !
- …

- Utilisant son expérience et son sens de la psychologie, l’adjointe propose à la candidate à la débauche d’ajouter, ou non, des psychotropes au vin. Ceux-ci peuvent être choisis en fonction des fantasmes de l’intéressée !
- ...

- Une anecdote mérite de vous être rapportée.
- ?
- Une candidate à la luxure souhaitait que des psychotropes soient ajoutés à son vin miellé, mais la tenancière s’aperçut qu’elle avait oublié de renouveler son approvisionnement. Prise de court, pour conserver l’amertume du breuvage, elle ajouta une racine simplement digestive. Devinez ce qu’il arriva ?
- Elle se livra au stupre, avec autant d’intensité que si elle était sous psychotrope !

- Exactement. Je vous rappelle que sans cantharide, la libido d’Aelia était aussi vivace et sauvage qu'avec.
- …

- Il faut aussi tenir compte du masque comme premier des désinhibants. 
- C’est le principe du bal masqué !

- Socialement invisible, la femme ne peut-elle pas impunément abdiquer sa pudeur et sa dignité ?
- Aelia portait un masque, mais demanda-t-elle des psychotropes ?

- D’après notre espion, dans un feulement, Aelia les refusa. Son invisibilité et son excitation devaient lui suffire pour assouvir ses fantasmes !
- …

- Pensons aussi à la boisson consommée par Aelia chez le boutiquier. Elle était destinée qu’à accentuer son penchant à griffer comme une panthère, mais n’a-t-elle pas, immédiatement après défié le Beau en traversant Éphèse sur un char vêtue de la seule écharpe jaune ? Bien que quelques Éphésiens aient ressenti un affront au Beau, préférons oublier la scène du marché et des pastèques !
Puis par les enchaînements que nous a rapportés notre espion, Aelia ne s’est-elle pas retrouvée à participer activement à ces bacchanales dégradantes ?
Rechercher ces dépravations ne bafoue-t-elle pas la Beauté ?

- Et son plaisir ? Et le plaisir d’Aelia ?
- Que veux-tu dire ?

- Rappelez-vous de la réunion au cours de laquelle nous avons interrogé les Amours.
- ?
- Nous nous étions demandé si Aelia ne s’éloignait pas du Beau.
- ?
- Plus précisément, quand, pour exprimer ses désirs, Aelia avait utilisé des mots dont certains n’ont même pas pu être répétés.
Aelia n’avait-elle pas plongé délibérément son corps et son esprit dans le désir et la volupté ? La Beauté ne doit-elle pas se mesurer à l’aulne du plaisir ressenti ?

- Quelques-unes d’entre nous avaient qualifié Aelia de perverse. Plaisir ou perversion ?

- Je vous accorde que la recherche du plaisir dans la perversion heurte ma conception du Beau, comme elle vous heurte toutes.
- !
- Je vois dans le regard de certaines d’entre vous que je généralise un peu hâtivement ! Je reprends.
La perversion n’est-elle pas jugée selon des préjugés sociaux ? Nous avons déjà parlé de son masque.

Ce masque, Aelia ne l’a-t-elle pas porté pour se rendre invisible aux jugements de la société ?
- La perversion peut aussi sous-entendre une domination d’un partenaire par l’autre. Or, n’est-ce pas Aelia elle même qui a clairement exprimé ses désirs ? N’a-t-elle pas demandé d’engloutir « plus de satyres » ?
- La meilleure façon de savoir ce que l’autre désire, n'est-ce pas de lui demander ?
- Quand aux partenaires successifs d’Aelia n’ont-ils pas été consentants ? Plus que consentants, ils étaient demandeurs ! Demandeurs et consentants autant qu’Aelia !

- Une femme ne glorifie-t-elle pas le Beau au moment où son esprit et son corps sont submergés par le plaisir accepté et même demandé ?
Le plaisir d’une femme n’est-il pas toujours une offrande faite aux dieux ?

Selon les propos recueillis par Euphrosine, Aelia ne s’est-elle pas « vraiment bien amusée » pendant tous les épisodes de son équipée de volupté. Cet aveux n’est-il pas l’aveu, même a posteriori, de son consentement ? 
- En glorifiant le Beau, il est vrai à sa manière, Aelia ne pouvait être que consentante ! 

- Si nous attribuions les fruitions d’Aelia au domaine récréatif, selon notre religion, elle devrait solliciter l’indulgence de Cybèle, et faire don de très nombreux électrums au Voluptariaseîon. Que fait maintenant Aelia ?
- Elle est devenue humble et prie son Dieu.
- ...
- Ne recherche-t-elle pas à sa manière l’indulgence de son Dieu ?
- Il est également possible que ce changement d’attitude soit un effet de sa grossesse. Très différent pour chaque femme !

- Je vous remercie toutes de vos commentaires. Leurs discordances nous obligent à la plus grande prudence dans nos sentences.
- ...

Craignons que les fruitions récréatives d’Aelia aient offensé la Beauté.
Cette offense, s’il y a eu offense, est de la plus haute importance car n’oublions pas que « Quand la Beauté disparaîtra, le monde s’écroulera. ».

Je propose que nous nous en remettions aux dieux. Eux seuls peuvent discerner le Beau de ce qui ne l’est pas.
Restons vigilantes.
Je vous rappelle que tout ce qui s’est dit dans cette enceinte doit rester totalement secret. Rien ne doit être divulgué, même pendant vos fruitions !

Vers

          Le temps passa sans qu’aucun indice puisse nous laisser présumer que le monde pouvait s’écrouler.
    Comme prévu, et fort heureusement ; Théodose était revenu à Éphèse.

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Le Divin parfum des Mages 61 - Philotis

22 Mars 2025, 11:19am

Publié par Jean-Pierre FORESTIER

Réunion extraordinaire dans l’Artémiseîon

- Aelia est de nouveau entre nos murs. Euphrosine l'a soignée, elle nous dira dans quelles circonstances. Ce n'est pas toi, notre espion, qui es à l'origine de ce retour, mais tu nous diras ce que tu sais.

Avant que tu ne commences, j’ajoute que, prévenue par un gamin, la servante-nourrice a récupéré les bijoux, ainsi que la stola. Elle a dû laisser le chiton au marchand. En lin et d’une grande transparence, il compensait les frais de garde des bijoux.
Bien entendu, nous avons fait suivre la servante, elle est juste revenue au Temple sans rencontrer personne. Sa complicité dans la fuite d’Aelia reste donc probable, mais incertaine. 

Maintenant, écoutons notre espion.

- Faisant l’hypothèse que la personne était en compagnie du capitaine-comptable, c’est sur ce barbu que j’ai concentré mon enquête.
- …

- Pour commencer, je suis allé visiter une vieille amie. C’est une ancienne courtisane qui a conservé quelques clients, mais elle tire principalement ses revenus du commerce de ses divinations.
- ?
- Il s’agit des divinations qui lui apparaissent juste après l’extase des fruitions, celles que nous qualifierions de récréatives.
Pour pouvoir prédire convenablement, elle doit d’abord faire parler le client, ce qui permet à mon amie de recevoir beaucoup d’informations !

- Le barbu a-t-il déjà fait appel aux services de ton amie ?

- Oui, mais bien avant qu’il ne rencontre la personne.
- Quelle divination qui pourraient nous intéresser a-t-il pu obtenir ?
- Mon amie ne m’en a rien dit. Les divinations font partie du secret professionnel.
- Alors, qu’as-tu pu apprendre ?
- Elle m’indiqua juste que ce barbu est un voyeur.
- …
- Quelquefois, il accompagnait un ami et payait pour assister à la séance précédant la divination.

- Comme voyeur, il n’aurait donc pas commis de fruitions récréatives avec Aelia !

- Lui-même, non !
- ?

- Le faux capitaine cherche bien de s’assurer les services d’une femme. Mais pas pour des relations charnelles. Au moins, pas directement.
- ?
- Comme Candaule, le roi de Lydie, son plaisir est de s’afficher avec sa « conquête », de la montrer, de l’exhiber, de préférence la moins habillée possible. Plus elle exerce la convoitise, plus son plaisir est grand. Ce plaisir atteint son maximum quand sa « compagne » se livre à des fruitions récréatives avec un ou plusieurs autres hommes.
- Tu nous inquiètes !

- Par mon amie voyante, j’ai également appris que le barbu se croit aussi peintre.
- !

- Il avait pu demander à la personne de lui servir de modèle.
Montrer ensuite ce tableau aurait pu satisfaire son plaisir de voyeur.
- ?
- - Connaissant l’adresse du faux peintre par mon amie, Je me suis rendu dans son atelier.
- …

- Il était vide mais, sur un mur, une peinture était encore fraîche. Je l’ai recopiée comme j’ai pu, la voici.
- …
- Il aurait peint Aelia avec son regard de peintre-voyeur.
- …

- Ces cheveux verts !
- Ils m’ont laissé penser que la personne n’a pas retiré son masque et qu’il aurait inventé un visage qui corresponde à ses fantasmes.

- Donc nous ne sommes pas vraiment certains qu’il s’agisse d’Aelia.
- Un élément pourtant peut le confirmer.
- Lequel ? Parles !

- L’écharpe jaune de qadishtu que portait la personne était restée dans l’atelier, jetée derrière un coffre. Elle y est sans doute encore ! 
- Aelia aurait donc  bien servi de modèle au faux peintre, mais tous les deux ont disparu. Qu’as-tu fait ?
- J’ai essayé d’imaginer où le faux peintre aurait pu emmener la personne.

- Connaissant ses penchants, certains endroits étaient tout désignés.
- ?

- Les pires lieux du Subure éphésien !
- ?
- Là où des marins Grecs viennent humilier les femmes et d’autres regarder ces honteux spectacles, tout en prétextant qu’il s’agit d’un culte à Dionysos.
- Et où se passent ces prétendues bacchanales ?
- Dans la cave de certaines tavernes.

- Cette descente sous terre symbolise bien un mouvement vers la décadence, celle qui montre déjà la volonté de s’éloigner du Beau ! As-tu été dans ces lieux d’ignominie ?
- Ma mission m’y obligeait. Ces caves sont nombreuses dans les bas quartiers du port. Il me fallait choisir. Le voyeurisme a un coût ; un coût très variable en fonction de ce qui est à regarder.

Le vrai comptable a peu de moyens financiers, mais il avait la possibilité de faire du troc.
- … ?

 

- Il pouvait être pris pour un leno maritus, un époux qui, plus que complaisant, fait le commerce des charmes de son épouse, pour subvenir aux besoins du couple, pour chercher un soutien politique, ou simplement par jeu érotique réciproque entre les deux époux.

- …
- En amenant avec lui la personne, le peintre amateur pouvait à la fois payer son entrée et aussi profiter du spectacle de la participation active de la personne.


Une bacchante au joli buisson de blonde et à l’allure de princesse lui permettait d’espérer de descendre dans les caves les plus profondes.
- ...

- Dans la première des caves où je me rendis, ce soir-là, seule Sapphô était honoré. Le prix était élevé mais il était, selon le patron de l’auberge, justifié par la grâce des participantes et l’esthétisme de leurs ébats.
- ...
- Me rappelant que vous m’aviez informé du rejet de la personne de ce culte pratiqué uniquement entre femmes, j’ai d’abord gardé mes sesterces.

- ?

- Mais je me suis rappelé que vous soupçonniez la personne d’être une hypocrite.
J’ai donc donné le sesterce qui me permettrait de regarder au moins quelque temps et surtout de glaner quelques informations.
Une des deux femmes était bien masquée, mais son masque ne comportait pas d’oreilles de chatte.

Selon mon voisin, j’avais manqué le duo précédent.

La masquée était bien plus ardente et dominatrice.

Son compagnon, un barbu, n’avait pas eu beaucoup à la pousser pour qu’elle se jette dans les bras, ou plutôt entre les cuisses, d’une autre femme. 
Son masque ? Il correspondait bien à celui que portait la personne.

- Aelia aurait donc sacrifié au culte pratiqué sur l’île de Lesbos. Il n’y a rien en cela qui puisse heurter le Beau. Mais l’hypocrisie d’Aelia se confirme ! Ensuite ?

- Le barbu n’étant plus dans ce temple de Sapphô, il devait avoir emmené la personne dans un autre lieu.
Connaissant, de réputation, une cave très profonde où les fruitions récréatives s’éloignent profondément du Beau, je décidai d'investir tous mes sesterces pour y descendre.
- …

- L’entrée de l’auberge était encombrée par une litière, une litière de location indiquant la recherche de discrétion. Un couple masqué venait d’en sortir.
Elle, petite, rondelette, camouflée sous sa pala.
J’ai d’abord pensé qu’elle ne portait rien dessous mais apparaissait le bas d’un chiton dont la finesse trahissait la richesse de celle qui la portait.
Lui grand et mince.
Elle, autoritaire et fébrile.
Lui, soumis et crispé.

- ...

- Les occupants de la litière n’étaient pas les seuls clients à attendre.
L’aboyeur qui d’habitude racole les clients, était complétement débordé. Plus aucune place n’était disponible. 
Véhémente, la matrone masquée sortit un aureus. Devant le signe d’impuissance du cabaretier, elle en fit apparaître un deuxième.
Elle ajouta que lors d'une divination au Voluptariaseîon, Philotis lui était apparue.

- Philotis ? Ô Philotis !
- …

- Pour celles d'entre vous qui l’ignoreraient, et pour toi aussi, notre espion, voici son épopée. C’était au début de la République. Rome était en conflit avec une cité voisine, celle-ci avait pris l’avantage et exigé que toutes les matrones romaines soient livrées en otage.
Une prostituée, Philotis, proposa de prendre la place des matrones.

Avec l’accord du Sénat, accompagnée de plusieurs autres de ses consœurs, empruntant les habits des matrones, Philotis se rendit dans le camp des vainqueurs.

Quand, rassasiés des batailles de Vénus et des breuvages de Bacchus, les soldats ennemis sombrèrent dans une demi-inconscience, Philotis agita une torche du haut d’un caprifiguier, un de ces figuiers qui ne produit que des fruits non comestibles, sauf par les chèvres. Les soldats romains purent alors facilement s’emparer du camp ennemi.
Grâce à Philotis, Rome avait pu gagner une bataille décisive.
Depuis, cet exploit est célébré par les Romains pendant les nones caprotines.

- C’est bien en substance, ce qu’expliqua la matrone masquée. Pendant sa divination, Philotis lui avait demandé d’inverser les rôles.
- ?

- C’était au tour des matrones de remplacer les prostituées !
- !
- À commencer par elle !
- … !

 

Vous devez certainement savoir que, guidées par leurs fantasmes sur Messaline, nombre de matrones brûlent d'envie de participer activement à des bacchanales, ou pire encore !

Protection, complicité ou turpitude supplémentaire ? Parfois leur époux, leur amant ou leur neveu de miel, les accompagne.
La jouissance de la dame ne peut être complète que si son compagnon dévore du regard ses ébats lubriques.
- ...

- Ce plaisir à être dominée, humiliée, parfois même jusqu’à la souffrance, se rencontre chez quelques dames, et notamment chez les plus grandes dames. Souvent fille choyée par leurs parents, puis adulées par leur époux, plus elles sont despotiques dans leur maison, plus l’humiliation sera jouissance !
- Oui, espion, nous en avons parlé entre nous. Ce sont souvent aussi elles qui privilégient la voie de Dionysos.
- En effet. Et si elles sont chrétiennes, …
- Comme Aelia !
- Oui, par exemple comme Aelia, les Chrétiennes interprètent, à leur manière, une parole de leur Livre, pour être plus précis, un passage du Lévitique : « ce sera une sainte convocation pour vous, et vous humilierez vos âmes."
- ?

- Pour toutes, avant de dépasser le fantasme et se jeter dans la réalité transgressive, elles viennent, comme la matrone qui était présente ce soir-là, en simple spectatrice, vérifier dans la profondeur d’une cave si le culte dionysiaque est bien à la hauteur de leurs attentes aussi voluptueuses que perverses.
- … ! 

- En référer à Philotis pour pouvoir assouvir son désir de luxure m’a semblé être le comble de l’habileté, ou de l’hypocrisie.
- …
- Or, ce jour-là, faute de place, le couple masqué ne pouvait pas descendre dans les antres de la luxure.
- Mais que se passait-il au fond de cette cave dionysiaque pour qu'elle ait tellement de succès ?

- Je me suis également demandé jusqu’à quel degré de débauche des femmes étaient soumises pour que ces perversions attirent autant les regards dépravés.
Après avoir repensé à l’hypocrisie, j’eus l’intuition que la personne pouvait être une de ces femmes.

- Revenons-en à Aelia.
- J’y viens, indirectement. La tête haute, la matrone masquée parlait avec tellement de force et d’assurance que le cabaretier accéda à sa demande.
Davantage que les arguments religieux des nones caprotines, la brillance dorée des deux aureus n’était certainement pas étrangère à son brusque changement d’avis.

Pour faire de la place il proposa de rembourser ceux qui accepteraient de sortir. Quand il doubla la somme, quelques-uns, qui n’étaient encore que dans l’escalier bougèrent.
Profitant de la confusion, je pus m'approcher de la cave démoniaque. Et là !
- ?
- L’odeur ! Dès l’entrée, j’ai failli être suffoqué par l’odeur qui remontait des entrailles de la débauche, une odeur humide alliée à une odeur entêtante, animale, celle des voyeurs enfiévrés.
- ...

- Malgré les propositions attrayantes du cabaretier, la foule restait dense. Je n’ai pu progresser que de quelques marches, mais je pouvais écouter. Le quasi-silence d’en bas contrastait avec le tohu-bohu du rez-de-chaussée. Seuls, outre l'odeur, montaient quelques puissants gémissements dont le rythme était accompagné d’une flûte de bacchanales.
- ...
- J’écoutais les sons du bas quand éclatèrent des voix venant du dehors. Les mots « milice » et « patrouille » circulaient. En bas, la flûte se tue immédiatement.

Dans la rue, le couple masqué disparut discrètement.

- Ces bacchanales ne sont pourtant pas interdites par la loi !
Dans sa grande sagesse, le Temple sait que pour une bonne harmonie, dans toute société humaine, il faut tolérer des zones grises. Il est vrai aussi que nos informateurs sont pour la plupart les aubergistes eux-mêmes et que par de jolis mots, ils savent enrober ce qui est peut-être honteux.
De leur côté, les grammateus tolèrent ces réunions, au moins tant qu’elles restent limitées à quelques lieux dûment contrôlés.

Ω Rappel : à Éphèse, le grammateus était l’équivalent de notre commissaire de police.

- En effet, ce n’est pas ce qui se passe dans ces sous-sols qui intéresse les miliciens. Ils recherchent des brigands et quelques autres hors-la-loi qui viendraient dilapider le fruit de leurs méfaits dans les bas-fonds. Les miliciens ne font que s’enquérir du nom, de la profession et de la cité d’appartenance de chacun. Mais peu sont ceux, surtout parmi les plus vertueux, qui souhaitent être connus pour leur perversité, même si celle-ci est dissimulée derrière le caractère religieux des bacchanales.
- …

- Je présumais qu’à cette alerte, j’allais être bousculé par ceux qui sortiraient précipitamment de la cave. Ils ne furent que quelques-uns.
- ?

- Je m’empressais de descendre ! La cave s’était presque entièrement vidée ! L’odeur persistante fut la preuve que je ne m’étais pas trompé de lieu.
Un peu hagard du plaisir qu’il avait éprouvé, des traces de peinture  sur les mains, le barbu était resté avec quelques ivrognes incapables de se déplacer. Aucune femme masquée n’était présente.
- ...
- Je me rappelais alors qu'il existe toujours plusieurs sorties dans ce type de lieux. J’en connaissais un. Une femme enveloppée dans une pala cachant sa nudité s’en échappait, elle n’était pas masquée, et ce n’était pas la personne.

- …

- Je revins rapidement à l’auberge espérant recueillir quelques informations. De nouveau les dieux me sourirent.
- Gloire à Cybèle !

- Sur le chemin, je reconnus un des voyeurs qui, encore ivre, ne sortait que maintenant.
Titubant, le regard encore dans les souvenirs embrumés de turpitudes honteuses, il accepta avec plaisir de me décrire les bacchanales auxquelles il avait assisté. Sans doute ravivait-il, en les racontant, les plaisirs qu’il avait vécus.
- …
- La femme qui s'exhibait était bien masquée, et son masque comportait des oreilles.
- Par Cybèle !

- Selon mon informateur, en réalité ce masque est souvent utilisé par une prostituée connue pour son savoir-faire.
D’imaginer que derrière ce masque pourrait se camoufler une patricienne débauchée, une disciple de Messaline, fait davantage fantasmer les clients.

 

- À ma question sur la blondeur, il m’a répondu que « Oui, maintenant que vous me le demandez, le joli buisson était celui d’une blonde. Mais beaucoup sont blonds, naturellement ou artificiellement, et la plupart sont épilés. »
- Nous ne savons donc toujours pas si cette débauchée était Aelia.

- La suite pourrait bien le confirmer.
- ?

- Je tiens à vous prévenir que la description qui m’a été rapportée s’éloigne considérablement du Beau.

- Continues, te dis-je !
- L’arrivée de la bacchante masquée avait été remarquée.
- …
Voici ce qui m’a été rapporté : « Elle jaillit au milieu de la salle comme, aux Arènes, une panthère sort en feulant de la cage de son dresseur. Depuis l’endroit où j’étais placé, je ne voyais que son dos. Le masque noir et luisant contrastait avec le blanc laiteux de sa peau.

Elle se tourna progressivement. Ses mouvements n’avaient pas la lascivité d’une professionnelle, mais elle savait ajouter de lubriques coups de rein assortis de feulements et d’attaques toutes griffes dehors.

Maintenant face à moi, sa bouche, outrageusement rougie, éclatait de son visage. Quelques traits du même rouge figuraient les moustaches d’un fauve sanguinaire. 

Cernés de noir, les yeux étaient presque invisibles, mais quand ils nous regardaient, ils lançaient des éclairs fulgurants. Je les vois encore ! »  En disant ces derniers mots, la voix témoignait à quel degré il avait été ensorcelé.
- …

- " Quand ses yeux se fermaient, une langue mouillait voluptueusement sa lèvre supérieure. " Termina-t-il, épuisé.

 

- Tout ceci est de l’excellent théâtre, mais nous ne voyons rien qui froisse vraiment le Beau.

- Ce jeu de panthère semble, hélas, bien confirmer que la bacchante masquée était bien la personne.
- Peut-être en effet. Et ensuite ?
- Toujours selon le voyeur : « Une prostituée était déjà attachée sur la table placée au milieu de la scène. Semblant la découvrir, la panthère lubrique frissonna de haut en bas.
En ondulant de façon parfaitement suggestive, elle affirma qu’elle saurait se livrer à une bien plus fabuleuse luxure, une luxure au-delà de tout ce que nous pouvions imaginer. "
- !

- « Elle libéra la prostitué et la chassa sans ménagement. Montrant les cordes, elle donna ses instructions pour être entravée, tout en lui laissant la liberté des mouvements nécessaire à sa débauche. »
- …
- Dois-je continuer ce témoignage ?
- J’imagine que la suite va nous amener davantage dans le champ de l’obscénité que de la Beauté. Mais, oui, continue.

- " Couchée sur le dos, la tête pendante, la voie d’Orphée se voulait profonde. Pour les deux autres voies, même Philotis n’aurait pas englouti avec autant de vigueur. "
- …

- " Lorsque sa bouche était libre, elle clamait qu’elle était une bacchante et qu’il lui fallait beaucoup de satyres pour la contenter. "

- Tu peux t’arrêter ! Merci.
- Je suis navré de l’indécence de mes propos, mais vous aviez été prévenues. En réalité …

- ?
- En réalité, ce spectacle de luxure a cessé rapidement.
- ?

- Seulement quelques « satyres » avaient utilisé les trois voies offertes par la personne quand l’arrivée de la patrouille a été signalée.
- …
- Et même, je ne suis pas certain que ce spectacle ne soit pas sorti simplement de l’imagination lubrique de cet ivrogne !
- Espérons le. Mais pour en revenir au moment de l’arrivée de la milice, la femme que tu as vue fuir n’était pas Aelia. Donc tu as perdu la trace de notre pélerine !

- Oui, je l’avoue. J’ai finalement découvert une autre sortie mais ceux qui l’avaient utilisée s’étaient depuis longtemps échappés.
- Comme toi, la milice doit connaître ses sorties, pourquoi ne poste-t-elle pas des hommes à chacune d’entre elles ?
- En réalité, ce n’était qu’une fausse alerte ! Peut-être lancée par un plaisantin qui voulait voir s’affoler le couple masqué.

- Merci pour ces précisions. C’est maintenant à Euphrosine de témoigner
- Je vais essayer d’être aussi précise que notre espion. Je commencerais donc par le début.

- …

-La réunion d’hier étant terminée, je suis allée me reposer un peu en prévision de ma prochaine garde.
Au milieu de la nuit, un décurion romain se présenta. Il me demanda de le suivre de toute urgence. Généralement ce sont de simples miliciens de quartier qui viennent demander une aide médicale. Qu’un gradé romain se déplace, et demande une responsable, présumait d’un accident grave et surtout politiquement délicat.
C’est sur son char, en chemin, qu’il me rapporta ce qu’il savait.

Lors d’une ronde, la milice urbaine avait découvert un corps enveloppé dans une couverture au pied d’un vieux caprifiguier en haut duquel était allumée une torche. Dans l’obscurité de la ruelle, c’est cette torche qui leur a fait découvrir le corps.
Sans être luxueuse, la couverture qu’il l’enveloppait était celle utilisée pour couvrir les chevaux ou dans les litières.
Sa respiration indiquait qu’elle était vivante. Masquée, et ne portait qu’une bague sur laquelle débordait du sang. C’est le blason romain qui avait éveillé la méfiance des miliciens. Hésitant à en référer au grammateus, ils ont préféré ne rien toucher et d’appeler d’abord les légionnaires romains en poste pas très loin, au port.

Arrivés promptement, à la tête de ses légionnaires, le décurion avait constaté que la bague était bien le seul bijou. Portée à l’auriculaire droit et blasonnée cette chevalière en or suggérait que la femme appartenait à l’aristocratie romaine.
C’est seulement après la découverte du blason que les soldats s’étaient sérieusement intéressés à son état de santé. En dehors du pourtour de la chevalière quelques marques de sang étaient également visibles en haut des cuisses.

La porter ou même relever la blessée avait été rendu impossible par les convulsions lubriques qui saisissaient la blessée à chaque fois que quelqu’un essayait de la toucher.
Utilisant son char, le décurion avait immédiatement décidé de venir chercher de l’aide à l’hôpital et de préférence celle d’une médecin de rang élevé.

J’étais de service, c’est moi qui intervins.  

Dès mon arrivée, le centurion me montra le blason de la bague ; il m’était inconnu.
Je me concentrais sur mon travail, celui d’un médecin. La seule blessure qui m’apparut était celle du doigt à la chevalière.

Les ecchymoses aux membres pouvaient avoir été provoquées par l’utilisation de cordes ; d’ailleurs, en soulevant la couverture j’en vis une encore nouée à la cheville.
Quelques traces sanguinolentes étaient effectivement présentes vers l’intérieur de la cuisse droite, je jugeais que je serais plus à l’aise à l’hôpital pour les examiner. Personne n’avait osé, ou cru bon de lui enlever son masque de chatte, je fis de même ; je découvrirais bien assez tôt qui était cette blessée, surtout s’il s'agissait d’Aelia.

Le premier examen médical était terminé. Je m’apprêtais à vérifier si la malade était transportable quand les paupières de celle-ci battirent au milieu du naufrage de ses fards.
Après quelques amples respirations précédant l’éveil, la blessée ouvrit les yeux et commença à se relever. Prise de nausées, elle vomit au pied du caprifiguier une substance blanchâtre.

Je l'identifiais facilement comme la liqueur qui, versée en un autre endroit, serait sacrée.
Peut-être s'agissait-il d'une offrande au caprifiguier de Philotis ; les dieux aiment jouer avec ce qui paraît n'être, à nous autres mortels, que des coïncidences.

Après un dernier hoquet, elle se tourna vers moi, peut-être me reconnut-elle. D’une main, elle me fit approcher la tête pour que je puisse recueillir une confidence. Avec un grand sourire, d’une voix miaulante et défaite, elle réussit à me confesser : « Je me suis vraiment bien amusée ! ». Puis elle se rendormie.

Estimant la blessée transportable, malgré quelques mineures convulsions résiduelles, elle fut délicatement placée dans une petite charrette. L'âne à laquelle il fut attelé devait faire partie de ceux qui amenaient les pélerines au Voluptariaseîon, car il nous y conduisit sans que nous ayons à le guider.
- …

- Dès mon arrivée à l’hôpital, je constatais que quelqu’un avait commencé à couper le doigt pour récupérer la bague. Sans doute avait-il été rapidement dérangé car la plaie était relativement mineure.

Les traces de sang sur la cuisse provenaient, fort heureusement, sans doute d’un mouvement de sa main au doigt ensanglanté. J’ai d’ailleurs constaté une autre petite tache de sang sur sa main gauche.
Quand elle fut placée en position qui me permette de procéder à un examen complet. Sans que je lui retire son masque, je reconnus Aelia.
- ?
- Même avec le rideau qu’elle avait exigé, je savais que sa Porte de d’Apollon formait deux coquillages entrelacés.
Aucune femme n’a la même anatomie intime.
- ...

- La débauche à laquelle s’était livrée Aelia avait bien été une réalité ! Pas un fantasme !
La Porte de Dionysos n’était pas vraiment endommagée, ce qui confirmait indirectement qu’elle avait déjà été très souvent utilisée.   

Je n’ai constaté aucune blessure de son intimité, juste de fortes irritations et quelques fissures mineures. Ces traumatismes ne nécessiteraient que quelques fumigations et onguents adaptés.
Des sirops adoucissants pouvaient résorber les irritations de sa gorge.
- ...

- Curieusement, j’ai observé des traces de bougie sur les seins.
- ?

- J’ai d’abord pensé que de la bougie chaude avait été versé sur ces tétins, mais n’ayant constaté aucune rougeur particulière, il est possible que les tétins aient servi de support à des bougies.
- !
- …
- Qu’en penses-tu, toi notre espion ?
- Ces deux jeux érotiques existent effectivement. De la bougie chaude peut être versée sur les tétins, ou même dans l’intimité maintenue ouverte. Les tétins peuvent également servir de support à des bougies, les mouvements papillonnants de ces lumières accentuent ceux de la débauchée. Pour ces esthètes, d’un genre particulier, ils apportent de la fantasmagorie au « divertissement » !
- Bon ! Continue, Euphrosine.

- Je n’ai relevé aucune trace ni de lutte ni de coups.
Ce qui laisse présumer que les humiliations volontaires que subissent les femmes lors de ces bacchanales très spéciales doivent s’arrêter avant qu’elles ne provoquent des lésions persistantes.
- !
- Quant aux convulsions de son corps au moment de sa découverte, elles pouvaient n'être que le résultat de la tension nerveuse.

- Donc rien de très grave ?
- Non, en effet, rien de sérieux. Dans quelques jours, voire une ou deux semaines, Aelia sera parfaitement rétablie.
- Rendons grâce à Cybèle.

- …

- À l’hôpital, Aelia a-t-elle parlé, ou évoqué, disons, ses « amusements » ?
- Nullement. Quand elle s’est réveillée, elle avait déjà été transportée dans son logement de l’Artémiseîon. Elle a demandé à sa servante d’appeler le prêtre nicéen.

- Et qu’a-t-elle dit au prêtre ?

- Selon la religion qui est commune à lui-même et Aelia, sa confession doit rester secrète. Quand je fis remarquer au prêtre qu’il était rémunéré par le Temple, en se tordant la bouche, il murmura que nous n’avions pas à nous inquiéter. 

- « Nous inquiéter » ?
- Ce sont les termes qu’il a utilisés.
- Aelia aurait-elle pu oublier sa participation active à ces bacchanales ?
- Les brûlures qu’elle ressentira à chaque fois qu’elle urinera pourraient lui rappeler pendant un jour ou deux ! Mais ce qu’elle a vécu a pu être rejeté dans son inconscient.
- Restons-en là pour l’instant. Euphrosine, tu nous feras un suivi médical lors de nos prochaines réunions hebdomadaires.

- Permettez-moi une question, divine entu.
- Laquelle, Euphrosine ? Fais vite.

- Sans la torche allumée dans le caprifiguier, les miliciens n’auraient certainement pas découvert Aelia ?
- ?!
-  Quelqu’un a forcément organisé cette mise en scène ! Et ce quelqu’un a-t-il découvert l’identité de notre pèlerine ?
- Après que tu m’aies fait ton rapport, Euphrosine, je me suis posé la même question. Puisque notre espion est encore parmi nous, il va pouvoir nous répondre.

- À la demande de la divine entu, je me suis rendu sur la petite place. Placé au pied du caprifiguier, j’ai recherché les ouvertures à partir desquelles quelqu’un aurait pu voir la scène. Mon manège n’avait pas échappé à un mendiant qui espérant quelque récompense vint vers moi. Contre un peu de monnaie, voici ce que j’appris.
- ...
- Finissant sa tournée de mendicité, il avait trouvé refuge dans une insula promise à la démolition par un arrêté municipal d'alignement.
Encore en saillie par rapport à la rue, l’endroit où il se trouvait lui permettait de voir le caprifiguier. À la faible lumière d’un croissant de lune, son attention fut attirée par l’ombre d’un géant. Arrivé d’un pas rapide, il s’arrêta au pied de l’arbre et y posa quelque chose de lourd qui pouvait être un corps humain.
Un reflet de la lune brilla sur un couteau.
- !

- Débouchant subitement d’une rue adjacente, quatre torches surmontant une litière rompirent l’obscurité.
À l’arrivée de l’équipage, le spectre se releva et s’enfuit en cachant son couteau ensanglanté.

Avançant à la pleine lumière des torches, les porteurs avertirent qu’un corps se trouvait au pied du caprifiguier.

Sur un ordre venant de la litière, celle-ci s’arrêta. Un patricien de haute taille et masqué en descendit. Il s’en suivit une courte discussion entre l’homme et une femme restée dans la litière. La voix grave de l'homme était suffisamment audible pour que le mendiant puisse distinguer quelques mots. Ces mots étaient : « femme », « in naturalibus », « blessée », « caprifiguier », « chevalière », « masque », « Nones », « Philotis ».
L’homme prit une couverture que lui tendait une main depuis l’intérieur de la litière et commença d’en couvrir ce qui devait être une femme blessée et nue. 

Dans un silence, le mendiant discerna le bruit caractéristique des clous des sandales d’une patrouille sur les pavés des rues. Les porteurs et les occupants de la litière durent les entendre aussi. Avant de fuir, l’homme masqué accrocha précipitamment une torche en guise de flambeau sur le caprifiguier.
Quant au mendiant, il disparut par une des issues béantes de l’insula insalubre.

- Merci pour toutes ces informations. Qu’en as-tu déduit ?

- Le témoignage du mendiant nous permet de reconstituer le déroulement des événements.
- ?

- Dans la basse cave, un brigand avait repéré la bague en or de la personne. Quand la flûte s’est tue, anticipant l’arrivée de la milice, il s’est précipité pour essayer de voler le bijou.

N’y parvenant pas, il coupa les cordes, ...

... et emporta Aelia le plus loin possible et dans un lieu obscur pour lui sectionner le doigt.
Il avait commencé son abominable forfait quand il a été surpris par le couple masqué, sans doute le même que celui qui avait discrètement quitté en litière le lieu des bacchanales.

Encore imprégnée de ses divinations, la matrone a confond Aelia avec Philotis. Le caprifiguier renforce sa conviction sur les nones caprotines.
Plus prosaïque, l’homme voit une femme blessée, nue et portant une chevalière. Ne voulant pas être impliqué dans une aventure criminelle, le couple s’enfuit, mais non sans avoir enveloppé Aelia dans une des couvertures de la litière et posé une torche dans le caprifiguier à la fois pour guider la milice et en référence au signal donné jadis par Philotis. 

- Ton scénario, espion, est vraisemblable.

- Pour répondre à la question de la médecin-cheffe sur l’identité d’Aelia, soit il n’a pas eu le temps, soit il n’a pas souhaité connaître le visage dissimulé par le masque de chatte.
- ...

- J’ajoute que ce caprifiguier est à plusieurs centaines de pas de l’auberge des bacchanales et en dehors du périmètre où j’avais effectué mes propres recherches.
Primo, pour pouvoir porter la personne aussi loin, le malandrin doit avoir une forte musculature, celle d’un « géant ».
Deuzio, il devait connaître les lieux, ce qui limitera mes recherches.

Nous ne connûmes jamais l’identité du coupeur de doigt. Sans doute était-il de passage, comme nombreux sont les hommes qui errent dans les bas-fonds des ports.

Le sinistre forfait de ce malandrin n'est rien au regard de l'effroyable tragédie qui allait plus tard frapper Éphèse. 

 

vers 

Deux lunes plus tard, pendant la réunion, je fis part à l’assemblée que d’une part toutes les plaies et irritations étaient résorbées et d’autre part qu’Aelia n’avait pas eu ses règles.

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Le Divin parfum des Mages 60 - Panthère

4 Mars 2025, 09:50am

Publié par Jean-Pierre FORESTIER

De nouveau dans une salle de l’Artémiseîon.

- Je vous ai réunies dans l’urgence car, certaines d’entre vous le savent sans doute déjà, Aelia a disparu.
- … !

- Aelia a disparu lors d’une des visites hebdomadaires au tombeau de la Vierge des Chrétiens. Elle a profité du passage de l’équipage d’un sénateur pour fausser compagnie à ses accompagnateurs.
- Le garde ne la suivait-il pas ?
- Devant le sénateur, en parfait soldat, il s’est figé dans un garde-à-vous réglementaire. Dans cette position respectueuse, un militaire garde le regard fixe et droit devant lui. Aelia a échappé à son champ de vision.
- …
- En ce qui concerne sa servante, nous la soupçonnons d'avoir délibérément retardé le prêtre pour faciliter la fuite de sa maîtresse !

- ?
- Sa complicité ne semble pas s'être arrêtée là.
- ?
- Si nous n’avons découvert la disparition d’Aelia que tardivement, c’est en raison d’une supercherie préparée vraisemblablement par la nourrice.
- ?

- Dans la nuit qui a suivi, ignorant la fuite d’Aelia, un Amour s’est glissé dans la couche de la pélerine qui lui avait été attribuée.
- ?

- La nuit s’est déroulée sans incident. La noble naditu responsable avait entendu parler de la fuite d’Aelia, elle a donc pensé que la fugueuse était rentrée sans attirer l’attention et avait passé la nuit avec un Amour. 
- ...
- Ce n’est que beaucoup plus tard que la prêtresse a consulté le bref rapport que les Amour établissent après leur mission. Imaginez avec quel enthousiasme elle vint m’annoncer les commentaires : « accueillante, douce » !
Aelia devenait plus conciliante, plus réceptive ! Sa fécondité allait tout naturellement se faire jour !
Si je partageais d’abord son enthousiasme, ce brusque changement de comportement éveilla mes soupçons.

Je me suis rendu moi-même dans les pièces attribuées à Aelia dans l’Artémiseîon
La nourrice était seule.
- !
- Interrogée, celle-ci prétendit que depuis longtemps elle désirait connaître les plaisirs que procurent les Amour, et qu’elle avait profité de l’absence de sa maîtresse pour les satisfaire.
Elle a fermement nié avoir monté cette supercherie pour donner une nuit complète de liberté à Aelia.

Désir charnel ou complicité coupable, que croire ?
- ...

- J’avais mandaté un espion pour surveiller Aelia. Je lui ai demandé de venir nous rendre compte de sa conduite, je devrais dire de son inconduite.
- …

- Je dois tout de suite vous dire que finalement, mon espion a perdu notre pèlerine de haut rang aristocratique et qu’au moment où je vous parle, nous n’avons aucune nouvelle d’elle.

L’espion entre.

- Parle sans ambages. Qu’as-tu vu ?
- Sachez d’abord que la mission que vous m’aviez confiée était d’observer, et en aucun cas d’intervenir.

- ?
- Vous allez bientôt connaître le sens de cette restriction !
- ! 

- Comme souvent, pour ne pas être repéré, je surveillais la personne non pas derrière elle mais depuis l’autre côté de la rue. J’ai donc pu continuer ma filature au passage du convoi sénatorial.
- …
- Après avoir constaté qu’elle était séparée de son escorte, la personne ne l’a pas attendue.
- !
- Au contraire, elle a accéléré le pas, ce qui l’a obligée à donner de l’aisance à sa stola de matrone.
- …

- Dans ce mouvement, le pan qui recouvrait sa tête et les trois quarts de son visage retomba.
- !
- Sa chevelure blonde apparut dans sa totalité.

- Fâcheux ! Où Aelia allait-elle ainsi ?
- Je ne peux vous le dire, mais ce n’était pas en direction du tombeau où elle allait lors de ses sorties hebdomadaires.
- ...

- Je resserrais ma filature.
Derrière nous, la rue devait avoir été libérée, et un char commençait à accélérer. Quand il arriva au niveau de la personne, le conducteur la regarda et arrêta son char quelques pas plus loin. Ses yeux étaient fixés sur la blondeur des cheveux ondulants, il est vrai très esthétiques.
- ...

- Le conducteur de char proposa à la personne de monter avec lui , ce qu’elle fit immédiatement.
- Elle est montée de son plein gré !

- Oui. Absolument, et sans hésiter. Elle ne donna qu’un furtif regard derrière elle, sans doute pour s’assurer que son escorte ne l’avait pas rejointe.
- Connais-tu ce conducteur de char ?
- Oui, c’est un jeune Courètes à la fois dépravé et admirateur des Grecs.
- Penses-tu qu’Aelia avait rendez-vous avec lui ?
- Je ne crois pas.
- Alors pourquoi s’est-il arrêté. Connaissait-il Aelia ?

- Je ne pense pas que l’homme connaissait la personne. Il est possible que ce soient les cheveux blonds et libres qui l’aient attiré.
- Comment cela, « attiré » ?

- Des cheveux blonds aussi ostensiblement exposés peuvent être la marque d’une prostituée. Je veux parler de la prostitution à la mode romaine ou grecque, celle qui perdure dans les bas-fonds, près du port, loin des fruitions sacrées du Voluptariaseîon. Je fais ici allusion à une certaine époque où à Rome, les prostituées étaient dans l'obligation légale de porter des cheveux blonds.
- ..

- Permettez-moi d’ajouter que Messaline, la troisième femme de l'empereur Claudius, l'impétueuse nymphomane, sortait la nuit à la dérobée, couverte d'une perruque blonde de prostituée. Pour assouvir son désir de rapports charnels soudains et brutaux avec des inconnus, elle arpentait les rues du quartier de Subure, l’un des bas-fonds les plus sordides de Rome.

- Merci de ces effroyables précisions historiques ! Faites mettre de la myrrhe sur le brasero, sa fumée devrait conjurer l’envie que pourrait avoir Aelia de suivre l’exemple de Messaline.
- … 

- Ajouter de l’origan pour offrir aux dieux une purification supplémentaire.
- Permettez-moi de vous signaler une différence importante avec Messaline.
- Laquelle ?
- Messaline rentrait au petit matin dans l’enceinte impériale, tandis que la personne que j’ai espionnée n’est toujours pas revenue au Temple !
- Nous le savons que trop ! As-tu pu les suivre ?

- Hélas non, je ne cours pas aussi vite qu’un cheval.
- Tes propos frisent l’impertinence !

- …
- Mais au moins, as-tu pu les rejoindre plus loin ? On ne peut pas faire galoper un char dans les rues d’Éphèse !
- J’ai supposé qu’ils allaient en direction du port. Deux cents ou trois cents pas plus loin, mon attention a été attirée par un attroupement.
- ?
- Des miséreux se disputaient quelque chose.
- ?
- C’était la pala ! La pala de la personne.

- !

- Je ne me suis pas attardé. Le char venait de tourner dans une ruelle déserte. Quand je suis arrivé au carrefour, je pus voir qu’il était arrêté devant une boutique. Celle-ci était en train de fermer.
- ?

- Je connais cette boutique. Le marchand achète et revend des objets de provenances plus ou moins licites. Vous me comprenez ?
- Plus ou moins, mais poursuis.
- Comme je vous le disais, je connais cette boutique. En passant par derrière, caché dans la réserve, j’ai pu voir ce qui s’y passait.
- ?

- La personne était en train de retirer tous ses bijoux. Elle voulait les laisser en dépôt chez le marchand, sauf une bague qu’elle n’a pas pu faire glisser. Sans certains bijoux, la stola était à peine retenue. La personne l’enleva complètement et la jeta par terre.
- La noble Aelia n’avait plus que son chiton pour se couvrir !

- Pas exactement.
- Par Cybèle ! Explique-toi.

- La personne a également laissé choir son chiton.
- Aelia se trouvait-elle in naturalibus ?

- Pas totalement. Le jeune Courètes lui mit sur les épaules une écharpe plus ou moins jaune, semblable à celles que portent les dignes qadishtu.
- Mais ces écharpes ne doivent être utilisées que dans le Temple !

- Je ne pense pas que cet écart au sacré préoccupait la personne ! Au contraire, elle en riait avec contentement et cynisme.

- Elle ne portait que cette écharpe !

- Pas seulement !
- … ?
- Le jeune Courètes lui a proposé quelques masques de la boutique.
Le premier, en dentelle, était très esthétique mais il ne couvrait pas les cheveux
- ...

- Finalement, celui qui a été retenu couvrait à la fois son visage et ses cheveux.
- Comme ceux des estimables leshtitaritu qui jouent les aveugles au Voluptariaseîon ?

- Oui, sauf qu’il ne masquait pas les yeux et laissait toute liberté à la bouche ! De plus, il était surmonté de deux oreilles qui lui donnaient l’apparence d’une chatte.
- !

- D’ailleurs, aussitôt qu’elle eut ce masque sur la tête, la personne a griffé le bras du jeune Courètes.
- …

- Ce geste l’a surpris mais surtout beaucoup amusé.
- ...

- Le marchand a alors proposé une boisson.
- Une boisson !
- « Maintenant que tu portes ce masque et puisque tu aimes griffer, bois ce vin parfumé, il fera de toi une vraie panthère. » A commenté le jeune Courètes hellénophile.
J’ajoute que pour les Grecs, la panthère symbolise la belle courtisane, l’hétaire de haut rang comme le furent Aspasie ou Phryné.
- Que penses-tu de ce breuvage, Euphrosine ?
- Il me semble que l’entu apothicaire est plus qualifiée que moi pour répondre.

- Les graines d’une plante que nous appelons la rue syrienne peuvent être utilisées comme des drogues psychédéliques.
Ceux qui absorbent cette drogue ont effectivement la sensation d’être des panthères, léopards et autres grands chats.

Certains champignons hallucinogènes comme la très esthétique amanite muscaria, ou l’ergot de seigle, renforcent l’effet de la rue syrienne.
Tous doivent être dosés avec une extrême précision ; de même que la cantharide.
Tout est poison, rien n’est poison : seule la dose fait le poison.
- Merci pour ces informations. Il ne nous reste plus qu’à espérer que les dosages ont été faits avec précaution.
- Je pense que de ce côté vous n’avez pas à vous inquiéter. Si cette boutique vend des marchandises plus ou moins licites, son propriétaire se garde bien d’être un empoisonneur !
- Alors, de quel côté avons-nous à nous inquiéter ?

- Le couple est rapidement ressorti.
- …

- Le temps que je quitte ma cachette et me retrouve dans la rue, je n’ai pu voir que le char repartir.
- …
- Debout à côté du conducteur, la personne ne portait que son écharpe. Volant au vent, celle-ci la faisait remarquer plus qu’elle ne couvrait sa nudité.
- As-tu pu les rejoindre ?

- Je savais que s’ils allaient au port, ils devaient traverser un marché qui les arrêterait. Quand j’y suis arrivé, j’ai été le témoin d’un spectacle peu ordinaire.
- ?

- D’abord, comme si son masque la rendait invisible, la personne menaçait les gens de ses griffes en clamant : « Je suis une panthère ! ».
- …

- Puis, complétement déchaînée, elle est montée sur un étalage de pastèques. À quatre pattes, elle a commencé à en manger une tranche directement avec la bouche. Mais le spectacle était autre !
- ?

- Sa tête étant tournée vers l’arrière de l’étalage, vous comprenez quelle était la partie de la personne qui était exposée aux chalands. L’écharpe jaune n’en couvrait, pour ainsi dire, rien !
- !

- À la vue de ce tableau, le jeune Courètes a alors ordonné à la personne de ne plus bouger. D’un coup d’épée, il fendit une grosse pastèque. S’aidant des deux mains, il a écarté les deux bords de la fente ainsi créée. En effectuant le même geste pour la partie charnue de la personne, il a rameuté les badauds en leur faisant choisir de forniquer (le mot utilisé était plus grossier) avec cette pastèque ou avec cette prostituée. Hilare, il ajouta que « toutes les deux ont l’intérieur rouge. L’extérieur de l’une est vert, celui de l’autre a la blancheur aristocratique.

- Par Cybèle ! N’es-tu pas intervenu ?
- Comme je vous l’ai dit précédemment, mon rôle était uniquement de suivre la personne. Je cherchais à être le plus invisible possible. Et que pouvais-je faire ?
- Ne pouvais-tu pas charger un gamin de nous prévenir ?

- J’aurais perdu du temps et risqué de perdre de vue cette très imprévisible personne.

- Et qu’ont fait les spectateurs devant cette infamie ?
- Rapidement un attroupement s’était formé. Au début les Éphésiens s’en amusaient mais bientôt certains, surtout des Éphésiennes s’offusquèrent.

- Elles voyaient un sacrilège envers le Beau !
- Sans doute. Certaines voix se sont élevées en appelant la milice urbaine. Le jeune Courètes a entendu ces appels et a demandé à la personne de descendre de l’étalage. Toute à la joie de son exhibition, la personne a refusé en menaçant de ses griffes.

- Alors ?
- Le jeune Courètes a pris la personne dans ses bras, a regagné son char et …

- Et ?
- Et ils ont disparu.
- Veux-tu dire que tu n’as pas pu les suivre ?

- Exactement. Bien entendu, j’ai été rodé dans le quartier du port y compris les lieux les plus lépreux.
Comme je ne devais pas attirer l’attention, je n’ai pas questionné les passants.

Je connaissais l’existence d’une remise où le jeune Courètes aurait pu laisser son char.
La remise était fermée.
- !
- Par une interstice entre deux planches, j’ai aperçu ce qui pouvait être le char que je cherchais.

Quant au cheval, en allant dans l’écurie voisine, il m’a semblé reconnaître celui qui était attelé au char.
- ...
- J’eus l’intuition que le couple ne pouvait pas être très loin.
- ?
- À cette heure-ci, le quartier est peu animé. Comme ils avaient certainement l'intention de se divertir, ils devaient attendre pour se mêler à la foule.
- !

- J’étais dans l’écurie quand un bruit de l’eau qu’on utilise pour se laver attira mon attention. C’était un palefrenier qui procédait à quelques ablutions ; celles-ci étaient sans rapport avec l’exercice ordinaire de ses fonctions.
- ?

- Une pièce de monnaie, un as, suffit à le faire parler. Le jeune Courètes lui avait dit de monter avec eux dans le grenier.
- ?
- Vous ai-je dit que le jeune Courètes apprécie plus les garçons que les filles ?
- …
- Le palefrenier s’était retrouvé pris au milieu du couple.
Ce service lui était souvent demandé.
Mais cette fois …
- …
- Un autre as fut nécessaire pour que je connaisse la particularité, cette fois, de ce service. La dame, notre personne, avait exigé que le palefrenier utilise la même voie que celle qu’utilisait, pour lui, le jeune Courètes.

- Contre un nouvel as, l’homme a ajouté que la femme masquée avait pris tellement de plaisir que ses cris avaient fait hennir des chevaux. Il avait dû redescendre rapidement pour les calmer. Le couple devait être encore là-haut dans la paille avec le cruchon de vin que l’homme avait monté.
- !

- Ma mission était d’espionner, j’aurais donc dû attendre que le couple redescende. N’entendant qu’un faible ronflement, j’ai gravi silencieusement l’échelle. Le jeune Courètes était seul et sans doute ivre, il s’était assoupi. La personne avait pu partir pendant que le palefrenier calmait les chevaux.

- Donc, Aelia avait disparu !
- Oui, mais grâce aux dieux, je l’ai rapidement retrouvée. Dans ce quartier, les arrière-cours communiquent entre elles et peuvent déboucher sur une ou plusieurs ruelles. J’ai eu de la chance, la personne était sortie de l’écurie par un passage que je connaissais.

- Rendons grâce à Cybèle. Que faisait Aelia ?
- Toujours masquée et vêtue de sa seule écharpe, elle était avec deux hommes.
- ?

- Pour être plus précis, elle faisait l’objet d’un marchandage entre deux hommes.
- Un marchandage!
L’un était un proxénète bien connu et l’autre un grand barbu à la belle allure.
- ?

 

- Ce barbu traîne souvent dans ce quartier, il se dit capitaine de nef, mais est en réalité un comptable qui vient s’encanailler dans les bas-fonds. D’après la conversation qui me parvenait depuis ma cachette, le faux capitaine cherchait à vendre la personne.
- Vendre !

- J’imagine qu’il avait croisée la personne dans sa fuite. Peut-être lui avait-elle demandé de la protéger. N’étant pas proxénète, il ne pouvait pas légalement assurer cette protection. Il aurait donc décidé de tirer quelques bénéfices en vendant la personne à un professionnel.
- !

- Chez les proxénètes, ces transactions commerciales sont fréquentes.
- Que faisait Aelia ?

- Elle bombait la poitrine pour mettre ses seins en valeur.
- !

- Ensuite, l’un des hommes lui a retroussé les lèvres, celles du visage, pour vérifier que les dents étaient saines. Puis l’un, puis l’autre, ils ont palpé sans ménagement les autres lèvres, celles que la personne avait exposées au marché. Enchantée, celle-ci en miaulait de plaisir et encourageait ces inspections par des petits coups de griffes.

Ω Photographie : November de Sam Haskins

- Ont-ils retiré le masque ?
- Le proxénète s’apprêtait à le faire, mais la personne a levé la main pour l’en empêcher. Par ce geste, l’acheteur potentiel put voir la bague. Craignant de gros ennuis concernant la provenance de cette prostituée, il coupa net le marchandage. À cet instant, la personne s’enfuit, hélas dans la direction opposée de celle où je me trouvais.

- Si je comprends bien, et c’est heureux, personne n’a pu voir son visage. Mais as-tu, une fois de plus, retrouvé Aelia ?

- Hélas, non. Le barbu l’a poursuivi. Peut-être l’a-t-il rejointe. L’un et l’autre ont disparu. Comme je vous l’ai dit, ce quartier forme un vrai labyrinthe.
- Donc Aelia est restée seule dans les bas-fonds du port d’Éphèse.
- Je le crains. Seule ou avec le comptable.
- ?
- Il est probable que le faux capitaine loue une garçonnière pour être discrètement au cœur des lieux de débauche. Il a pu y amener la personne.
- …
- Je n’en sais pas plus.
- …
- Je vous prie humblement de vouloir m’excuser de ne pas avoir rempli complétement ma mission.
- Nous en sommes encore plus navrés que toi !
- …
- Bien entendu, tout ceci doit rester secret.
- Cela fait partie de mon métier.

- Tu retourneras dans le Subure éphésien à la tombée du jour.
- …

- Et en agissant avec la plus grande discrétion.

- Je ferai selon vos ordres, mais le quartier est grand, et nombreuses sont les tavernes et les bordels.
- Une femme masquée et … nue, ne devrait pas passer inaperçue !
- Vous ne le savez sans doute pas, mais dans ce quartier, in naturalibus est la tenue de beaucoup de prostituées. Et plusieurs sont masquées ! 
 

- Par Cybèle ! Remettez de la myrrhe et de l’origan sur les braises. Leurs fumées éloigneront le spectre de Messaline.

Réunion extraordinaire dans l’Artémiseîon

- Aelia est de nouveau entre nos murs. Euphrosine l'a soignée, elle nous dira dans quelles circonstances. Ce n'est pas toi, notre espion, qui es à l'origine de ce retour, mais tu nous diras ce que tu sais ?

 

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Le Divin parfum des Mages 59 - Aelia

5 Février 2025, 11:43am

Publié par Jean-Pierre FORESTIER

 

*****

Maintenant, Théophile connaît Maxime, celui qui a bénéficié le plus du Divin parfum des Mages, celui qui a accompagné Euphrosine le plus longtemps.
Il reste encore dans la boîte quelques rouleaux « post épilogue ». Que vont-ils lui apprendre ?
L’écriture est moins appliquée, plus rapide.

Comme si elle commençait déjà à s’éloigner du monde présent, c’est maintenant, comme un simple scribe-greffier, qu’Euphrosine témoigne. Elle rapporte des discussions menées à l’initiative d’une « grande entu » au cours de plusieurs réunions. 

*****

" Depuis déjà longtemps, très longtemps, j’étais une divine entu mais avant tout, j’étais une médecin cheffe de l’Artémiseîon.

C'est à ce titre qu'il me revient de témoigner sur une succession d’événements funestes, ceux qui ont conduit à l'avilissement de la Beauté à Éphèse.

Quelque part dans l’Artémiseîon :

« Ça s’améliore avec cette pèlerine ?
- ...
- La blonde.
- Je vois de qui tu veux parler. Non, pas du tout !
- Quelles offrandes à Cybèle faudrait-il faire ?
- J’espère que notre grande entu va nous éclairer de ses conseils.
- Dépêchons-nous, elle ne supporte pas le moindre retard.

Une divine entu préside la séance.

« Rendons d'abord grâce à Cybèle, la grande déesse de la fécondité.
- …
- Toutes nos pèlerines sont bien sur la voie qui vont les ramener à la fécondité !
- …
- Ne perdons pas de temps. Si l’une d’elles pose un problème, exposez-moi son cas sans détours.
- C’est Aelia, Divine entu.

- Quelle Aelia ? Il me semble que le Temple en accueille plusieurs !

- Aelia Flacilla Syagrii, divine entu, l’épouse de Flavius Theodosius.
- …
- Comme son époux, Aelia Flacilla est une riche ibère romanisée. Son frère est Consul, Flavius Afranius Syagrius.
- …
- Ce patronyme m’a un peu surprise, ne dérive-t-il pas d’un mot grec signifiant « le porc » ?

- Je te félicite pour tes connaissances linguistiques, mais nous ne sommes pas ici pour épiloguer sur les patronymes des pélerines ! L'examen médical a-t-il révélé des anomalies qui pourraient compromettre la capacité d’Aelia à concevoir ? Qu’en penses-tu Euphrosine ? Ta longue expérience et ta compétence sont reconnues de nous toutes.

- Aucune anomalie n’a été constatée, divine entu. Je précise qu’Aelia Flacilla a exigé que l’examen soit effectué en étant protégée de la vue par un petit rideau.
- Ce n’est pas la première pélerine pudibonde que nous avons eue. Je te fais confiance ; ton sens du toucher te suffit ! Une de tes consœurs a-t-elle bien doublé l'examen ?
- Bien entendu, Divine entu et pendant une autre période de son cycle lunaire. Par la grâce de Cybèle, du côté anatomique et physiologique, tout est parfait. Ces menstruations semblent régulières, juste un peu douloureuses.

- Alors que se passe-t-il avec cette Aelia ? Et, je vous l’ai déjà dit, arrêtez avec ces « Divine entu », nous gagnerons du temps !
- …
- Allez-y. Parler.
- Aelia Flacilla est chrétienne, une Chrétienne nicéenne.

- Si Constantin le Grand a réuni, il y a près d'un siècle, un concile chez nos voisins de Bithynie, à Nicée, ce fut pour asseoir son pouvoir, notamment par des évêques.

Et si Constantin s’est déclaré chrétien, c’est peut-être pour être agréable à sa mère, Hélène, mais c’est surtout pour s’approprier les réserves en or des temples de nos dieux. Je crois que la Banque d’Asie a largement payé sa part dans cette conversion !
- ….
- Je crains que le don de Flavius Theodosius à notre Temple ne soit, au mieux, que symbolique !
Mais, ne serait-ce que pour notre réputation, Aelia doit repartir d’Éphèse enceinte !

- Aelia est très pieuse, elle récite son credo et prie beaucoup.
- Excellent. Les Chrétiens n’utilisent pas les augures, ils les ont remplacés par des prières.
La bienveillante Cybèle accepte les prières ! Aelia prie-t-elle pour sa fécondité ?
- Avec ferveur, et même avec une certaine ostentation, divine entu.
- Fort bien. Alors quel est le problème ?

- Dès son arrivée, elle a exigé d’aller tous les jours se recueillir sur le tombeau de la Vierge, la Mère du Jésus des Chrétiens.
- Voilà qui est fâcheux. Une cure médicale est un continuum. Pour une bonne efficacité, la pèlerine doit être prise en charge pendant l'intégralité de son séjour.
Bien avant l'édit de tolérance signé à Milan par Constantin, nous proposions aux pèlerines des prêtres, qu’ils soient nicéens, partisans d’Arius ou du schisme africain du donatisme !

    Le prêtre nicéen qui, naturellement, est à notre solde, dispose d’une annexe du Temple. Il peut y célébrer la messe tous les jours, pour les pèlerines qui le souhaitent.
- Ce prêtre a réussi à convaincre Aelia de limiter ses sorties à une fois par semaine.

- Sort-elle accompagnée ?
- Oui, Div…, par le prêtre nicéen, sa servante et un garde en tenue d’apparat.
- J’espère qu’ils sont vigilants. Je ferais ajouter un espion. Ce problème est partiellement résolu. Il y en a-t-il d’autres ?
- …

- Les deux époux pratiquent-ils des fruitions reproductives ?
- …
- Il est vrai qu’Aelia est chrétienne !
Les Chrétiens n’ont pas notre culte des fruitions reproductives. Je devrais vous demander si son époux œuvre-t-il au bon moment du cycle lunaire ?

- Flavius Theodosius est protégé par Gratien, l’empereur qui règne sur la partie occidentale de l’empire.
- Les mystères de la fécondité concernent l’ensemble de l’humanité ! Tous rangs sociaux confondus !
- …

- Tu viens de me dire qu’Aelia et Theodosius sont tous les deux Ibères ! Ne sont-ils pas cousins ? Ou pire frère et sœur ? Certains pèlerins viennent à Éphèse pour éviter que leur progéniture ne soit atteinte de malformations, celles qui sont à craindre en cas de consanguinité.
- Non. Ils n’ont, à notre connaissance, aucun autre lien de parenté que ceux des épousailles.

- Alors ?

- Gratien retient Theodosius auprès de lui, Div… .
- ?
- Il ne sera pas à Éphèse pour la prochaine haute période lunaire de son épouse. Nous l’espérons pour la suivante, mais plus vraisemblablement pour celle d’après.
- C’est fâcheux.
- …
- Mais nous savons gérer ces situations. Continue.

- Aelia ne se plie aux rituels qu’avec un certain scepticisme.
- ?
- Avec arrogance, Aelia se réfère à Zénobie, la reine de Palmyre. Cette femme n’accepta de s’unir avec son époux, Odénate, qu’une seule fois.
- ?
- Et bien entendu, uniquement avec le but d’être fécondée.
- Que répondez-vous ?

- Nous lui rappelons que si elle est venue à Éphèse suivre notre thérapeutique, c’est justement qu’elle n’a pas encore été fécondée ! même en s’unissant plusieurs fois avec son époux. Pour seule réponse, elle nous toise avec horreur et condescendance.
- …
- Selon Aelia, être fécondée est un devoir et ne saurait être un plaisir.
- Pour certains Chrétiens, ce devoir est le « devoir conjugal » ! Mais ne polémiquons pas !
- …

- Les Chrétiens ont simplement repris ce principe des Romains. Nous savons que ce « devoir » a été inventé par les systèmes patriarcaux pour contrôler les femmes ! 

En ce qui concerne la procréation, nous avons un principe fondamental, celui du désir. Je vous le rappelle : « Pour que ton fils ...
- … ?
- Je dis fils, car en général, et c’est logique, les pèlerines incluses dans un système patriarcal souhaitent un fils !
- ...
Je reprends : « Pour que ton fils soit beau et aux harmonieuses proportions, il doit être conçu dans un moment de bien-être et de confiance. Tout ton corps doit s’ouvrir et être traversé par le désir et la volupté.
À l’inverse, si tu le concevais dans un moment de tourment, ou bien de souffrance, ou bien pire encore, dans le refus ou le non-consentement mutuel, ton enfant ne deviendra pas cet homme harmonieux. »

- Plusieurs fois, nous avons rappelé ce principe. Mais Aelia nous rétorque que nous sommes toutes des ignorantes et des idolâtres.
- Et qu’avez-vous répondu ?
- Rien … Nous attendons vos conseils.

- Reprenons point par point les rituels. Et vous me signalerez en quoi cette Aelia pose des problèmes.

- La pèlerine est entourée, plongée dans le Beau, pas un Beau ostentatoire ; un Beau raffiné, un Beau harmonieux. La Beauté la rapproche du divin.
- Sans aucune représentation de Cybèle ! Ni aucune « idole » !
- Bien entendu ! Il n’y a que des tapisseries où des feuillages s’entrelacent harmonieusement.

D’autres symboles de la fertilité, comme des grenades et des pommes de pin, sont placés dans une coupe. Selon la saison, des dattes sont ajoutées.
- Très bien. Portée par le Beau, la femme peut engendrer un être qui s’intégrera à l’Harmonie de l’univers.
- Mais, dédaigneuse, Aelia a jugé cet environnement inutilement fastueux.
- Fâcheux. Mais il est parfois difficile de faire la part entre le Beau et le fastueux. Je crois savoir qu’entre eux, les Chrétiens ont le même débat.
- Nous avons remplacé les tapisseries par de simples tentures.

- Tous les sens doivent ressentir la Beauté, mais vous avez agi sagement.
- …
- Je vous vois gênées.
- ...

- Pour que notre thérapie de la fécondité réussisse, il est essentiel que non seulement la pélerine soit immergée dans la Beauté, mais qu’elle y participe.
- …

- Avant de créer le Beau dans son ventre, la pèlerine doit créer le Beau comme une œuvre artistique.
Elles dessinent des cupidons, des coquillages, des fleurs. Les motifs deviennent de plus en plus semblables à ceux que représentent les peintres de la Ghilde pour décorer les tuniques des Éphésiennes ! Pour les plus maladroites, les dessins sont préparés, il leur suffit de les terminer, voire juste de les colorier.

- ...

- Voici le dessin réalisé par Aelia.
- Par Cybèle, quelle horreur !
- C’est sa conception de notre Cybèle aux multiples oves !
- Pas très encourageant !
- ...

- Vous venez de me parler de la vue. Comment Aelia réagit-elle par ses autres sens ?

- Pour l’odorat, nous n’en sommes qu’aux parfums à brûler simplement fleuris. Plus tard nous utiliserons pour les lampes de « l'huile de femme » provenant des Thermes.

- …
- Quand l'une d'entre nous a par erreur mis de l'encens à brûler, Aelia a fait éclater son indignation.
- ?

- Selon elle, un parfum utilisé lors de ses offices religieux n’avait pas sa place ici !
- … ?

- Nous nous sommes humblement excusées.
- Continuez.

- Des vins lui sont offerts. Au parfum léger, dilués dans de l’eau bien chaude, ils désaltèrent sans être enivrants.
Cette boisson accompagne de délicieuses et croustillantes friandises aux pignons, aux pistaches et aux amandes. 

 

- Le croustillant permet d’incorporer discrètement de la cantharide. Avez-vous commencé ?
- Nous nous interrogeons sur le moment le plus approprié pour utiliser la cantharide.

- Cet insecte doit être utilisé avec précaution, mais judicieusement dosé, il provoque une légère irritation des parties intimes. Irritations qui peuvent être adoucies par d’adroites caresses. 

Ω Au XVIIIe siècle, la cantharidine a été incorporée à des bouchées au chocolat.
    Pour avoir augmenté inconsidérément la dose, le Marquis de Sade faillit provoquer la mort d’une de ses conquêtes. L’imprudent libertin se retrouva à la Bastille !
Dont il s’enfuit en profitant des émeutes du 14 juillet 1789.
(à l’origine, ces émeutes furent provoquées par l’augmentation des taxes sur le vin entrant dans Paris.)

 

      Au début du traitement la pèlerine est invitée à pratiquer ces caresses elle-même !

- Je ne sais pas comment les Chrétiennes nomment nos Petites dévotions, ni même si elles sont autorisées à s’offrir ce divin plaisir.
Nous, nous savons que ces caresses permettent à la femme de découvrir son corps. Cette découverte s’allie au désir, première étape vers la conception d’un enfant qui s’intégrera à tout l’univers et même au-delà, au divin.
-
Si les pèlerines étaient des Éphésiennes elles le sauraient depuis leur Présentation au Temple !

N’oublions pas que beaucoup de pèlerines arrivent à Éphèse en ignorant qu’une volupté peut exister au plus profond de leur ventre.
A fortiori, elles n’ont jamais connu la béatitude de l’extase ! (Nous, nous dirions qu’elles n’ont jamais tutoyé les dieux.).
Pourquoi cette ignorance ? Parfois, c'est une éducation débilitante fondée sur deux vertus négatives, la chasteté et la résignation. Parfois, c’est la volonté ou la maladresse de leur époux. Souvent les deux !
- ...

- Si Aelia a choisi l’exemple de Zénobie, il est probable qu’elle est bien dans cette ignorance.
- ...
- Je pense que vous pouvez commencer la cantharide, progressivement, en notant bien les effets sur Alea.
- Il sera fait ainsi. Merci, de vos divins conseils.

- Voyons les autres sens sollicités pour permettre à la pèlerine d'accéder au plaisir, au bien-être et à la confiance, tous essentiels pour que la pèlerine soit exhaussée par les déesses de la fécondité.

- Pour le sens du toucher, de dignes qadishtu reprennent d’abord les massages semblables à ceux qui ont été pratiqués aux thermes.
Puis ceux-ci deviennent des caresses plus précises, plus sensuelles. Les zones les plus érogènes doivent être découvertes. Une fois les cibles repérées, seul le contact de leur périphérie est recherché. Elles sont entourées, parfois frôlées mais toujours évitées.

- ...

- Pour une parfaite efficacité de cette préparation tactile, la pèlerine doit rester immobile. Plusieurs fois Aelia s’est agitée. Les doigts caressants ont perdu de leur précision, ils sont entrés en contact direct avec les zones qui devaient être évitées. Aelia s’en est offusquée, elle s’est levée en clamant qu’elle était là pour sa fertilité et pas pour pratiquer le culte maudit de Sapphô ! Nous avons dû cesser ces massages.
- Cette maladresse est regrettable ! Par ailleurs, le culte pratiqué sur l’île de Lesbos permet à certaines pélerines de faire éclore leur sensualité. Mais il est vrai que si ce culte peut être un moyen, notre objectif reste la procréation ! Continuez.

- Des mouvements permettent de développer la vigueur du pelvis et des hanches, mais ce n’est pas la seule mission de la danse.
- ...
- Une flûtiste rythme ces danses joyeuses. Les danseuses sont en chiton, puis, pour gagner en aisance et en fluidité, seul un voile les recouvre.
Danses aussi naturelles et enjouées que celles de jeunes filles au printemps !

Coordination entre la danse et la musique !
Dans une harmonie mouvante, les mouvements des corps se transmettent à l’esprit.

Utilisant  leur voile, ou même leur peau, les danseuses glissent quelques subtils frôlements.
- ?

- Frôlements que nous avons évités avec Aelia !
- ... 

- Puis le maître à danser entre en scène. 
- ...
- La transition ne doit pas brusquer la pèlerine.
Invitée à un jeu, ses yeux sont bandés.

Couverte de son seul voile, la pélerine attend. Les bras relevés derrière la tête.

 

La flûtiste entame un air joyeux et mutin.
Les danseuses tournent lentement autour d’elle.

Silencieusement, un Amour vient se placer derrière la pèlerine.
L'Amour prend les deux mains offertes. 
L’un derrière l’autre, le couple commence à danser, Ils ne se lâchent pas les mains.

Elle sent la chaleur d’un souffle mâle contre sa nuque.
 

L’Amour revient du gymnase.
Il a pratiqué la lutte.
Son odeur est semblable à celle, si prisée, des
gladiateurs.
Cette odeur, progressivement envahit et enivre la pélerine.

La musique devient lascive.
Effleurements dans le dos.
Puissante odeur du mâle.
Très progressivement, le rythme devient plus marqué.
Les effleurements deviennent de brefs contacts entre les mâles pectoraux et les épaules féminines.
La musicienne jouait de la double flûte, elle n’en utilise plus qu’une seule. Sa main libérée a glissé entre ses cuisses.
Le rythme de son plaisir transite par sa musique jusqu’aux danseurs.

Aux contacts des épaules s’ajoute un martellement régulier dans le bas du dos de la pèlerine.
Alternance subtile entre les deux musiques, celle de la flûte et celles des battements de ce marteau.

Odeur, musique, contacts sensuels !
 

Mimant celui des bacchanales, le tourbillon des danseuses se rapproche du couple.
Frôlement des voiles.

Disposer de l’Amour ?
La tête lui tourne.
Le désir de la pèlerine est puissant mais reste contenu par de hauts barrages moraux.

Parfois, pourtant les obstacles de la pudeur se déchirent.

Comme si leur masque les rendait invisibles, quelques audacieuses se mettent à genoux et gobent goulûment le hêtre sacré qui leur frappait le bas du dos. Parfois même, la pèlerine enfiévrée s’offre à un accouplement impudique avec l’Amour !
Ces débordements montrent l’efficacité de ce rituel et que la volupté a atteint son paroxysme. Mais ils échappent au rituel ordinairement programmé. Avant qu’elles ne passent à l’acte, guidée par sa servante, les yeux toujours masqués, la pèlerine quitte la pièce.

L’alchimie du désir n’a qu’un objectif, la fertilité de la pèlerine.
Le feu de son ventre sera-t-il consacré le soir même par son époux ? Ou plus sûrement durant la nuit prochaine par un Amour, le même ou un autre.
La flûtiste ferait bien ses délices de cet Amour abandonné. Il lui reste à gagner rapidement le Voluptariaseîon …
- Ce que fait la musicienne ne nous intéresse pas vraiment ! Quelle a été la réaction d’Aelia ?

- Aelia suit à-peu-près le rituel.
- Comment cela « à-peu-près » ? Explique-toi. Utilise-t-elle sa voie d’Orphée ? Cherche-t-elle à s’accoupler ?
- Oh non! div …
- Alors ?

- Aelia ne se contente pas de contacts entre ses épaules et les pectoraux de l’Amour.
- … ?
- Elle se cabre brutalement pour que les contacts de ses épaules sur les pectoraux deviennent des chocs.
- Des chocs ! Des chocs brutaux ?
- Des chocs violents !
- ...

- Aelia prend-elle du plaisir à ces brutalités ?
- Il est difficile de vous répondre.
- Essaie quand même !
- Au plus fort de la violence des chocs, un rictus apparaît sur son visage.
-  ?
- Nous ne savons pas si ce rictus est celui de la douleur ou du plaisir, ou les deux !

- Les voies du plaisir sont aussi variées que le sont les femmes elles-mêmes !
- …
- Ces réactions pourraient simplement confirmer qu’elle est totalement ignorante de tout ce qui concerne les fruitions.
- …

- Et sa servante ?
- … ?

- N’utilisez-vous pas le truchement de sa servante pour éduquer Aelia ? La servante est souvent l’ancienne nourrice. C’est une confidente.
Elle peut être une parfaite intermédiaire pour transmettre à cette pélerine indocile les principes essentiels de notre rituel ! Ce rituel préalable est crucial pour que le corps et l'esprit de la pèlerine puissent s'ouvrir à la beauté, au désir et à la volupté.

- Bien entendu. La servante, qui a effectivement été sa nourrice, bénéficie de la même mise en confiance que sa maîtresse. Nous profitons du moment d’intimité des massages pour l’instruire sur les rituels de la thérapie pratiquée à l’Artémiseîon.
- ?
- Sans résultat !

- Aelia est-elle préparée à recevoir un Amour pendant son sommeil ?
- Naturellement, et c’est son sens de l’ouïe qui est alors sollicité.
- …

- Des poèmes sont récités à toutes les pèlerines.

Le premier s'inspire de : « Toi la Source de l’amour rends-nous capables d’aimer, fais-nous comprendre que le véritable "non" à la stérilité, c’est un "oui" au plaisir. »
Psyché et Amour sont les héros du dernier poème
Psyché est transportée par Zéphyr jusqu’à un palais aussi merveilleux qu’inconnu. La nuit vient, vaincue par le sommeil, elle s’endort.

Dans l’obscurité totale, un jeune homme se glisse dans sa couche et devient son amant. Elle ne sait pas que c’est le dieu Amour, fils de Vénus.
La nuit suivante, il revient.
Les deux amants s’unissent toutes les nuits.
Et Psyché attend la tombée du jour avec impatience.

Chaque nuit, la jouissance de Psyché est de plus en plus élevée et le poème est de plus en plus explicite. Mais …
- Mais ?
- Aelia écoute ces poèmes dans la plus grande passivité. Elle s’endort, ou feint de s’endormir, dès les premiers vers.
- À notre prochaine réunion je convoquerai les Amours chargés du rituel nocturne. Il faut que nous en sachions davantage.

Une lune plus tard.

" Es-tu bien un des Amour qui assure les rituels nocturnes ? Ceux qui doivent vaincre l’infertilité des pèlerines ?
- Oui, divine entu. Nous sommes les humbles intermédiaires entre les dieux et le ventre de la pélerine

- Je t’ai demandé de venir pour nous éclairer sur une pèlerine qui nous pose quelques problèmes.

- …

- Il s’agit d’Aelia. D’après le registre, tu as récemment été son partenaire de préparation aux fruitions reproductives.

- Pardonnez-moi, divine entu, mais nous ne connaissons pas le nom des pèlerines.

- Une blonde.
- Tout se passe dans l’obscurité la plus totale, divine entu.
- Je t’en prie, pas de « divine entu » à cette réunion ! C’est une pélerine qui semble, comment dirais-je, récalcitrante.

- Il me semble savoir de qui il s’agit.
- Alors nous t’écoutons.

 

- Comme vous le savez, div … 

- ...

- La première phase de la liturgie est une simple présence. Dans l’obscurité, un, ou quelques fois deux Amour, passent simplement la plus grande partie de la nuit à côté de la pèlerine.

- Les Amour apportent le flux de leurs odeurs masculines. Elles apportent à la fois un effet apaisant et le désir. Cette présence pourtant innocente pose-t-elle un problème ?
- Nous ne devons pas toucher la pèlerine, pas même l'effleurer. La pèlerine ne doit pas être consciente que nous sommes près d’elle.
- …
- Avec Aelia, c’est difficile, car elle s’agite beaucoup. Nous avons été contraints de nous écarter, ce qui affaiblit évidemment l’efficacité du traitement.
- Fâcheux ! Et pour les séances suivantes ?

- Nous, les Amour, nous progressons toujours lentement, avec délicatesse. Les pèlerines sont souvent des épouses négligées, ou pour lesquelles les préliminaires sont rapides, le plus souvent inexistants.

- Selon le professeur Soranos, c’est une des raisons de leur stérilité.
- Mes tendres approches ont été repoussées. Elle s’est débattue et a même crié.

- Seuls des murmures peuvent accompagner la Préparation. Des cris m’ont effectivement été rapportés. Il semble qu’ils étaient modérés.
- Pas vraiment modérés ! Mais par expérience, et vous pouvez me croire, divine entu, j’ai compris qu’il ne s’agissait pas d’un refus réel, mais d’un jeu.
- ?

- Je lui ai mis la main sur la bouche. Elle m’a mordu.
- ?
- Je m’y attendais !
- Aelia était-elle bien consentante à ce jeu ? Une préparation à la fécondité dans le refus ne saurait conduire à un enfant harmonieux.

Ω  Selon Arthur Schopenhauer, « la volonté de vivre de toute l'espèce » (semblable à l’Élan vital  d’Henry Bergson) guide les hommes -- et les femmes -- « sans que l'intelligence individuelle puisse en comprendre les motifs », ceci « grâce à l'action du sens de la beauté ».
« La procréation de tel enfant déterminé, voilà le but véritable, quoique ignoré des acteurs ». Métaphysique de l'amour sexuel.
Voir
La beauté sociale et l’amour des enfants.

Un des philosophes des Lumières écossaises, Francis Hutcheson, a proposé que le sens de la beauté, et de la foi, soient un sixième sens des humains.

Ce 6ème sens pourrait bien être relié à la néoténie humaine et inclurait toutes les fictions.

- Pour nous, les Amour, le consentement est une évidence, mais le jeu amoureux peut s’avérer complexe.
- …
- La suite confirma son consentement.

- Parfait, nous t’écoutons.
- Ma pèlerine m’a offert sa bouche.
- …
- Elle a pris ma tête dans ses mains, y enfonça ses ongles et appuya jusqu’à nous étouffer.
- ...

- Quand je me risquais à lui caresser les seins, elle passa ses bras autour de mon cou.
- ?
- ...
- Et après ?

- Je ne me souviens pas de tout.
- Raconte-nous l’essentiel.
- Liés par la bouche, progressivement, mes doigts se firent caresses. À la recherche des zones les plus sensibles, ils explorèrent le creux de ses reins, d’une fesse, de sa cuisse. Ce jeu lui plaisait.
- ..

- Ma pèlerine m’entraîna sur sa couche.
- …
- Repartie depuis son nombril, ma main ouverte a traversé sa toison des cinq doigts. Maintenant, je me souviens, c’était bien le joli buisson d’une blonde !
- …

- Elle s’est agitée quand mes doigts  frôlèrent son capuchon.
- … ?

- Je puis vous assurer qu’elle était consentante ! Et ce n’était qu’un fugace frôlement.

- … ?
- Mais il alluma son désir.

- ?
- Elle me fit basculer sur elle pour que je l’écrase de tout mon poids.
- …
- En utilisant de nouveau ses ongles, elle m’a griffé le dos. Je dois encore en avoir des traces. Voulez-vous que je vous les montre ?
- Non, inutile. Et après ?  

- Pour son confort, j’ai placé un coussin sous ses reins et commencé à utiliser ma bouche pour solliciter sa Porte d’Apollon et notamment son bouton de myrte. Comme il convient, de deux doigts d’une main, je pinçais un tétin. De l’autre main, d’un doigt, je jouais avec sa Porte de Dionysos.
- Les détails ne nous sont pas utiles ! Les pâtisseries contenaient de la cantharide. Aelia se détendait-elle sous tes caresses ? Qui, je te fais confiance, devaient être habiles !
- Oui et non.
- … ?

- D’abord, elle appuya avec ses doigts pour que je serre encore plus fort son tétin.
- Et ensuite ?

- Avec les deux mains, elle a appuyé ma tête contre son bas ventre.
- Aelia appréciait ton art. Nous t’en félicitons.
- Je suis sensible à ces compliments, mais …
- Mais ?
- En haletant, ma pélerine a rugi !

- Rugi ! Et qu’a-t-elle rugi ?
- « Broute-moi fort ! Vas-y broute-moi fort ! ».

- Par Cybèle !
- Je fus moi-même surpris, tellement surpris que je m’arrêtais immédiatement.
- Es-tu certain qu’Aelia a utilisé des propos aussi vulgaires ?
- Je ne peux pas affirmer les détails, mais elle a bien utilisé le mot « brouter ».
- Oh !
- Et ce n’était pas une demande, mais un ordre ! Je vous le dis : cette blonde aime la manière forte.
- Je te remercie, tu peux te retirer. Dis à l’autre Amour que je le ferai bientôt appeler.

L’Amour sort et une discussion s’engage entre les prêtresses.

- Si cette pèlerine n’était pas de si haut rang social, nous ne nous inquiéterions pas davantage.
- Le corps d’Aelia n’a-t-il pas été traversé par le désir et la volupté ?
- Mais ces mots vulgaires !
- Il peut arriver que, dans le feu du plaisir, des propos regrettables soient prononcés.
- Même si ces mots sont pardonnables, tout ce qui est vulgaire corrompt le Beau. 
- ...

- Plusieurs indices, je veux parler de ceux qui nous avaient été rapportés lors de nos réunions précédentes, tous nous avaient porté à croire qu’Aelia était dans l’ignorance complète de tout ce qui se rapporte aux fruitions, ou tout autre appellation que leur donnent les Chrétiens.
- Tout à fait.
- Il est possible qu’Aelia découvre ces caresses et les apprécie. Pour une débutante, l’intensité de son plaisir est néanmoins surprenante.
- Le témoignage de cet Amour semble montrer qu’Aelia n’est pas dans la candeur que nous lui avons attribuée !

- Excellente remarque ! Ces réactions auraient-elles pu lui être suggérées par sa servante ?
- Nous avions clairement averti sa servante que des caresses de la Porte d’Apollon pratiquées avec la bouche peuvent procurer un plaisir féminin honorant le Beau.

- …
- Elle s’est contentée d’hocher plusieurs fois la tête. Nous n’avons pas su si elle connaissait ou non ces pratiques. Mais à aucun moment nous n’avons suggéré des exclamations, encore moins des rugissements qui souilleraient la Beauté !
- Une réalité semble s’imposer.

- Laquelle ?

- Aelia pourrait être une hypocrite.
- Ou une rebelle !

- Pourtant, Aelia a fait référence à Zénobie
- Aelia joue les ingénues effarouchées quand, en réalité, elle a déjà largement pratiqué des fruitions. Je parle de notre conception des fruitions, car Aelia ne semble leur attribuer aucun caractère religieux !
- La première mesure à prendre sera de diminuer la dose de cantharide, voire de la supprimer.
- …
- Faites entrer l’Amour suivant.

Le second Amour entre. 

- L’Amour qui t’a précédé nous a décrit les Préparations qu’il a partagées avec Aelia. Nous écoutons ton témoignage.
- Par des discussions que nous avons entre Amour, je savais qu’une pèlerine demandait la « manière forte ». Mais d’abord, j’ignorais si c’était elle que je devais honorer et ensuite, notre rôle, à nous les Amour, est d’abord d’utiliser la délicatesse.
- ...
- Dès les préliminaires j’ai pu constater ses brusques réponses à mes tendres assauts.

- Par exemple ?
- Ses baisers étaient plus des morsures que des caresses entre lèvres ! Elle parut satisfaite quand je fis de même. C’est une pratique délicate car il est difficile de percevoir les limites entre le plaisir et la douleur.
- Ensuite ?

- De la bouche, je descendis vers le jardin des délices. À l’étape des tétins, je mordillais puis mordis franchement.
- ?

- J’ai jugé que cela devait lui plaire.
- Qu’est-ce qui te l’a fait penser ?
- Ses encouragements !
- ?

- Dans une voix, qui était davantage un grincement farouche, elle m’a dit :
- ?

- « Fais-moi mal, Johnny, Johnny, Johnny. Moi j'aime l'amour qui fait boum ! » Voilà ce qu’elle a dit !
- Est-ce toi ce Johnny ?
- Non divine entu, pour les pèlerines, les Amour n’ont pas de nom.
- C’est peut-être le nom d’un Saint qu’affectionne Aelia.

Les Saints sont les héros des Chrétiens, comme nous avons les nôtres, comme Oupis la fondatrice d’Éphèse, et comme les Grecs ont Hercule, Thésée, Bellérophon, … 
- ...

- Comment as-tu satisfait la demande d’Aelia d’un « amour qui fait boum » ?
- Les Amour sont habitués à des demandes singulières de la part des pélerines, mais c’était la première fois qu’on me demandait de faire le dragon.

- Le dragon !
- Je devais d’abord lui attacher les pieds !
- !
- Je n’avais pas de cordes. Ou au moins le croyais-je car brusquement je sentis une corde dans ma main.
- C’était une digne qadishtu qui te l’apportée. Elle avait entendu la requête de la pèlerine et elle t’a apporté la corde demandée.

- ?

- Cette qadishtu est aveugle et peut se déplacer dans l’obscurité sans aucunement troubler les pélerines dans leurs ébats. Donc tu l’as attachée.
- J’ai fait ce que j’ai pu, à tâtons !

- ?
- Je me souviens qu’elle a poussé un feulement de plaisir quand j’ai serré la corde qui était à une de ses chevilles.
- ...
- J’en ai déduit que je devais lui faire mal, comme elle l’avait demandé !
- Et après ?

 

- Au froissement de la couche, j’ai entendu qu’elle avait changé de position.
- ?

- Dans l’obscurité, j’ai d’abord touché les fameuses cordes. D'après la position de ses pieds, j'ai rapidement compris que son cœur fessier était rehaussé vers les nues et qu’il m’était offert.


- A-t-elle englouti ton hêtre sacré ?
- Oui, divine entu, et elle ne m’a pas vraiment laissé le choix !
- Comment cela ?
- Après un nouveau feulement, cette fois de satisfaction en constatant la turgescence de mon hêtre, elle l’a pris et l’a fait pénétrer. D’un brusque coup de rein, elle m’a complétement englouti.
- Fort bien.

- Mais pas par sa Porte de Nature !
- ?
- Elle s’est empalée !
- !
- Elle a utilisé sa Porte de Dionysos. Et sans aucune difficulté !
- !

- Et là ...
- « Et là » quoi ? Par Cybèle ! Termine tes phrases.
- Elle a de nouveau parlé.
- ?

- Cette fois, elle semblait possédée par le tigre-dragon.
- Je sais qu’elle a parlé. Des fragments de parole m’ont été rapportés par des prêtresses qui veillent en coulisse. Je voudrais connaître le contenu exact de ce qu’elle a dit.
- Ce ne sont pas des paroles propres à conserver l’harmonie au Beau !
- Je le sais ! Peux-tu néanmoins les répéter ?
- …
- Dis les moi à l’oreille.
- …
- Effectivement ! Tu peux quand même répéter la fin à haute voix.
- « … vas-y, je suis une lupa. Dis-moi que je suis une putain ! Prends-moi, prends-moi comme si j’étais une hiérodule de Corinthe ! »
 - La demande exacte d'Aelia n’était pas exactement « Prends-moi », mais beaucoup vulgaire, et impératif !
- ?

- Et elle a bien insisté sur « Corinthe » !

- Qu’as-tu fait ? Qu’as-tu dit ?
- Je n’ai évidemment rien dit, divine entu ! En Amour, j’ai exécuté la demande de la pélerine !
- ...

- Je n’ai pu me retirer que quand, satisfaite, la tigresse a rentré ses griffes. 
- Je te remercie pour ton témoignage. 

 

L’Amour sort

- Quelles sont vos premières impressions ?
- Ce dragon serait-il une version imaginaire du « porc » qui est le patronyme d’Aelia ?
- C’est possible, mais ce n’est pas le plus important.
- ...
- Je peux vous apporter un élément supplémentaire : la nuit où l’intermédiaire des dieux était cet Amour, les friandises ne contenaient pas de cantharide !

- Une démangeaison intime peut être naturelle et seulement amplifiée par la cantharide.
C’est le
libidinosam pruriginem. Selon certains, ce prurit pourrait être réel ou un prétexte qu’avancent certaines femmes pour justifier qu’elles sont incapables d’observer la chasteté et donc les pousser à désirer les hommes. 

Par ailleurs, assouvir ces désirs charnels, les persuade que d’avoir plusieurs amants prouve qu’elles sont belles et capables de plaire longtemps. Aelia pourrait bien faire partie de ces femmes, celle qui n’ont nul besoin de cantharide pour accroître leur désir !
- Merci, entu apothicaire, pour ces précisions sur la cantharide et les désirs charnels féminins.

- …

- Si l'utilisation de la voie de Dionysos appartient au plaisir, elle ne saurait être la meilleure préparation à des fruitions reproductives !
- Je ne peux qu’approuver cette remarque. Un point du témoignage de cet Amour doit nous interroger.

- … ?
- Si cet Amour a pu, comme il l’a dit lui-même, si facilement franchir la Porte de Dionysos d’Aelia, c’est qu’elle s’y était soigneusement préparée ! 

- Pour sa préparation aux rituels nocturnes, je me suis renseignée. Aelia se fait aider uniquement par sa nourrice. Les dignes qadishtu qui s'étaient tout naturellement portées volontaires ont été renvoyées sans ménagement.
- Même une bonne préparation ne peut permettre une telle facilité d’engloutissement ! Aelia ne peut qu’être assidue dans cette pratique !
- Euphrosine, comme médecin cheffe, n’est-ce pas toi qui as examinée Aelia ? Cette assiduité, l’as-tu constatée lors de la visite médicale.
- J’aurais pu observer une utilisation très fréquente de la voie de Dionysos si l’examen de la noble pèlerine n’avait pas été effectué à l’abri de rideaux. Quant au toucher, l’objectif étant la procréation, seule la Porte d’Apollon a été auscultée. Elle était tout à fait normale. 

- La médecine ne nous apprend donc rien !
- Non, et je le regrette.

- Préparée et habituée ! Sa demande d’être utilisée comme les hiérodules de Corinthe pourrait marquer qu’Aelia recherche le plaisir dans l’utilisation de sa voie de Dionysos.
- Plus que les autres, les femmes de pouvoir n’adorent-elles pas Dionysos davantage que les autres voies ?
- On le dit ! Mais surtout, tous ces aspects du comportement d’Aelia me laissent penser qu' elle est une hypocrite !
- Ou une rebelle !

- La grande vulgarité des propos proférés nous laisse, hélas, conclure qu’Aelia est davantage qu’une rebelle.
- ...

- Aelia est une révoltée contre notre système religieux des fruitions.

- Merci à toutes pour vos interventions.
Nous sommes confrontées à une situation délicate. Le plaisir d'Aelia, en admettant qu'il s'agisse bien de plaisir, ce plaisir est en contradiction avec l’harmonie du Beau.

Or, cette harmonie est vitale pour qu’un nouvel être arrive dans notre monde auréolé de Beauté.
La position sociale d’Aelia dans les plus hautes sphères de l’empire romain nous oblige, nous les prêtresses de l’Artémiseîon, à tout mettre en œuvre pour que ce nouvel être soit une incarnation de la Beauté.
- ...

- Je lis dans vos pensées comme dans la mienne.
Je lis plus loin que la simple naissance d’un nouvel être humain !
Je lis le devenir de la Beauté à Éphèse. 
Je lis, ou plutôt j’entends en sourdine parmi nous toutes : « Quand la Beauté disparaîtra, le monde s’écroulera. ».
- Tout Éphèse doit le craindre, divine entu.
- …
- Notre devoir est d’éviter cette apocalypse. Nous devons être particulièrement attentives au comportement d’Aelia.

Vers

De nouveau dans une salle de l’Artémiseîon :

- Je vous ai réunies dans l’urgence car, vous le savez sans doute, Aelia a disparu.
- … !

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Le Divin parfum des Mages 58 - Maxime

31 Janvier 2025, 10:30am

Publié par Jean-Pierre FORESTIER

          En réalité, je connaissais Maxime bien avant de l’avoir rencontré. Je le connaissais partiellement et indirectement !         

Comment me retrouvais-je dans cette réunion de la Gérousie, moi qui ne suis qu’une simple médecin ?

Je venais d’assister le professeur Soranos.
La parturiente hurlait.
Quand nous étions arrivés, elle baignait dans son sang.
Des parentes et amies invoquaient encore Ilithyie, la déesse de l’accouchement.

En offrande, du miel avait été étalé sur son ventre et sa vulve.
Nous avons essayé de sauver la mère et l’enfant, puis la mère ou l’enfant.
Nous avons perdu la mère et l’enfant. Atropos avait coupé les deux fils presque simultanément.

Pour moi, c’était la première fois, mais j’ai vu que le professeur était également bouleversé. Nous étions responsables de cet échec, tout autant que Cybèle.

La déesse s’éloignait en nous lançant un terrible regard.

Il n’y a pas encore si longtemps, n’avais-pas moi-même fait une fausse-couche et failli en mourir ?

         Être médecin, c’est continuer à s’occuper des vivants. J’avais mes auscultations à faire au sanctuaire, toutes les nouvelles arrivantes. Pèlerines ou estimables leshtitaritu, toutes doivent être examinées. Je fis machinalement les ablutions qui suivent la sortie de la salle d’opération, je changeais mes vêtements verts tachés de sang pour une tenue blanche, disons propre.
     Comme souvent, pour éviter un fastidieux détour, je traversais l’antichambre, la pièce où les dévotes attendent d’avoir l’autorisation d’entrer dans la cour pour se choisir un dévot.

      Au même moment, une noble naditu entra brusquement.

- Une réunion de la Gérousie va bientôt commencer, laquelle parmi vous veut s’occuper du représentant de l’Artémiseîon ?
   Surprise et curieuse, je m’arrêtais pour écouter.

Toutes, nous avions levé un regard interrogateur. S’occuper du représentant de l’Artémiseîon ?
- Dans cette noble assemblée, notre vieux représentant ne peut réfléchir que s’il boit un peu de vieux vin pur, très sucré au miel de nos montagnes …

          Fallait-il aller chercher du vin à la réserve du sanctuaire, ou du miel ? évidemment non. La grande prêtresse précisa :

- Il a tendance à sommeiller pendant les débats. C’est à ce moment qu’une dévote doit utiliser sa voie d’Orphée pour le réveiller.
- … ?
- Aucune digne qadishtu n’est disponible !
- …

- Une estimable leshtitaritu, comme l'une d'entre vous, pourrait s’acquitter de cette fruition.
- ?

- Cela n’est pas bien difficile. La dévote est bien installée et à l’abri du lambrequin de table. Quand la présidente aperçoit que le vieux géronte commence à s’assoupir, elle frappe trois coups brefs avec son maillet, c’est à vous d’intervenir. Au préalable, avant que vous ne commenciez à œuvrer, il vous sanctifie, vous et lui, par une libation de son vin fortifiant.
- ?
- Ne vous inquiétez pas pour la pureté religieuse de cette fruition. L’enceinte de la Gérousie est considérée comme sacrée, et je ferais ajouter un électrum sur votre compte.

   Les quelques leshtitaritu présentes déclinèrent l’étrange offre. Un bateau venait de s’amarrer. Elles avaient l’espérance de beaux et jeunes étrangers dont chaque pore exhale une odeur de mers lointaines.
Hommes et femmes ont la même soif de voyage, le même besoin de découvrir des terres inconnues.

Les hommes choisissent un bateau ou une caravane.
Les femmes voyagent par la variété de leur partenaire. Chaque homme est une contrée inconnue qui n’attend qu’une audacieuse exploratrice ! 

     Sans réfléchir, encore profondément bouleversée par ce double passage vers l’au-delà, et sans doute aussi pour me réconcilier avec Cybèle, je me portais volontaire.
Ne devais-je pas me purifier après avoir touché des morts ?

    En entendant ma réponse, je sentis la grande prêtresse un peu gênée. J’étais d’abord médecin, mais dans l’urgence, elle accepta ma proposition.

    En me conduisant jusqu’à la Gérousie, elle m’expliqua que c’était une digne qadishtu qui se chargeait habituellement de ce géronte. Largement enceinte, elle savait placer confortablement son gros ventre. Cette fruition un peu spéciale lui convenait et même la flattait. Mais aujourd’hui elle a subitement été prise par le début des douleurs de l’enfantement.
Cette précision me rappela ce que je venais de vivre et renforça ma décision.

          La salle de réunion est encore vide.

La noble naditu me conduit à la place où je dois remplir ma mission sacrée.
Tout y est raffiné, comme le géronte qui doit l’occuper. Le siège curule de cuir repoussé, aux pieds de bronze et un pulvinus comme coussin, indiquent le haut rang du représentant de l’Artémiseîon.
Le vin fortifiant et un gobelet d’argent ciselé sont posés sur un guéridon richement ouvragé.
Mon confort sera assuré par plusieurs coussins brodés.

Un luxueux lambrequin enserre tout l’écritoire. La gérousie ne doit pas avoir le regard dissipé.
Je pourrais honorer Cybèle dans la plus grande discrétion.

- Il faut juste le stimuler. Vas-y doucement avec raffinement. Quand la réunion sera presque finie, tu pourras gober sa liqueur. Pas avant !
Mais j’entends que les gérontes arrivent, installe-toi maintenant. » avaient été les dernières consignes de la prêtresse.
Elle ajouta à la hâte : « Quand la présidente frappera la fin de la séance, tu resteras à ta place, elle sort la dernière et tu attendras qu’elle donne trois nouveaux coups de maillet pour quitter la pièce, par la même porte que celle que nous avons empruntée. La gérousie est une assemblée de vieillards, les séances ne sont jamais très longues ! »

          Je suis donc sous cette petite tente de théâtre. J’entends les installations autour de moi. Aucun cacochyme n’est encore venu s’asseoir devant moi.   
    Très délicate et très sensuelle, l’utilisation de la voie d’Orphée est une pratique naturelle des jeux amoureux. Elle peut être pratiquée tête-bêche dans l’harmonie d’une réciprocité, ce qui n’était pas le cas aujourd’hui !
Le plaisir féminin de cette voie, j’y avais déjà réfléchi, était pour moi d’abreuver mes sens olfactifs des odeurs de Tlos, uniquement de celles de Tlos ! ou de celles qui me rappelaient Tlos !

Le plus souvent, Orphée ne joue de sa lyre que pour le plaisir masculin !  

Les lèvres, la bouche la langue peuvent être maîtrisées. Les muscles du ventre génèrent des mouvements qui sont essentiellement réflexes, agréables mais incontrôlés.
Même si le gonflement du vagin est un réflexe consécutif au plaisir, Oupis ne m’avait-elle pas appris que certaines d’entre nous arrivent à en faire un acte volontaire ?
La voie d'Orphée permet presque parfaitement à une habile dévote de reproduire tous ces mouvements.

Le fond de la gorge ajoute une autre possibilité, également réflexe, mais d’y amener le hêtre sacré est volontaire.

Quand j’étais à Patara, par jeu et compétition entre amies, j’avais déjà pratiqué ces utilisations au long cours de la Porte d’Orphée.
Délicat ! L’art consiste à réussir à maintenir la stimulation sans provoquer la libération de la liqueur sacrée.
          L’attente m’avait plongé dans mes pensées. Le siège devant moi n’est toujours pas occupé.

Un coup de maillet ! La séance de la Gérousie est déclarée ouverte ! Même s’il y avait eu trois coups, je n’avais rien à œuvrer !
Enfin, après quelques discussions incompréhensibles sous ma tente, dans un froissement de tissus de grande qualité, le prestigieux siège curule est occupé.
Confortablement installée sur mes coussins, j’attends le lever de rideau.
Rien.

      Enfin, le siège bouge et le géronte attendu s’assoit souplement.
Sa voix s’élève, elle est lente mais claire. L'intonation me fait penser à celle de Cornelius, avec, en plus, une autorité en accord avec les hautes fonctions de celui qui les prononce.

Il demande à l’assemblée de bien vouloir excuser ce retard. Si je ne comprends pas les raisons invoquées, je constate seulement que cette voix n’est pas celle d’un vieillard cacochyme !
J’attends. Je n’ai pas l’esprit à essayer de comprendre la teneur des débats. De toute façon, je ne suis pas là pour être une informatrice !
Je m’attends à voir apparaître un hêtre pendouillant parmi deux orchis fripés.
Rien.

    Au loin, un long discours.
Devant moi, les deux jambes frémissent. Est-ce un signal qui m’est destiné ?
Délicatement, je soulève les différentes couches de fins tissus. Les jambes bougent mais ne s’ouvrent pas.

Ce frémissement n’est-il qu’un exutoire ? Ne voulant pas montrer son impatience à l’assemblée, n’a-t-il agité que ce qui est invisible sous la tenture protégeant du regard ce qui se passe sous la table ?
Ou bien est-ce pour m’encourager ?
J'explore et je parviens enfin à trouver ce que je cherchais.

Immobilité !
Les jambes se figent.

    Chuchotement d’un voisin. Je comprends les mots « habitude » et « rituel ».
Une main gentiment posée sur mon front me retient.
D’abord le rituel de la libation !
J’imagine que quelques gouttes du breuvage sont versées sur le plateau.

Tintement du gobelet d’argent reposé sur le plateau.
Le rituel peut continuer !

 

       Plusieurs fois le maillet a frappé, peut-être trois.
Je commence avec beaucoup d’application. Ensuite, tout à mes travaux orphiques, tout le reste n’est que brouhahas.

     L’existence de cette mère et de son enfant m’ont échappée.
La présence de cet arbre de vie dans ma bouche me rassure et me procure une certaine sérénité.

          Avec le plaisir de l'ouvrage bien fait, je constate que ce hêtre gagne en turgescence. Le plus difficile commence, le maintenir au long cours.

          Ressentant un petit chatouillement, « oui, là ! », je passe des doigts dans l’entrebâillement de ma porte d’Apollon. Je suis toute humide.
Mon bouton de myrte, lui aussi, est tout gonflé !
De temps en temps, pour mon plaisir, je me permets de lui appliquer une brève pression. N’est-ce pas légitime après les épreuves que j’ai traversées ce matin ?
La réalité de ce désir me fait revenir sur mon opinion, la voix d’Orphée n’est pas destinée qu’au seul plaisir masculin !

        À chaque fois que mon orateur prend la parole, je dois interrompre mon ouvrage. Plus le discours est long, plus je dois recommencer ce que j’ai commencé.
La noble naditu m’avait prévenu que la séance ne devrait pas être très longue. Mais je n’avais jamais convoqué Orphée aussi longtemps.

   Des bruits de sièges m’avertissent que la séance devrait bientôt prendre fin.
Suivre les consignes !

Quelques adroites branles et succions suffisent.
Dans la grâce que je rends à Cybèle tout en déglutissant, je sens que la Grande déesse est moins éloignée de moi. Elle a pu constater que je l’avais servie avec beaucoup d’humilité et d’habilité.

     Le propriétaire du hêtre peut se lever.
Je l’entends remercier son voisin pour la délicate sollicitude de la Gérousie. Il chuchote, mais suffisamment près de son siège pour que j’entende. Les remerciements sont destinés à l’inconnue qui a enchanté cette session de la noble assemblée. 

          La salle se vide. Aux trois coups de maillet convenus, un peu ankylosée, je sors de mon petit théâtre et quitte le lieu.

   J’aurais dû retourner à mes consultations, mais mon bas ventre s’y oppose.
Je me précipite au Voluptariaseîon.

Au moment où j’entre, un tout jeune marin sort des bains.
Je l’attrape par la main.
C’est un mousse qui n’a été autorisé à quitter le bateau qu’après avoir lavé le pont. Il n’arrive que maintenant.
Il est vraiment très jeune. Il ne va pas pouvoir beaucoup se retenir. J’en remercie Cybèle, je n’ai pas besoin de préliminaires ! Des dignes qadishtu se chargeront de son apprentissage.

          J’utilise quand même quelques instants la voie d’Orphée, sa toison a bien cette odeur à peine musquée des jeunes hommes à l’aube de leur puissance reproductive.
Et mon géronte ? C'est seulement à ce moment-là que je réalise que je ne l'avais pas humé. N’avait-il aucune odeur ? Aucune autre odeur que celle du propre ? Celle d’un culte excessif à Hygie ?

      Le mousse est entre mes cuisses, je le guide en enfonçant mes doigts dans ses fesses. Petit cri de douleur !

Inversion de position. Son ravissement de voir une dévote de Cybèle le chevaucher est en lui-même un véritable plaisir !
     Quelques courtes minutes suffisent pour que j’atteigne la plénitude du plaisir.
Mon mousse vient de pousser un cri rauque.
Je tutoie les dieux. Cybèle me sourit. Grâces effectuées, doublement apaisée, je peux retourner sereine à mes occupations médicales.

          Peu de jours après, ma logeuse m’avertit qu’un équipage est à ma porte.

Un équipage ?
C’est ma matinée de repos, je suis fatiguée et dans la lune qui précède mes menstrues.
Je dois reprendre mon service à midi. Toute visite m’indisposerait.
Curieuse, je regarde quand même par le guichet de la porte. D’après l’écusson de leur baudrier, ce sont deux valets qui appartiennent à l’Artémiseîon. Ils sont chargés. L’un d’eux porte un drap ou une tenture.
Est-ce pour compléter mon ameublement ?

       Je les prie d’entrer.
Sous mes yeux ébahis, un valet déplie un siège au milieu de la pièce, l’autre installe un large écritoire. Leur besogne achevée, ils adaptent soigneusement la tenture pour clore l’écritoire de trois de ses côtés. L’un d’entre eux me demande s’il peut utiliser le coussin qui est là sur mon lit. Sans attendre mon accord, il le place sous l’écritoire ! 

          Avant que j’aie pu poser la moindre question, j’entends derrière moi : « Ma très chère Euphrosine. »
Un inconnu est au seuil de ma porte. D’une main, il tient un panier de fleurs finement capiteuses, l’autre, laissée le long du corps serre quelque chose dans sa main.
Naturellement, je regarde ses yeux : sourire sans expression. Tout le reste de l’individu est moyen, bouche, taille, musculature, de même que ses vêtements. Il pourrait être n’importe qui, sauf que lui aussi porte le blason de l’Artémiseîon.

S’amusant un peu de ma réaction, il s’éclaircit un peu la voix et répète :
- Ma très chère Euphrosine 
     Je sursaute. Cette voix grave est celle du géronte d’hier !
" Oui, ma très chère Euphrosine, hier c’est moi qui ai remplacé au pied levé le représentant de notre Artémiseîon à la Gérousie. Le vieillard était fort mal et incapable de se déplacer. "
          J’énonce la première question qui me vient à l’esprit :
- Mais comment avez-vous su que c’était moi ? Personne ne m’a vu !

- Pas tout à fait personne !
          La noble naditu ! Le pseudo géronte continue : « Ma très chère Euphrosine, je suis au Temple comme chez moi ! »

         La voix a de nouveau changé. Les nouvelles paroles ont l’accent fluet des eunuques ! Comme je reste pensive, il ajoute : « Vous m’avez souvent croisé … sans me voir. »       
    À la réflexion, j’avais bien remarqué un homme qui circule librement dans l’Artémiseîon, j’en avais déduit qu’il s’agissait d’un eunuque rescapé de quelque sérail.

 

Ω Farinelli, un célèbre castrat.

 

 

          La prestation orphique par laquelle j’avais honoré Cybèle la veille montre que cet individu avait gardé tous les attributs de sa virilité !
Tout en le remerciant et le priant d’entrer, je le débarrasse de ses fleurs et pose le panier sur … l’écritoire.
Les deux valets disparaissent en ayant pris soin de refermer la porte derrière eux.

          Je me retourne, l’homme a les yeux baissés de celui qui a une audace à se faire pardonner.
Quand il est certain que j’ai jugé sa contrition sincère, il lève doucement les yeux. Plus que de lever les yeux, il me regarde.
Cet incroyable regard est celui qui transforme une femme en princesse !

Une princesse figée sur place ! Euphrosine avait déjà été la Princesse de Patara par les onctueuses flatteries du Parfumeur. Maintenant elle est la princesse d’un faux eunuque ! Une princesse dont les tétins ont durci, modestement durci.

          Si le visage de la princesse reste figé, mon esprit tourbillonne. À l’hôpital, la libertine sage-femme n’avait-elle pas attribué un « très beau regard » à l’inconnu de l’Artémiseîon qui avait apporté des fleurs, déjà une magnifique barquette de fleurs ? Ce même personnage que l’infirmière avait pris pour un eunuque était-il devant moi ?
          La princesse questionne.
          La réponse est claire.

- Je m’inquiétais infiniment de votre état. Et pourquoi vous le cacher, depuis longtemps, depuis très longtemps j’éprouve envers vous des sentiments que vous me permettrez de qualifier d’amoureux.

          Les yeux fixes, la bouche de la princesse s’entrouvre béatement.
- Alors, imaginez ma surprise et l’étendue de ma joie ! Ma joie et ma frustration !
Ma joie quand j’ai su que c’était ma lointaine bien-aimée qui avait honoré Cybèle à la Gérousie !
Ma frustration de ne pas savoir que c’était vous qui aviez utilisé votre voie d’Orphée ! Le plaisir ne réside-t-il pas aussi dans l'esprit ?

- Alors ce siège, cette écritoire enjupée que les valets viennent d’apporter ?
- J’espérais, maladroitement, il est vrai, que vous accepteriez de rejouer la même petite séance de théâtre qu’hier.
- ? !
- Cette fois, en ayant la jouissance de savoir que c’était vous, Euphrosine, qui étiez cachée sous l’écritoire !
          En ouvrant la main qui était le long de son corps. Il ajoute :
« Conscient que nous froisserions Cybèle par des fruitions récréatives, je m’étais muni de deux électrums pour regagner Son indulgence. 
            L’effective maladresse chassa l’amoureux déclaré et l’éloigna de la princesse ! Les tétins de l’adorée perdirent toute rigidité.
- Si nous faisions quelques pas ensemble ?

          Euphrosine aurait dû chasser le malotru, mais la princesse curieuse avait trouvé ce compromis : une promenade.
Depuis ma stérilité déclarée, et ma thèse soutenue, ma nomination comme noble naditu n’est plus qu’une question de semaines. N’est-ce pas moi qui aurais été impolie de jeter dehors quelqu’un qui, comme moi, appartient au Temple ? 
          Nous n’avions fait que quelques pas, en silence, quand nous croisons les valets. Mon galant leur demande de reprendre tout ce qu’ils avaient amené. « Non, évidemment pas les fleurs ! » et de rentrer au Temple.

          J’avais proposé de marcher en sa compagnie. Pour entamer la conversation avec un homme, rien de mieux que de le faire parler de lui ; en commençant par le plus simple !
- Vous savez que je m’appelle Euphrosine. Il me semble que vous ne vous êtes pas présenté.
  Sous le petit théâtre la présentation n’avait été que « partielle » !
- En effet, et je vous prie de bien vouloir m’excuser de cette autre impolitesse.
         Je préfère oublier que d’avoir fait installer chez moi siège, écritoire et le lambrequin de table est plus une goujaterie qu’une simple impolitesse !

« Je suis Maxime. Rien que Maxime de l’Artémiseîon.
- … ?
- Oui, seulement Maxime !
- … ?
- Nous nous connaissons que depuis peu …
          Il me semble inutile de relever l’ambiguïté de ce « depuis peu » et laisse Maxime continuer.

… mais puis-je vous faire une confidence ?
- Je vous en prie
- Par des chuchotements que j’ai interceptés, ma mère serait une divine entu dont l’absence de stérilité se serait révélée tardivement.
- Comme Sarah du Livre des Juifs et des Chrétiens !
- Oui, si vous voulez.

- …
- J’ai donc été élevé à la pouponnière du Temple.
- Pourquoi n’avez-vous pas été adopté par un couple dont les efforts de mise en fécondité ont échoué ?
- La haute direction de l’Artémiseîon s’y est opposée. Ce qui me confirme dans mon hypothèse d’avoir une mère appartenant à la prêtrise.

          Oupis ? Après m’avoir révélé que les plus grandes prêtresses de Cybèle doivent être stériles, n’était-ce pas avec une grande mélancolie que la divine gourmande avait ajouté qu’il arrive, parfois, que Cybèle change d’avis et que la prêtresse sacrée se trouve en maternité ? Oupis était-elle responsable de la pouponnière au moment de cette révélation de sa fécondité ? Celle-ci avait-elle été provoquée par l’odeur des nourrissons ?
Maxime serait-il le fils d’Oupis ?

- Il est vrai que né le jour d’une éclipse de soleil avec une tache ronde sur la fesse droite, quelques uns y ont vu un signe des dieux et la plupart que j’étais destiné à servir et à protéger le Sanctuaire.
 

De plus mon genre était incertain.
- ?
-Garçon ou fille ? D’être un garçon n’est apparu qu’à ma puberté.
Mais bien que ma masculinité ait été incontestable, ….
          Moi, Euphrosine, je peux en témoigner !
… je ne m’intéressais pas aux jeux des autres garçons, à tous ces jeux qui miment la guerre, ni aux jeux en équipe.
Je ne trouvais à l’aise qu’en compagnie des eunuques, j’en ai gardé la façon de parler et leurs manières onctueuses.
Mon sourire était jugé chaleureux, mon amabilité exquise, presque désuète. J’ai cherché à la conserver, et même à la cultiver.
Je pouvais jouer de multiples personnages, et pas seulement les eunuques ! Ce n’était d’abord que par jeu.

Cette faculté à me travestir a vite été remarquée. Comme, de plus, une vivacité d'esprit et capacité de discrétion m’ont été reconnues, j’ai été un émissaire portant des messages entre les Temples. Puis rapidement l’Artémiseîon me confia quelques missions.

C’est à l’occasion de l’une d’elles que je vous ai vu la première fois. Je ne vous avais qu’entrevue, mais le malicieux Cupidon avait envoyé sa première flèche.
- … ?
- N’avez-vous pas un jeune oncle nommé Telmessos ?
- Oui, il aide Agasiklès, notamment en voyageant pour le représenter dans son commerce.
- Son épouse est bien Anthéa ?

          De plus en plus intriguée par ces précisions, j’acquiesçais de la tête.
- Anthéa avait été vendue par son père comme prostituée. Pour nous, c’est un acte ignoble, inimaginable, mais pour les Grecs c’est tout à fait intégré à leur vision du patriarcat !

Si Solon, le père de la pseudo-démocratie athénienne, a interdit ces ventes, c’est seulement pour éviter qu’un père ne court le risque de relations incestueuses avec sa fille !
- …

          Pourquoi faut-il que les hommes, presque tous les hommes, après des paroles d’intense émotion, et même ici d’horreur, rajoutent un froid contenu juridique ? Pour étaler leur science ? Par maladresse ? Par pudeur ! Imaginons charitablement que c’est pour tempérer cette émotion !

- Votre oncle n’est-il pas tombé en amour pour Anthéa ?
- Oui, c'est vrai. Mais comment savez-vous tout cela ?
- À son retour en Asie, Telmessos a demandé l’aide de l’Artémiseîon pour négocier le rachat d’Anthéa à son proxénète. Ce fut une de mes premières missions.
- ?

 

- Je me suis présenté comme un eunuque appartenant à un Grec de Sardes et voulant acquérir Anthéa pour son harem.
- Et vous avez réussi. Je vous en suis profondément reconnaissante.
- …
- J’avais accompagné Telmessos et sa mère Œnoanda, ma grand-mère, jusqu’à Milet, là où Anthéa devait discrètement nous être remise. Les grandes prêtresses l’avaient faite accompagnée, mais ce n’était pas par vous !

- J’y étais pourtant, mais par souci de discrétion, je me tenais à distance, et sous le déguisement d’un banal matelot.
- …

- Mais moi, je vous ai vu. Ce fut l’éblouissement de ma vie.
- …
     Aucune femme ne sait quoi ajouter après une telle déclaration ! Même une princesse ! Même si elle avait déjà, par hasard, déjà connu l’amoureux par sa voie d’Orphée !

- Je ne vous quittais pas des yeux. J’étais si peu discret qu’un matelot est venu me secouer et m’a embauché pour l’aider à manipuler je ne sais quelle amarre. Je vous ai aperçu partir dans la joie.
- …
- La joie pour vous et pour votre famille. Et pour moi la tristesse.
- ...
- Une tristesse qui succéda vite à ma volonté farouche de vous retrouver.

          J’écoutais, mais sans me sentir concernée, comme si cette Euphrosine était une étrangère.
… De retour à Éphèse, il ne m’a pas été difficile de savoir qui vous étiez.
- …
- Je me suis immédiatement porté volontaire pour toutes les missions à Patara.
- …

- Je vous ai aperçu une fois. Vous vous promeniez avec Tlos. À son attitude envers vous, je me suis interrogé pour savoir s’il était votre frère ou votre amant.
- …
          Maxime n’était pas le seul à avoir eu cette interrogation !
Maintenant Tlos a épousé Aperlea. Mon interlocuteur doit évidemment le savoir, comme il doit tout connaître sur le reste de ma vie !

- Plus d'une année passa. J’appris que vous alliez venir à Éphèse pour suivre une préparation aux quatre examens d’entrée à la faculté de médecine.
- Décidément, le Temple sait tout.

- Plus encore que vous pourriez l’imaginer, mais pas tout ! Quand j’étais à Éphèse, j’allais flâner au port quand l’arrivée d’une nef venant du Sud de l’Asie était annoncée.
- Si je comprends bien, j’étais très attendue ! par vous, par Tlos et par le … Parfumeur !

- J’ai aperçu Gaspar.
- !
- Nous connaissions Gaspar par ses différentes activités.
- !
- Par les registres des ports maritimes et caravaniers, où sont consignés ses achats de miels et de différentes matières premières entrant dans les parfums. Nous le connaissons aussi par les confidences qu’il fait régulièrement à son entu chérie.
Mais le détail de ses recherches nous échappait et d’ailleurs nous échappe encore !
- …

          Voilà un point sur lequel je pourrais renseigner l’Artémiseîon, le moment venu. À présent, je laissais Maxime parler.

- Je dois vous confesser d'avoir éprouver une certaine jalousie …
- ?
- Ou un grand regret, si vous voulez, quand j’ai été informé de vos pieuses visites au Voluptariaseîon. J’ai essayé plusieurs fois de devancer Cornelius, mais ce jeune Courètes a des appuis plus puissants que les miens !          
        Si au début, j'avais été flatté par le rôle de l'amoureux malheureux, ces regrets commençaient à m’agacer. J’orientais les confidences de Maxime vers un autre registre.
- Vous m’avez dit que vous pouviez jouer plusieurs rôles. Mais vous ne m’avez parlé que de vos missions d’eunuque.
         
Je m’abstins volontairement de citer son rôle de géronte !
Maxime gonfla un peu la poitrine. Je pensais combien il est facile de flatter un homme !

- Aussi bien sur terre que sur mer, les grandes prêtresses préfèrent toujours les arrangements aux affrontements.
       Sur terre, je le savais depuis ma visite à l’Amalthaîon du professeur Soranos. Un simple signe de la tête suffit à encourager le probable futur vantard.
- Mais, il faut quelquefois en venir aux affrontements.
- ?

- Précédemment, lors d’un de mes voyages à Antioche, mon bateau avait été pris par des pirates ciliciens L’Artémiseîon paya la rançon. Pendant ma détention, j’avais pu apprendre le rôle de pirate.
Dans ce rôle, j’entrepris d’abord des négociations par l’intermédiaire d’anciens pirates, connus des grandes prêtresses, et devenus de presque courtois percepteurs de taxes.

          Je tournais la tête, le ton utilisé par Maxime avait changé ! C’était un forban qui marchait d’un pas chaloupé à côté de moi. S’il savait si facilement changer de rôle, quel était le rôle qu’il jouait avec moi ? Gardant cette question pour moi, je laissais le flibustier continuer le récit de ses exploits.

… Hélas les tractations échouèrent. C’est comme capitaine impitoyable, à la tête d’un groupe de mercenaires, que j'ai dû éliminer ce foyer de piraterie.
Le jeune Caius Iulius, celui qui devint plus tard l’empereur César, avait lui-même été capturé par des pirates ciliciens. Une fois sa rançon payée, il revint et les fit tous crucifier.  Je suivis son exemple.
- ?
- Je fis même davantage !
- ?
- Pour montrer à des candidats à la piraterie ce qu’il adviendrait d’eux, j’envoyais dans chaque port de Cilicie un bateau sur lequel je plaçais un supplicié.
- …
      L’interprétation du rôle de guerrier était devenue effrayante.
Des passants se retournaient avec étonnement. Certains se demandaient à haute voix si je n’étais pas menacée. Mais Maxime reprit le rôle de juriste et d’historien !

- La crucifixion est la sentence qui frappe les crimes les plus graves, comme la piraterie ou le parricide. D’ailleurs, quand les Juifs de la diaspora apprirent qu’un rabbin de Nazareth avait été crucifié par les Romains, mais à la demande de Juifs, ils s’interrogèrent sur la nature de l’odieux crime que ce rabbin avait pu commettre.

- Gaspar penche pour ce qui a pu apparaître pour des Juifs fanatiques comme un autre crime.
- ?

- Simplement éduquer les femmes !
- . ?
- Jésus a considéré que l’éducation des femmes est plus importante que les travaux ménagers.
- Très intéressante hypothèse.

    Finalement, je préférais Maxime dans ses rôles d’amoureux que dans celui de guerrier et crucificateur. À aucun moment de son récit, le ton utilisé n’avait été celui de la vantardise ! Son récit n’avait rien d’épique. Il est aussi froid que le rapport qu’il avait dû présenter aux prêtresses.
- Vous connaissez tout de mes amours. Mais quelles ont été les vôtres ?
- …
          Maxime resta silencieux les quelques instants qu’il lui fallait pour changer de rôle.

- Je veux dire avant que vous apparaissiez avec un panier de fleurs au seuil de ma porte !
    Malicieusement, j’avais pointé sa bévue en la limitant au raffinement des fleurs offertes.

- Vous voulez dire avant que j’aie eu l’audace de venir chez vous ?
- Si vous voulez !
- Cette nuit fut un tourbillon de rêves, où mille fois nous nous unissions passionnément.
- ...
- C'est seulement au petit matin, l'esprit encore dans les nuées, que je m'y suis cru autorisé. Avant, ma timidité l’emportait sur la témérité de vous aborder. Plusieurs occasions s’étaient présentées, mais les couloirs du Temple restent sacrés.
- Vous êtes provisoirement pardonné.
- ...
- Mais, en dehors de l’espoir de me rencontrer, n’avez-vous pas connu d’autres femmes ?
- …

- N’auriez-vous pas été un neveu de miel particulièrement attentionné ?
- Comment avez-vous deviné ?
- Simple psychologie ! 
- … ?
- Vous ne connaissez pas votre mère, vous pouviez reporter votre affection sur une tante de miel.
- …
- J’ai visé juste, mais vous n’aimez pas parler de ce rôle !
- …
- Quand vous jouez votre propre rôle, vous êtes très pudique. Me trompais-je ?
- …

   Tous les masques étaient tombés, celui d'un eunuque onctueux, celui d'un capitaine sanguinaire, celui d'un juriste pointilleux ! J’aurais pu ajouter celui d’un géronte autoritaire.
Je ne gardais juste que le regard qui avait fait de moi une princesse.
Que Maxime puisse être le fils d’Oupis me l’a-t-il rendu plus attachant ?
Me sentais-je redevable de ce faux eunuque qui avait libéré ma tante Anthéa de la sordide condition de prostituée grecque, et ainsi rendu heureux mon oncle Telmessos ?

      Lentement, doucement mais sincèrement, je tombais en amour pour le vrai Maxime.
    
 Comme je l’ai déjà écrit, il devint l’amant de cœur d’Euphrosine, la noble naditu médecin.
J’eus à lui apprendre les fruitions sans jouer d’autre rôle que celui de l’amant sincère. Il s’avéra être un excellent élève. Son culte à Hygie devint adapté à celui de mon plaisir olfactif.

    Effectivement, sa fesse droite était ornée d’une tache ronde.
En protégeant Maxime, j’ai indirectement protégé le Sanctuaire.

Il partagea avec moi les effets du Divin parfum des Mages.
Il put voyager souvent et revenir rapidement.

Jusqu’au jour où, récemment, Maxime ne revint pas.

A-t-il, par pudeur, voulu éviter que j’assiste à son dernier rôle, celui de la déchéance qui précède la mort ?

*****

   Après un rapide calcul, Théophile, estima que le « certain Maxime » qu’avait connu son maître pouvait être le même que celui qui a conquis le cœur d’Euphrosine. Il aurait quand même fallu qu'il vécut au moins deux cent cinquante ans ! 

*****

Vers

Depuis déjà longtemps, très longtemps, j’étais une divine entu mais avant tout, j’étais une médecin cheffe de l’Artémiseîon.
C’est à ce titre qu’il me revient de témoigner sur la succession des événements funestes qui ont avili la Beauté à Éphèse.

 

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Le Divin parfum des Mages 57 – Épilogue

25 Janvier 2025, 11:16am

Publié par Jean-Pierre FORESTIER

                  Euphrosine a été enterrée selon le rite chrétien.

   Les pelles et pioches que les fanatiques avaient apportées comme armes leur ont servi à creuser la tombe, là dans le jardin pierreux du professeur Soranos.

 

   Une croix, sommairement confectionnée avec deux morceaux de bois, a été fichée cérémonieusement.
Bientôt usée par le vent et le soleil, elle continuera de marquer l’emplacement où la docteure Euphrosine reposera jusqu’à la résurrection des morts.
      
En l’absence de prêtre, comme Serviteur du Christ, c’est Théophile qui a mené la cérémonie des funérailles.

Ω Serviteur du Christ est le titre donné aux diacres

Le groupe s’est ensuite dispersé. La foi tolérante du lettré d’Alexandrie a su réduire leur fanatisme, au moins pour un temps !

      Pour éviter d’être suivi, il prend tellement de soin de faire tours et détours, que Théophile est perdu.
C’est de nouveau escorté d’Amazones qu’il est de retour à l’Artémiseîon des paysans.

        En retirant ses vêtements de voyage, les huilas tombent à ses pieds.
Il connaît le rôle protecteur des figurines animales contenues dans ces petites bourses.
Le cuir de celle qu’il a dans sa main est tellement usé qu’il peut reconnaître un lion sans avoir à tenter d’ouvrir le petit sac. L’autre devrait donc être un épervier.
Ces huilas seront le souvenir d’Euphrosine que conservera Théophile.

      Il se surprendra à les toucher quand, voulant dire ses prières, il réalisera qu’il n’a plus son chapelet.
Celui-ci est resté entre les doigts de celle qu’il a sauvée, non pas de la mort, mais de l’humiliation.

          La mission à Éphèse que lui a confiée son maître est presque finie. Il ne lui reste plus qu’à négocier le prix du Manuscrit lycien avec l’entu.
Il s’apprête à remettre tous les rouleaux dans le coffre, mais il se ravise, il en reste, il en reste plusieurs !
La « lettre d’adieu » d’Euphrosine a dû être ajoutée par-dessus ces rouleaux anciens.

   C’est avec son interrogation sur ce Maxime, dont Euphrosine a prononcé le nom au seuil de sa mort, que Théophile commence à lire le premier rouleau restant. Sa curiosité allait être satisfaite.
Il se souvient aussi que son maître avait évoqué « un certain Maxime » qu’il avait jadis, c'est à dire dans sa jeunesse, connu à Éphèse. Était-ce le même ? Maxime est un prénom assez courant !

*****

Vers

Le Divin parfum des Mages 58 -
Maxime

          En réalité, je connaissais Maxime bien avant de l’avoir rencontré. Je le connaissais partiellement et indirectement.

 

 

 

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Le Divin parfum des Mages 56 – Atropos

13 Janvier 2025, 17:25pm

Publié par Jean-Pierre FORESTIER

*****

          Tout à ses travaux sur le Manuscrit lycien, Théophile ne voit pas le temps passer.

À part ses promenades dans le jardins des simples où il peut échanger quelques mots avec l’entu apothicaire, la seule visite qu’il reçoit est celle de l’entu à tête d’épervier. Étant chrétien, il ne lui attribut pas le titre de « divine », mais la respecte autant qu’elle le respecte.
Et ne lui a-t-elle pas appris tant de choses sur la vie, sur les couples et sur ce qu’elle nomme les fruitions. À son grand étonnement, ce sont ces fruitions qui permettent à cette femme de communiquer avec ses dieux.

          Seul, en bon chrétien, tourné vers ce qui lui semble être la direction de Jérusalem, aidé de son chapelet, Théophile prie régulièrement.

    Communique-t-il avec son Dieu ? Il l’espère !
Il se sentirait plus proche de Dieu s’il pouvait être dans une église au milieu de centaines de ses coreligionnaires. Portée par la ferveur de la communion de la foi, il s'incorporerait au Christ au moment de l’Eucharistie. Communier avec le Christ, c'est communier avec tous les Chrétiens.
Mais la plus proche église est à Éphèse et la route est peu sûre. Il a pu en connaître les difficultés pour arriver jusqu’à l’Artémiseîon des paysans.
Même si la fouine et le cavalier noir n’étaient là que pour justifier la perception d’une taxe, Euphrosine n’a-t-elle pas été accompagnée d’une escorte ?

Dire son chapelet, c’est aussi méditer, notamment sur les mystères.     

Ce sont des disciples du bouillonnant Athanase d'Alexandrie qui ont converti Théophile.
Être un Chrétien nicéen, comme lui, c’est adhérer au dogme de la Trinité où Dieu est unique en trois personnes distinctes : le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Tous les trois égaux, et ayant la même substance divine.

Lettré égyptien, il connaît l'histoire de son pays natal.
Akhenaton ne faisait-il pas déjà partie d’une Trinité ?
Trinité qui, outre lui-même, incluait le disque solaire, Aton, et aussi une femme, sa propre épouse, Néfertiti.

      Pour ses hôtesses, Cybèle est la plus vénérée des déesses.
En venant à Éphèse, Marie, la mère de Jésus, n’a-t-Elle pas voulu montrer au monde qu’Elle est, Elle aussi, une représentante de la fécondité, de la féminité, de la volupté et de la liberté des femmes ? 

La détresse d’Euphrosine est revenue souvent dans ses pensées et ses prières :
« Avant même d’être né, n’était-il pas aimé ?
Puisqu’il n’a pu vivre auprès de nous, fais-le vivre auprès de toi pour les siècles des siècles.

Notre Père, nous Te bénissons pour le don de la vie.

Nous savons que Tu es le Dieu de la Vie et que tous Tes projets ne sont que des projets de Vie.
Nous croyons qu’aujourd’hui l’enfant d’Euphrosine et de Tlos est dans la Lumière et dans la Paix.
Pour l’heure, c’est le temps pour chacun de continuer sa route, accompagné de l’Amour de notre Père.
Amen »
     
Justement, après cette infinie tristesse, quelle route a continué de suivre celle qui est devenue la très honorée l’entu médecin cheffe ?

         Théophile est dans cette interrogation quand l’entu à la tête d’épervier lui apprend la fin tragique d’Hypatie à Alexandrie. Avec l’accord tacite de l’évêque Cyrille, elle a été traitée de sorcière et démembrée.

 Le jeune chrétien est complétement anéanti. Comment des gens qui se disent des Chrétiens ont-ils pu commettre un acte aussi infâme et contraire aux commandements de Jésus ? Il prie néanmoins pour que dans sa grande miséricorde Dieu pardonne à ces Chrétiens égarés par leur folie meurtrière. Il prie encore plus sincèrement pour le repos de l’âme de la vénérée et si savante directrice de la grande bibliothèque d’Alexandrie.
     
À plusieurs reprises, il a eu l'occasion d'apercevoir Hypatie. Une fois, il l'avait même croisée. Faute de parvenir à lui adresser un mot, il avait simplement baissé les yeux.
     De la bibliothèque son esprit se dissipe vers son maître, puis presque instantanément vers la nièce de celui-ci, Hatchy ; 
l’eau qui coule sur Hatchy ;  Hatchy nue.
Se ressaisissant, Théophile regarde vers la boîte du Manuscrit lycien. N’est-ce pas pour procéder à son évaluation qu’il a quitté si précipitamment sa bien-aimée ?
Il prend un rouleau.
Un rouleau qui ne semblait pas être là hier. Un rouleau bien petit!

*****

 

« Je les entends approcher.
J’ai entendu Chrysostome hurler " sorcière" et "prostituée".

Ils m’ont décapitée.
Il y a bien longtemps, quand j’étais une médecin respectée et glorifiée, les citoyens d’Éphèse et des pèlerins avaient fait une souscription pour m’élever une statue.

J’en étais tellement fière, et surtout très émue ! Tellement émue que mon discours de remerciement ne fut qu’une succession de hoquets de pleurs.
Pourtant, Cybèle m’est témoin que j’avais soigneusement préparé mon texte.
Je m’étais inspiré de ce qu’aurait pu dire Cornelius, je devrais dire le chevalier Cornelius puisque l’empereur Hadrien l’avait élevé à l’ordre équestre. Qu’il était fier de la largeur de la bande de pourpre de son angusticlave !
De ce beau discours, je n’ai réussi, dans un seul souffle n’a dire qu’un seul mot : « merci » !

          Cette statue qui est sur la voie sacrée des Courètes, ils l’ont décapitée. Je les entendus s’en vanter.

    Ils m’avaient cherché dans le sanctuaire d’Amalthée. Ne m’y trouvant pas, en revenant à Éphèse, ils ont transféré leur fureur sur ma statue.
Pensant m’offenser, ils ont mis un bac à crottin juste à côté de ma statue. Je n’en suis pas gênée, au contraire, l’odeur me rappelle Patara.

          Où ont-ils acquis cette intolérance meurtrière ?

Peut-être ont-ils puisé leur inspiration dans quelques passages de la Bible des Hébreux, mais certainement pas dans la parole de Jésus.
Ils se réclament de Jésus, alors qu’ils relisent les « Bonnes nouvelles » !

Bien que non chrétienne, j’ai lu ces Évangiles. Évidemment celui de Jean, ce Jean tolérant que Gaspar a connu à Éphèse, et aussi ceux de Matthieu, de Marc et de Luc.
Tous les quatre prêchent la tolérance !

Tel que l'avait ordonné autrefois Saul de Tarse, ils ont brûlé des livres.
      Quand on commence à brûler des livres, on brûle bientôt des hommes, et surtout des femmes !
     Chrysostome, tu n’auras pas la joie haineuse de me faire subir le même sort que Cyrille a fait subir à Hypatie. La grande mathématicienne de la bibliothèque d’Alexandrie était d’origine lydienne, comme ma mère Olbia. Nous sommes donc presque cousines ! Des cousines victimes de l’intolérance !

          Atropos, prends tes ciseaux, tu peux couper le fil que tient Lachésis, ma destinée est finie.

  Mon corps sera là, étendu, j’aurais plané quelques instants au-dessus.
Un long tunnel !
Les Parques me guideront.
Au loin il y aura une lumière, les Lumières. 
        Serait-ce le Divin parfum des mages qui retarde l’effet des baies d’Atropos !

    Ils sont là, je les entends. Ils ne regarderont bientôt que ma dépouille.
Je leur ai volé mon lynchage.
Vengeance !

Ils n’auront pas à arracher mes vêtements. Je les ai ôtés moi-même !
Peu me chaut de mon corps, mon âme aura disparu.

« Mais, ils ne me retrouveront jamais ! »

*****

          Totalement incrédule, Théophile relit le texte.

    L’auteure est-elle bien Euphrosine de Patara ? celle qui a écrit tous les rouleaux précédents ? Alors, cette femme doit être très vieille !
Très vieille, oui.

Il s'est écoulé environ trois siècles entre le règne d'Hadrien et celui de l'actuel empereur, Théodose II, le petit-fils de l’intolérant Théodose 1er. Euphrosine doit avoir environ trois cents ans ! Le Divin parfum des mages lui aurait-il permis de vivre jusqu’à l’âge de trois cents ans ?
Est-elle la vieille médecin cheffe qui a voulu témoigner sur un monde qui est en train de disparaître ?
Est-ce Euphrosine qui est en train de disparaître ?
Est-ce la docteure Euphrosine qui va mourir, pas de vieillesse, mais de l’intolérance religieuse ?

          L’écriture semble encore fraîche !
Quelqu’un, peut-être l’entu à la tête d’épervier a ajouté ce rouleau pendant son sommeil.

     Au moment où Euphrosine a écrit ce message, elle était encore en vie !
Est-il encore possible de la sauver ?
Comment la retrouver ?

          À la relecture, Théophile constate que la dernière phrase : « Mais, ils ne me retrouveront jamais. », ne se lit pas comme du lycien, mais comme du grec !
Euphrosine n'a-t-elle pas mentionné que 'Ils' l'avaient recherchée dans le sanctuaire d'Amalthée ?

      Il ne faut que quelques instants à Théophile pour comprendre.
Euphrosine est cachée dans le jardin du professeur Soranos, et très certainement dans la grotte à la source.
Veut-elle finir sa vie là où Héraclite, le phulax d’Éphèse qu’elle vénère, a fini la sienne ?

          L’entu a entendu parler de ce mystérieux jardin à terrasses. Peut-être qu’un vieux brigand que connaissent les Amazones saura y conduire le jeune lettré alexandrin.

Chrysostome est mort déchu et banni de Constantinople, ce qui n’est que justice, mais certains de ses disciples sont encore plus fanatiques que lui. Ils croient avoir sa voix d’or, alors qu’ils ne savent qu’hurler. Ce qui permet de les repérer !
La villa et le temple d’Amalthée aurait déjà été saccagés, peut-être n’y reviendront-ils pas.

          D’abord escorté par des Amazones, tellement vieilles qu’il se demande comment elles peuvent encore monter sur leur cheval, Théophile est maintenant seul avec le vieux brigand. Il aurait pu être une de ces fouines qui ont jadis escorté Euphrosine !
Les deux hommes sont dans le jardin de feu le professeur Soranos.
Le temple dédié à Amalthée a été dévasté. La déesse a été décapitée. Il ne reste qu’un grand autel de pierre.

          Comment découvrir la grotte à la source ?
Ils regardent autour d’eux, tout est calme.
    Un peu par superstition, Théophile fait glisser son chapelet entre ses doigts.
  Sans un mot, la fouine lève lentement l’avant-bras dans la direction de quelques chèvres qui broutent la maigre herbe du jardin abandonné.
De ses deux mains, la fouine fait signe d’être patient.
Un peu derrière les chèvres, arrive une petite vache.
Une petite vache sans cornes !

Quand elle aura suffisamment mangé, elle ira s’abreuver dans la grotte à la source. Il suffira de la suivre.

      Sa mission considérée comme accomplie, la fouine a disparu. Théophile reste seul au milieu d’un univers minéral.
Dans le silence persistant, n’entend-il pas un peu de musique ? Celle que jouerait une chèvre musicienne ?
Les chèvres réelles viennent d’escalader des pentes abruptes, il ne pourra pas les suivre.
La vache est à quelques dizaines de pas de lui.
Elle s’approche d'une rangée de rochers.
 Chacun d’entre eux pourrait dissimuler l’entrée d’une grotte où elle pourrait aller s’abreuver, mais elle a aperçu un peu plus loin une petite touffe d’herbes, certainement délicieuses.

Quand va-t-elle enfin avoir soif ? Il faut être extrêmement vigilant, elle peut à tout instant disparaître dans le chaos minéral.
Elle a cessé de brouter et marche nonchalamment.
Tension intense.
Brusquement, elle tourne à droite. Théophile se précipite. La vache a disparu ! Il ne voit qu'un haut mur de rochers ! avec une multitude de fissures ! Chacune pourrait avoir englouti la ruminante.

Quelque chose bouge !
 Le plumet blond de l’extrémité de la queue de la vache brune vient de disparaître dans un interstice.

          Courbé et en biais, Théophile se glisse dans l’ouverture. L'animal qui lui a servi de guide est bien dans la grotte à la source, mais lui cache toute la vue. Il appelle doucement « Euphrosine ». Il hausse un peu la voix. Au troisième ou quatrième appel, un gémissement rauque lui répond. L’encombrante vache empêche toute possibilité de s’approcher. Sa soif est enfin apaisée. Le jeune lettré doit se mettre sous le ventre de la bovidé pour qu’elle puisse se tourner et ressortir.

          Une jeune femme est là, tombée la tête en arrière, les jambes bloquées dans une faille de la roche. Elle semble avoir une trentaine d’années, comment peut-elle en avoir dix fois plus ?
Le moment n'est pas à ces interrogations !

- Êtes -vous bien Euphrosine ?
- …

- La grande médecin d’Éphèse.
- …
- Euphrosine de Patara ?
      Un léger murmure est émis entre des lèvres sèches. Une fente s’ouvre entre les paupières plissées par la lumière pourtant très faible qui parvient au fond de la grotte.

Euphrosine est vivante ! Dieu soit loué.
Le temps est compté. Le jeune chrétien n’ajoute pas d’autres louanges.

Théophile a d’abord pensé à pudiquement couvrir ce corps. Il se ravise, met une couverture par terre, couche la mourante dessus, lui donne un peu à boire, et enfin trouve un drap pour dissimuler sa nudité.

          Les lèvres s’ouvrent.
- Oui, je suis bien Euphrosine de Patara.
- …
- Et toi ? N'es-tu qu’une de mes hallucinations ?
- Je suis Théophile, un lettré d’Alexandrie (il se garde bien d’ajouter qu’il est chrétien !)
- …
- J’ai lu la plupart de vos mémoires.
- …
- Celles où vous voulez témoigner sur un monde en train de disparaître.
- Tu es Théophile. Et moi, Euphrosine, comme la Sybille de Cumes, je veux …
- …
- Le Divin parfum des mages retarde l’effet des …

           Le regard de la désespérée désigne des baies noires. Théophile reconnaît des baies d’Atropos, l’entu apothicaire lui en a montré. Elles ne sont pas cultivées dans le jardin des simples, mais peuvent s’enraciner entre les pierres de ruines.
Les fausses ruines du jardin de Soranos, avec le temps, en sont devenues des vraies ! et ont pu accueillir les herbes d’Atropos.

Euphrosine en a mangé les baies et, dans son délire, elle attend la mort !
          Les lèvres s’ouvrent de nouveau. Le lettré se penche davantage. Il approche sa main. Euphrosine voit le chapelet !

- Tu es un chrétien ! Tu veux me tuer et me démembrer comme Hypatie !
          Malgré la souffrance causée par la lumière, s’ouvrent des yeux exorbités par la peur.

- Non. Non je suis venu pour vous sauver.
- Me sauver !
- …
- Il est trop tard, mon ami !
          Surpris par ce « mon ami », presque comme un réflexe Théophile reprend :
- Ma sœur, je vais te sauver.
      Celui qui a lu le Manuscrit lycien connaît tous les sous-entendus que représentent ce « ma sœur » pour Euphrosine. Pour lui-même, il en ajoute un autre, un Chrétien n’appelle-t-il pas « ma sœur » une autre chrétienne ? C’est cette sœur qu’il va tenter de sauver.

Pour préserver ses pupilles dilatées par les baies d'Atropos de la lumière même faible, les yeux mi-clos, Euphrosine parvint à balbutier quelques sons. Théophile n’en comprend pas le sens, mais il interprète le timbre comme fraternel.  
- Puis-je prévenir quelqu’un ? As-tu de la famille ?
- …
- Un proche ?
- Maxime m’a longtemps accompagné, mais il est passé.
- … ? 

La tête, qui s’était relevée dans l’angoisse de la peur, retombe mais cette fois dans l’abandon.
Le jeune Chrétien comprend qu’il ne pourra pas ramener Euphrosine dans le monde des vivants. Pourrait-il néanmoins la sauver ?

Des cris lointains !
Les persécuteurs reviennent !
Ils finiront bien par découvrir la grotte à la source et s’acharner sur ce corps mourant.
Théophile sort Euphrosine de la grotte, et la prend dans ses bras. Son objectif : ce qu’il reste du temple d’Amalthée.

Ce temple sera une chambre mortuaire. 

L’autel est intact, débarrassé des quelques gravats qui s’y trouvaient, il peut y allonger Euphrosine.
Entre les doigts non encore crispés de la morte, il parvient à glisser son propre chapelet.

D’un dernier coup d’œil, il vérifie qu’il a bien recouvert d’un drap toute la pudeur de cette femme.
Les huilas de Cybèle sont encore à son cou ! Le lacet est usé, il arrache facilement les porte-bonheur et les fait disparaître dans un des plis de sa tunique.
      
Théophile est en train de faire un rapide signe de croix sur le front de la défunte quand un groupe entre dans le sanctuaire.
Mais ni des disciples de Chrysostome, ni quelque autre fanatique n’est à leur tête. Ce sont davantage des pilleurs que des zélateurs portés par une foi belliqueuse. 

          Le timide Théophile les accueille avec une voix de stentor. D’avoir la puissance vocale du héros de la Guerre de Troie, le surprend lui-même !

- Je suis Théophile. Un Chrétien. Un lettré d’Alexandrie. Notre sœur, la docteure Euphrosine vient de rendre son âme à Dieu. 
          Après "Chrétien"
, il a failli ajouter « comme vous », mais ces fanatiques ne sont pas des Chrétiens comme lui !
Un ample signe de croix en bénédiction arrête ceux qu'il vient d'haranguer.
          Leur haine semble être tombée.

Mais dans le fond quelqu’un vocifère :
- C’est une sorcière !
- C’est une putain du temple ! crie un autre.
- La docteure Euphrosine était une Chrétienne. Paix à son âme.

L’empereur Constantin le Grand a été baptisé sur son lit de mort par Eusèbe de Nicomédie ! Gloire à Constantin le grand empereur tolérant.
        En levant les deux bras d’un geste autoritaire, Théophile fait répéter l’assemblée après lui :
« Gloire à Constantin le grand empereur tolérant. »
    Il commence à ressentir qu’une communion se crée dans l’assemblée, mais elle ne lui paraît pas suffisante.
          Le cou gonflé par la puissance de sa voix, le Chrétien demande de glorifier de nouveau le tolérant empereur.
Le nombre fait son effet, la glorification est devenue sincère et globale.
     Paraphrasant l’évangéliste Luc, d’une voix apaisée Théophile constate à haute voix : « Le royaume de Dieu est au milieu de nous. »

Avant que la ferveur du groupe ne retombe, il continue avec autorité :
« Comme Constantin, la docteure Euphrosine a été baptisée, par moi-même, ici sur son lit de mort. J’avais d’abord entendu sa confession."
     Le Manuscrit lycien n’est-il pas une confession ?

- T’as dû en entendre des bonnes !
- Tais-toi, voyons, laisse parler Théophile, c’est un lettré d’Alexandrie ! J’y ai vécu. Je reconnais son accent. Il connaît notre religion mieux que toi !
- Regardez, elle tient un chapelet ! Remarque, comme dégrisée de sa fureur, une femme au premier rang.
- Celle que vous vouliez martyriser est morte loin du péché. La grande médecin d’Éphèse est décédée dans les grâces du Seigneur.

   Théophile commence une génuflexion
- À genoux, mes frères. Prions à genoux pour le repos de l’âme de notre sœur Euphrosine.
Assuré qu'il a bien été suivi par tout le groupe, d'une voix parfaitement calme, il récite :

« Notre Père qui est aux cieux ! Que ton nom soit sanctifié.
- Que ton règne vienne ; que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.
- Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien ;
- Pardonne-nous nos offenses, comme nous aussi nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés.
- ...

Vers

    Euphrosine a été enterrée selon le rite chrétien.
Les pelles et pioches que les fanatiques avaient apporté comme arme leur ont servi à creuser la tombe, là dans le jardins pierreux du professeur Soranos.

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Le Divin parfum des Mages 55 – Sauvée mais stérile

13 Novembre 2024, 09:59am

Publié par Jean-Pierre FORESTIER

                Je me souviens du moment où Tlos est venu se coucher derrière moi. Aussi démunie que la première femme de l’humanité, j’étais couchée en cuillère sur un lit.

Je venais d’accoucher.
Ça s’était mal passé.

Les premières douleurs avaient commencé bien avant le minimum des trente-six lunes d’une grossesse menée à terme.

          C’était l'enfant de Tlos.


   Pour Tlos, je ne sais pas !
Non qu’il n’ait pas été ni attentif à ma santé, ni attentionné, mais il a suivi ma grossesse comme celle d’une sœur, d’une sœur plus que sa sœur, mais rien que sa sœur.
Je dois me rappeler que maintenant il est l’époux d’Aperlae ! 
Nous n’élèverons pas cet enfant ensemble.

      J’avais bien senti que Tlos était préoccupé. Il l’avait été après avoir rencontré Soranos à mon retour de mes pérégrinations jusqu’au temple d’Amalthée.
Pourquoi ? Je ne sais pas. Il ne m’avait rien dit.

       Il n'y avait pas de médecin autour de moi, c’est la sage-femme et ses assistantes qui aident la parturiente. L’accouchement n’est pas une maladie.
Pourtant j’ai entendu qu’un coursier était parti prévenir le professeur Soranos.

          La sage-femme m’avait fait lever. Je devais aller m’accroupir sur les quatre briques sacrées, celles de la Meskenet Égyptienne.

      Douleur fulgurante. Je m’écroule. Je m’écroule dans mon sang. Est-ce moi, cette fois qui vais mourir en couche ?

J’entends : « Vite. Il ne faut pas qu’elle perde connaissance. »
Mon ventre n’est que douleur, un hachis de douleur.
    Je me réveille. Soranos fait la moue. Les peu de mots que j’entends sont terrifiants « bébé mort », « stérile », « diagnostique encore réservé », « longue convalescence », « déliquescence de l’âme » « dépression » « Je le craignais ! » « Nous avons fait le maximum. »
      
Moi qui ai fait de la lutte contre la stérilité féminine une vocation, je suis stérile, stérile.
Et si je traduis « diagnostique réservé. », je risque de mourir, de mourir des suites de couches.
Pourquoi serai-je différente des autres femmes ? Combien de femmes meurent des suites de couches.

    Régime de faveur, ou mort prochaine ? Je bénéficie d'une chambre individuelle. Une sage-femme et une infirmière veillent alternativement sur moi.

     Aussitôt que mon état lui a été rapporté, Tlos était là, à côté de moi. Au moment où j’ai perdu connaissance, j’ai entendu sa voix et j’ai senti sa main tenir fermement la mienne.

     Souvenirs brumeux.

Souvenir d’une divination, celle qui a suivi la première fois où j’avais enfin pu partager une fruition avec Tlos au Voluptariaseîon.
Deux déesses de l’enfantement, Ilithyie et Meskenet, m’étaient apparues. Mais n’avaient-elles pas été bousculées par les Parques.
La Parques Atropos venait de couper le fil, pourtant bien court, de mon enfant ; allait-elle couper le mien ?  

En remontant beaucoup plus loin dans le temps, j'ajoutais la chute d'une pomme de pin sur mon ventre. C'était le deuxième jour de la fête de Norouz à Patara, j'étais assise sous le vieux trophée d'urus, celui qui m'effrayait tant. Ce symbole de l’espérance de fertilité, s'était subitement détachée de la corne du taureau. En croisant le sombre regard de mon oncle Agasiklès, comme lui, j'avais interprété cette chute comme un mauvais présage.

     Tlos était à côté de moi, mais avait dû aller reprendre son service à l’hôpital.
Juste l’aller et retour ! Tous ses confrères s’étaient immédiatement partagé ses consultations et toutes ses gardes « Ta place est à côté d’Euphrosine, vas-y Tlos. », « Rend-nous Euphrosine. ».

       Une réponse au message qu’il avait envoyé à son épouse, Aperlae, l’attendait à l’entrée du service de Médecine femmes : « Reste avec Euphrosine, toi seul peut la sauver ».
     Une réponse au message qu’il avait envoyé à son épouse, Aperlae, l’attendait à l’entrée du service de Médecine femmes : « Reste avec Euphrosine, toi seul peut la sauver »

     Quand il est revenu, haletant, j’étais couchée sur le côté, un paquet de linge ensanglanté entre les cuisses.
La sage-femme lui avait signalé que j’étais fébrile et par une mimique que la fin était certainement proche.

     Tlos s’est entièrement déshabillé.

Il est venu se serrer contre moi. Dans un demi-coma, j’ai senti le doux chatouillement provoqué par ses toisons, celle de son torse contre mon dos, celle du bas-ventre appuyée contre mes fesses. Par réflexe, j'ai réussi à me déplacer légèrement pour que notre contact soit le plus parfait possible. Chaleur salvatrice, chaleur rédemptrice. Délicieuse tendresse, chaleur divine.

     Apaisée, je me suis endormie.

À mon réveil, avec les encouragements de Tlos, j’ai réussi à me lever. Il m’a aidé à enfiler la grande jupe plissée, celle qui permet de retenir les bienfaisantes fumées.
L’entu apothicaire avait mélangé les meilleurs encens, la myrrhe et même le plus précieux benjoin.

La concordance avec les présents offerts par les Mages était-elle de bon augure ?
Ces fumigations chassent les mauvais esprits qui pourraient infecter mes chairs et, je le sais, favorisent aussi la cicatrisation.

    Intuition ou précaution ? Dès le début de ma grossesse, j’avais préparé du Divin parfum des mages, y compris celle de la phase ultime du passage d’Apollon.

 Les fleurs du paradis n'ont pas préservé Ève des douleurs de l'enfantement, elles ne m'avaient pas préservé des miennes !
Seront-elles efficaces postpartum ?


 

Le Divin Parfum des mages a été utilisé dans une deuxième fumigation.

        Suis-je sauvée ? Le seul diagnostic pour lequel tous mes confrères sont d'accord, c'est que je suis stérile.
Le bébé de Tlos est mort. À quoi me sert-il d'être vivante ? 

Dois-je encore lutter contre la mort ?
Mes rêves ne sont que des cauchemars.

Tlos passe la totalité de son temps couché contre moi. Quelquefois je sens son bras le long de mon corps, d'autres fois sa main passe par-dessus mon buste pour finir posée sur le ventre porteur d'un bébé qui n'existe plus.

 

   Douce présence de Tlos.

« Déliquescence de l’âme ». Dépression post partum, pire encore pour moi qui ai perdu mon bébé.

Je fonds en larmes. Il me laisse pleurer, je dois m’épancher.
Sa présence revient, appuyée dans mon dos. Je me calme.

   Combien de fois le char d’Apollon a-t-il chassé les ténèbres ?
À chacun de mes demi-réveils, Tlos est contre moi.

 

    Cette fois, je reprends un peu plus conscience.

Le contact avec la toison de Tlos contre le bas de mon dos est toujours bien présent. Pourtant, il me semble s’être un peu modifié.
Ce contact, je le connais. Ce début de turgescence, c’est celui du désir d’un homme.

Notre contact si intime pourrait-il incliner Tlos vers un désir bien légitime.
Mon odeur était encore celle de la mort.
Mon odeur est devenue celle d’une femme, d’une femme vivante !
Est-ce la présence, c'est-à-dire l’odeur de Tlos qui m’a rendu la vie ? ou est-ce le Divin parfum des mages ? ou la conjonction des deux ? Peu importe, le désir de Tlos en est la preuve, je suis sauvée, stérile mais sauvée.

    Le désir de Tlos,  l’état de mes chairs ne peut le satisfaire.

Je croise le regard de la sage-femme
       Entre femmes, je lui demande si elle peut …

À la rapidité de son accord, je mesure combien Tlos est désirable !
         Pendant qu’elle est sortie se préparer, Tlos prend mon avant-bras et tout en le caressant, il pose sur moi son tendre regard. Le regard qui me fait fondre. Un regard qui est déjà le début de ma guérison. 

    Le couple s’installe sur le lit à côté de moi. Je n’ai pas changé de position, je n’en serais pas capable !
J’ai juste pu tourner la tête pour que mes yeux soient dans les yeux de Tlos.
Mes yeux sont dans les siens pendant les préliminaires et que la toison de ma suppléante forme une épaisse moustache sous le nez de Tlos.

Ils le sont encore, quand elle engloutit le hêtre sacré de Tlos.

  Je ressens toutes leurs pulsations, et quand celles-ci s’estompent je partage leur grand apaisement. À travers la sage-femme, c’est moi que mon Tlos aime. C’est avec moi qu’il a fait sa dévotion à Cybéle. Certes, elle n’a pas eu lieu au Voluptariaseîon, mais la grande déesse sait être bienveillante.

Ma complice m’a réservé la purification par la voie d’Orphée d’un Tlos encore turgescent.

 Ma bouche se remplit délicieusement. Je veux en jouir longuement mais les lèvres de Tlos prennent déjà possession des miennes. Nos langues s'entremêlent et brassent sa liqueur.

    Attentive dévote de Cybèle, ma suppléante recueille dans sa bouche ce qui peut être encore extrait de Tlos. Elle fait ensuite précautionneusement couler cette liqueur sur mon ventre qu’elle masse doucement jusqu’à la résorption complète.
   
 C’est pendant le baiser de Tlos que j’ai commencé à sentir une résurrection, comme si, petits spasmes après petits spasmes, mes chairs tuméfiées reprenaient leur place.

            Je suis encore dans les limbes du séjour parmi les dieux qui doucement me ramènent vers la vie. De son côté, pour utiliser ses mains, la sage-femme remet en place les bouquets de fleurs qui sont dans ma chambre.

- Celui dans le panier carré a été offert par le même jeune homme qui avait apporté les parfums à fumigation de l'Artémiseîon.
- … ?

 

- Il a demandé de tes nouvelles avec beaucoup d'insistance. « Il est joli garçon, et a un très beau regard » précise-t-elle avec le sourire d’une libertine.
- « Joli garçon », si tu veux. Moi, je pense que c’est un eunuque ! assure, moqueuse, une infirmière qui vient d'entrer.

                 Cornelius, accompagné de Cléobuline, pour se donner mutuellement du courage, étaient venus. Je sais qu’ils avaient apporté des fleurs.

Si je pouvais considérer le futur-grand avocat comme un « joli garçon », il ne pouvait pas être confondu avec un eunuque ! N’est-ce pas lui-même qui m’avait signalé que l'Artémiseîon accueille des eunuques échappés de quelque sérail patriarcal grec ?

    Quand Soranos vint m’examiner le lendemain matin, il fut surpris d’une amélioration aussi rapide et importante de mon état.
Bien entendu, il attribua cette quasi-résurrection au traitement qu’il avait prescrit.

 

      Il ne vit pas le sourire complice que j’échangeais avec la sage-femme.

      Le premier repas chez Larthia me revint en mémoire. Un étudiant avait envisagé que plus tard, je chausse des phaecasia, les sandales blanches des prêtresses.
La divine Oupis m’avait fait comprendre l’origine de cette bévue.
Devenir prêtresse de haut rang, c’est aussi être stérile !

Si une femme est stérile c'est qu'elle a été désignée par Cybèle pour avoir l’honneur de la servir dans son Voluptariaseîon.
Un honneur ! Un honneur quand il se portait sur les autres. Mais pas sur moi !

Cornelius avait anticipé que, comme médecin, je deviendrais une auxiliaire du Temple, mais pas une prêtresse !
     Dans un moment de semi-divination la divine Oupis n’avait-elle pas laissé échapper : « 
Une médecin-cheffe particulièrement appréciée peut devenir naditu. » ?

     Je ne suis pas une aristocrate mais, avec le titre de docteur en médecine, devenue aristoi, méritante je devins d’abord une noble naditu.
Plusieurs années passèrent et je fus nommée entu médecin-chef de l’Artémiseîon.
Si les Éphésiens m’élevèrent une statue sur la Voie des Courètes c’est qu’ils durent être particulièrement satisfaits de ma pratique médicale !

Elle y est encore aujourd’hui, pour combien de temps ?

Ma position dans l'Artémiseîon me permis d’avoir un amant régulier.

Le Divin parfum des Mages 56 –
Atropos

« Je les entends approcher.
J’ai entendu Chrysostome hurlé « sorcière » et « prostituée ».

Ils m’ont décapitée !
Il y a bien longtemps, quand j’étais une médecin respectée et glorifiée, les

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Le Divin parfum des Mages 54 - Amalthée

11 Novembre 2024, 11:40am

Publié par Jean-Pierre FORESTIER

          Le professeur Soranos lui-même allait m’examiner.

Commençant à ressentir les affres de la vieillesse, il quitte de moins en moins sa chère villa des environs d’Éphèse.

On raconte que cette villa a jadis été construite et décorée par le même architecte que celui qui conseilla Cicéron. Le jardin évoquerait la nostalgie poétique et mystérieuse des paysages bruts des légendes.
Un Amalthéum, cette grotte artificielle évoquant la chèvre qui allaita Jupiter, en serait la principale curiosité.
Des fausses ruines ainsi que d’autres grottes naturelles ou artificielles, visibles ou dissimulées, ornementeraient les différentes terrasses à flanc de colline
.

Selon la légende, ce serait dans l’une de ces grottes qu’Héraclite aurait fini sa vie. Pour tempérer la douleur de ses démangeaisons, il se couvrait de bouse de vache.

Ω Prurit du vieillard ? 

 

          Pour un examen visuel, ma Porte de Nature a été écartée avec des spatules en argent.
Selon les recommandations venues d’Égypte, le professeur avait, au préalable, soigneusement nettoyé ses mains avec de la bière.

Deux de ses doigts se sont glissés en moi pour un toucher médical.
Une soigneuse palpation de mon ventre a terminé l’examen.

    La double exploration de mon ventre par Cornelius et de son cadeau n’avait en rien troublé le fœtus. Au contraire, les nausées étaient devenues minimes et gérables.

 C'est depuis ma visite chez Aperlae que les nausées et les vomissements ont vraiment commencé.
Des crises d'anxiété s'y sont ajoutées.

- Tout va bien, ma chère consœur… Ma villa me donne du souci. Les indispensables chèvres de l’Amalthéum broutent toutes les terrasses. Je ne parviens pas à les fleurir. Tout y est tondu. Quand je t’inviterai, tu seras indulgente, la décoration n’est que minérale. Mais je t’initierai aux secrets des petites grottes que j’ai moi-même fait installer. 
- ... !

          Puis, un peu raide, le vieux professeur quitta la pièce suivi d’un essaim d’assistants.

   Que devais-je comprendre ? le « tout va bien » avait été lâché d’un ton faussement assuré.
Pourquoi, a-t-il enchaîné sur ses problèmes de jardinage de sa chère villa ?
Cette invitation, honneur unique, n’avait-elle été qu’une façon de se sortir d’une succession de propos qu’il n’arrivait pas à conclure ?
   
Bien entendu, je n’y vis qu’une inquiétude concernant mon état.  

          Contrairement à ce que je pensais, cette invitation n’avait pas été que des paroles en l’air.

Quelques jours plus tard, un train de mules empomponnées à l’excès m’attendait. La voiture était à moitié couverte. En considération de mon état, de nombreux coussins avaient été disposés pour amortir les cahots.

     Outre le muletier, deux hommes m’accompagnaient, ou m'escortaient.
L’un, au regard de fouine, était assis à côté du conducteur, fronde à la main ; arc, flèches et poignards à ses pieds.
L’autre, un cavalier numide avait le regard glacial de celui qui n’hésite pas à tuer et n’a pas peur de sa propre mort. Casqué de cuir, son ample cape cachait à peine qu’il était lourdement armé.

          Les abords d’Éphèse étaient-ils si dangereux, ou n’était-ce que pour la parade ?
La suite pouvait me faire pencher pour la seconde hypothèse. Aussitôt le guet de la porte d’Éphèse franchi, tous les pompons avaient été promptement retirés. 
À part quelques encouragements aux trois mules, le voyage se déroulait en silence.

   Un juron éclata quand une pierre lancée par un sabot passa sous les roues. Inquiet, le muletier se tourna vers moi ; je m’étais instinctivement un peu soulevée de mes coussins pour amortir le choc. Tout allait bien.
        Nous devions avoir roulé depuis moins d’une heure quand l’équipage s’arrêta. Il y avait une petite clairière sur la droite. Le muletier me montra un buisson derrière lequel je pouvais aller me soulager. D’un signe je fis comprendre que je n’en ressentais pas la nécessité. Ce n’était pas une invitation, mais un ordre, eux-mêmes avaient reçu des consignes. Le cavalier me suivit, restant à une distance respectable, son regard explorait tous les horizons autour de moi, sauf dans ma direction !

     Un peu plus tard, un col fut en vue. Plus précisément, nous ne pouvions pas voir ce qu’il y avait après le sommet.
Le cavalier nous doubla et y arriva avant nous. Quand nous fûmes à son niveau, nous nous arrêtâmes. Les mules avaient-elles besoin de souffler un peu ?
    
Un homme nous attendait. Il échangea quelques mots avec le muletier. Je compris qu’une grande médecin d’Éphèse était attendue par le grand professeur Soranos. L’homme me dévisagea longuement.

Pendant notre halte, quelques couteaux à lancer dans les mains, la fouine fit le tour de la voiture. Craignions-nous un guet-apens ?

          Le professeur Soranos m’accueillit lui-même à ma descente de voiture. Le frondeur-archer et le cavalier noir avaient disparu dès que nous étions entrés dans le domaine.

       « Oui, les abords d’Éphèse ne sont pas sans danger.
Oui, il y a des brigands, mais, gloire à Cybèle, le pragmatique Artémiseîon préfère les arrangements que les affrontements.
En échange d’une taxe raisonnable, les brigands ne détroussent plus aucun voyageur. Dans une certaine mesure, ce sont même eux qui assurent leur protection ! Celui qui vous a dévisagé fera un rapport à son chef, au cas où vous reveniez.
    
Oui, l’escorte est avant tout une démonstration de force. Mais, oui, elle pourrait être utile au cas où une autre bande de brigands voulait prendre la place de ceux qui ne sont devenus que de persuasifs  percepteurs de taxes !

Cette éventualité est en réalité peu probable, car grâce à son réseau d’informateurs, les grandes prêtresses connaissent tous les malandrins de la région, et même au-delà ! Si un étranger est attaqué, il est probable que l’Artémiseîon veut en rélaité connaître ses intentions ou savoir de quel message il est porteur !

Sur les routes les plus empruntées par les caravanes, comme celle qui mène à Sardes, ce sont souvent les Amazones qui en assurent encore la sécurité.

   Oui, le train de mules et l’escorte font partie du décorum. Si la voiture est à moitié découverte, c’est pour que chacun à Éphèse puisse voir que c’est la docteure Euphrosine qui est ainsi honorée. Permets-moi de parler comme à une docteure, même si tu n’as pas encore soutenu ta thèse de doctorat ! Tu es ma meilleure élève et ta position sociale doit être connue de tous, dès maintenant ! 
Les Éphésiens ont pu voir la bande de pourpre de ta palla. Ils n’ont pas remarqué qu’elle est plus étroite que l’angusticlave des chevaliers ! »

" Tu es ma meilleure élève », même si elle avait été émise discrètement, de toutes ces informations, c’est la principale que j’avais retenue !

Enorgueillie de cette appréciation, c’est avec attention que je suivis la longue visite de tous les recoins plus ou moins mystérieux du parc en terrasse auquel mon professeur voulait m’initier.

En chemin vers l’Amalthéum,  j'aperçus les chèvres dévastatrices du jardin ainsi qu'une vache de petite taille qui les accompagnait. Mon hôte me fit remarquer qu’elle était née sans corne et que c’est pour cela qu’il l’avait achetée. Il compléta :
- Ce serait avec la bouse d’une de ces vaches qu’Héraclite soulageait ses démangeaisons !
          Avant que j’ai pu le questionner sur cette étrange particularité, mon maître continuait de me guider dans le dédale minéral.

     Était-ce pour en accroître l’ésotérisme ? Plus la grotte était mystérieuse plus mon hôte s’exprimait en grec.
      Dans la plus dissimulée, on ne pouvait entrer qu’à quatre pattes ou en biais.

D’une petite source, de l’eau sourdait goutte à goutte.

Elle s’écoulait dans un récipient qui servait d’abreuvoir aux chèvres et à une petite vache, à condition que celle-ci ne soit pas gênée par ses cornes pour pouvoir entrer dans la grotte ! Ensuite l’eau disparaissait, invisible, dans les entrailles de la terre.

- Est-ce ici qu’Héraclite finit sa vie ?
- Oui, au moins si on en croit la légende. Il se nourrissait du lait des chèvres et de la vache. On ajoute que pour le distraire, Amalthée lui aurait envoyé une prodigieuse chèvre.
- ?

- Une chèvre musicienne sans laquelle le bonheur ne serait pas le bonheur !

    Le professeur Soranos, particulièrement très aimable, était visiblement très fier de faire visiter sa chère villa à sa meilleure élève.

Toute à ma propre fierté, je ne prêtais guère attention à certains regards du médecin. Ce n’est que plus tard que je compris qu’il m’observait. Il m’avait observé pendant toutes ces montées et descentes parmi les cailloux de son jardin en terrasses, sans compter les reptations pour entrer dans la grotte à la source !
Il ne m’avait fait aucun commentaire sur mon état, lui-même devait aller se reposer.
Après quelques rapides rafraîchissements, il me remercia de ma visite et me confia au muletier.
Mon escorte réapparut bientôt. Après la pause obligatoire, à l’aller comme au retour, derrière un buisson, nous rentrâmes à Éphèse sans incident.
Je restais avec mes interrogations.

           Plus tard, bien plus tard, les héritiers successifs du professeur Soranos m’invitèrent dans la chère villa du maître. J’eus les mêmes honneurs du train de mulets empomponnés, d’une fouine et d’un cavalier.


Aucun de mes hôtes ne me montra, ni même ne me parla de la grotte à la source, celle d’Héraclite. Je n’en dis mot. Était-ce un secret que le grand médecin n’avait voulu partager qu’avec moi ?

*****

Le compte-rendu détaillé de la visite du jardin du Professeur Soranos questionna Théophile autant qu’il avait questionné la « meilleure étudiante ».
Et comment Euphrosine a-t-elle pu, « bien plus tard » visité de nouveau ce mystérieux jardin ?

Il restait quelques rouleaux. Théophile s'empressa de saisir celui qui semblait être le suivant.

*****

 

Vers

Le Divin parfum des Mages 55 
Sauvée mais stérile

 

          Je me souviens du moment où Tlos est venu se coucher derrière moi. Aussi démunie que la première femme de l’humanité, j’étais couchée en cuillère sur un lit.
Je venais d’accoucher.

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Le Divin parfum des Mages 53 -Aperlae

9 Novembre 2024, 10:32am

Publié par Jean-Pierre FORESTIER

******

    Théophile a un nouveau rouleau devant les yeux.
En apprendra-t-il davantage sur Euphrosine ?

L'écriture est moins bien maîtrisée et le papyrus de fabrication plus récente.
Dès les premiers paragraphes, il s’interroge : si ce rouleau a bien été écrit à la suite des premiers, en est-il la suite chronologique ?
Ou bien, est-ce un journal dont les feuillets auraient été déplacés ?

******

       Cette journée avait été très chaude. La fraîcheur commençait seulement à pénétrer les rues.

Devant les Éphésiens débonnaires, en riant, nous nous étions arrosés en projetant l’eau que crache les trois lions de la fontaine adossée au théâtre.

"Ne vous lavez pas seulement le visage et les mains mais en même temps laver votre cœur avec l'eau de cette fontaine".

Ce jour-là, cette docte recommandation nous a semblé étrange. Comment se « laver le cœur » ?
Pour toute réponse, j’ai pris Tlos par la main et l’ai entraîné dans une folle course.

     Le vent dans nos vêtements rafraîchissait mon corps, mais pas mon désir.
      Sans lui avoir laissé le temps de reprendre notre souffle, j’ai appuyé Tlos sur une colonne et fougueusement embrassé. Nous suffoquions à en être étourdis.

C’était tellement bon ! Cette ivresse du baiser et de notre course s’ajoutait à celle du vin que nous avions bu avec excès.
     Je roule contre la colonne. Ma tête bascule. La tête de taureau surmonte bien le chapiteau.

Les entrelacs des feuilles d’acanthe sont ma Porte épanouie. Et la colonne ? Elle est déjà dans ma main !
Tlos est contre moi. Quelques caresses et je fais pénétrer la colonne de Tlos dans mon chapiteau. Tlos est dans moi.
          Fantaisie. Volupté. Jouissance.

« Il n'y a d'ordinaire qu'un pas de l'intempérance de Bacchus aux désordres de Vénus. » Cette sentence de Valerius Maximus visait les ... bacchanales.

S’appliquait-elle maintenant à nous ? Pas totalement !

Je suis dans ma haute période lunaire. Dès les premiers va-et-vient, j’atteins le divin plaisir.

Tlos halète. À son souffle, je sais qu’il est prêt à libérer sa liqueur. Il cambre les reins. Je devrais gober son hêtre. Je plaque mes mains sous ses fesses. Comme je l’avais fait au Voluptariaseîon. Mais cette fois, je n’ai plus aucune hésitation, de toutes mes forces, je l’oblige à rester en moi.

       Un peu dégrisée du séjour chez Bacchus et maintenant de chez Cybèle, j’analysais mes pulsions.
Avais-je vraiment cédé aux désordres de Venus ?

Le souvenir des paroles de Cornelius ne m’avait-il pas guidé ? N’étaient-ce pas les couples unis chez un scribe notaire qui s’ébattaient au pied de cette colonne ?
Ô Cybèle, nos fruitions sous ce taureau ont été récréatives, mais n’ont-elles pas scellé notre union, mon union conjugale avec Tlos ?  

Comme d’autres couples l’ont fait avant nous, je veux laisser un graffiti pour en apporter la preuve !

Aucun objet tranchant sur moi ! Je ramasse un caillou et trace nos initiales entrelacées.
Le caillou n’est que de la craie, il ne laisse qu’une fragile trace sur la dure pierre de la colonne.

Je ne veux pas tenir compte de ce mauvais présage.

Je lève les yeux. Des oiseaux volent dans le ciel. Ils ne vont ni à droite, ni à gauche mais tourbillonnent avec le vent. Aucun augure n’est interprétable.

    Nous sommes maintenant le Jour du soleil, je viens de quitter Tlos, sur une petite dispute. Je ne m’en souviens même plus de la raison.

Ω Chez les Romains, le Jour du soleil marquait notre dimanche ; le jour de Jupiter, notre jeudi.

Nous avons souvent de petites disputes ; Comme un frère et une sœur ?

Mais je m’entends bien avec Tlos. Nous nous connaissons depuis tellement longtemps, depuis qu’il m’est apparu sur nos toits-terrasses de Patara comme le jeune dieu égaré.

Nous avons cette complicité des adultes qui ont joué ensemble quand ils étaient des enfants. Jouer, surtout faire beaucoup de bêtises !
Je me sens bien avec Tlos, naturellement bien.

Le jour de Jupiter, je prendrai avec moi une couronne de feuilles de myrte, je la poserai sur ma tête pour le demander en épousailles.
Nous devrions faire un couple harmonieux, j’aimerais tellement élever des enfants avec lui !
Pourquoi pas avant le jour de Jupiter ?
          Les trois premiers jours de la semaine, nous sommes à l’hôpital, pas dans le même service. Tlos exerce dans le service de médecine des hommes.
La gynécologie n’attire que peu de garçons. Il y en a quelques-uns. Soranos et Rufus eux-mêmes ne sont-ils pas des hommes ! Gynécologie est un terme à la fois pompeux et grec, en réalité le nom du service est « médecine des femmes ».

    Je suis impatiente d'être le jour de Jupiter. 
À Éphèse, comme à Patara, ce sont les filles qui font la demande en épousailles.

   Je fais ma demande le jour de Jupiter, et le lendemain matin nous irons chez le scribe-notaire.
       L’amour, n’est-ce pas de faire des projets de couple ?
Une grande prêtresse comptable débloquera les électrums que j’ai thésaurisés à l’Artémiseîon. Ce sera peut-être Oupis qui s’en chargera, ou plus vraisemblablement une de ses adjointes. Peu importe !
Nous pourrons loger dans une insula, ou peut-être une domus. Les épousailles, c’est aussi ça, utiliser ses électrums pour s’installer en couple.

          Nous sommes enfin le jour de Jupiter

Tlos s’avance vers moi, souriant, d’un sourire encore plus enjoué que d’habitude.
       Mon cœur bat la chamade.
- Je suis si content de te voir. Euphrosine, nous nous connaissons depuis notre enfance, n’est-ce pas ?

J’ai tellement d’affection pour toi !

 La longue étreinte est aussi démonstrative que lors de mon arrivée à Éphèse. Mon avant-bras est dans une de ses mains, l’autre le caresse dans une succession de « Ma sœur chérie. » 

   J’attends. Je suis circonspecte. Cette effusion me semble disproportionnée à la situation. Nous nous sommes quittés que depuis peu de jours, et sur une petite dispute ! 
- Euphrosine, j’ai une très bonne nouvelle à t’annoncer.
- …
       Mes yeux se troublent. Dois-je m’inquiéter ? Prudemment, je garde la couronne de myrte derrière mon dos.
- Tu sais que je vais régulièrement soigner l’épouse du scribe-notaire dans cette immense domus située derrière le théâtre.
- Oui, je le savais.
          Je crains le pire.
- Et bien sa fille, Aperlae, vient de me demander en épousailles. Nous avions bien sympathisé et nous restions de longs moments à discuter après ma visite.
- …

- Pour se conformer à la coutume lycienne, elle s’était ceinte le front d’une couronne de feuilles de myrte, agrémentées de quelques roses odorantes. Charmante attention, n’est-ce pas ?
- …
- La mère d’Aperlea est maintenant complétement guérie.
- …
       Un petit signe de la tête montre que je n’ai jamais douté de l’efficacité de l’art médical de mon « frère ».
- C’est une Courètes et a hérité de cette immense villa, nous en habiterons une aile. Son père m’aidera à m’installer à la fin de mes études. Il pourra certainement t’aider aussi.
- ?
        Nouveau mouvement de tête en signe de remerciement.

Les félicitations et vœux d’épousailles heureuses me restent dans la gorge.

    Dès que Tlos se fut assez éloigné, je jetais rageusement la couronne de myrte.

           Mon chiton n’a pas rougi, ni cette lune ci, ni les huit précédentes.
La grenouille a pondu.

Ω Des tests de grossesse existaient dès l’Antiquité égyptienne.
Une grenouille du genre Xenopus était utilisée car la femelle est apte à pondre toute l’année.
De l’urine de la femme était injectée dans l’animal, si la grenouille pondait le test était positif.
L’hormone qui déclenche cette ponte est l’hormone gonadotropine chorionique humaine.
Plus tard, ce test fut interdit et oubliée.

 

       J’attends un enfant de Tlos ! Un enfant conçu au pied de la colonne du taureau.
C’est dans la joie de cette certitude que j’avais voulu demander Tlos en épousailles.
Aperlae venait de le faire !

    Effondrée, sonnée, je me suis consacrée entièrement à mon service à l’hôpital. J’ai été volontaire pour toutes les gardes.

          Chez Larthia, je m’efforçais de faire bonne-figure.
Mon air affligé ne trompa pas Cornelius.

- Toi, ma belle Euphrosine, des fruitions au Voluptariaseîon te seront salutaires.    
     Pourquoi pas ? Je n’avais fait aucune grande dévotion depuis que Tlos m’avait annoncé ses épousailles avec Aperlae. J’avais même négligé mes petites dévotions. Comment résister à une invitation adressée à la belle Euphrosine ?

          Nous conclûmes d’une heure et d’un quart d’heure pour le lendemain.
- Ce sera ton anniversaire. Je te réserve une surprise. » avait ajouté le grand futur avocat »

          Ce n’était nullement mon anniversaire. Je ne me souvenais même pas d'avoir parlé un jour de ma date de naissance, sauf peut-être à Tlos.
Je me contentais d’un sourire de remerciement.

 

Ω Happy birthday. I hope your day is as amazing and fun as I am ...
Joyeux anniversaire ! J'espère que ta journée sera aussi merveilleuse et amusante que la mienne…

- J’ai un message à transmettre au docteur Euphrosine, annonça fièrement un gamin.
- Elle est dans les services. Répondit la préposée à l’accueil de l’hôpital, il te faudra attendre.
- J’attendrais.
- C’est à quel sujet ?
- Personnel », trancha le coursier conscient de l’importance de sa mission, puis ajouta : « Une grande dame d'Ephèse l’invite chez elle. »
        Il attendit.

   Quand je parus dans le vestibule, la préposée me désigna au messager.
S’approchant, il récita mon message : « Dame Aperlae serait très honorée si vous veniez chez elle partager quelques friandises, le jour de Jupiter prochain. Je vous accompagnerai. »
- ?
  Pensant que mon étonnement était de l’incompréhension, le gamin répéta mot pour mot : «  Dame Aperlae serait très honorée si … »
- Merci mon garçon, tu lui diras que j’accepte. Mais, je sais où elle habite, je n’ai pas besoin que tu m’accompagnes.
- Vous servir d’escorte fait partie de ma mission. Dit-il en tournant les talons.

 Bien que surprise de cette invitation, je n’avais aucune raison objective de la refuser. Aperlea est ma rivale, celle qui m’avait volé Tlos, … mais mon amour était tellement supérieur à ma jalousie que je ne souhaitais qu’une seule chose, le bonheur de Tlos.

Une épouse ne doit-elle pas s’attendre à partager les affections de son époux ?
Aperlea voulait-elle me montrer que Tlos était heureux ?

    Le jour et à l’heure prévue. Le gamin-escorteur m’attendait.
Aussitôt que je sortis, il plaça au-dessus de ma tête une ombrelle placée au bout d’un grand bâton, « Comme il sied à une grande dame », avait-il précisé.

      Aperlea me reçut avec la chaleur déférente d’une cadette accueillant une sœur aînée.

  Je masquais mon appréhension. Voulait-elle, elle aussi, être ma sœur ?
- Je suis vraiment très contente de te connaître. Tlos m’a tellement parlé de toi.
- En bien ? Demandais-je stupidement.
- Pouvait-il en être autrement ! Je plaisante. Tu as tellement de souvenirs en commun, toi sa plus vieille amie d’enfance.
          « Vieille ! » Elle n’a guère que cinq ou six ans de moins que moi !

- Viens, je vais te faire visiter l’endroit où nous habitons. 
    En me prenant par le bras comme des amies de toujours, nous traversâmes plusieurs pièces de la luxueuse domus de sa mère.
« Nous avons récupéré quelques pièces. C’est dans la même
domus que mes parents, mais nous sommes complétement indépendants. Nous disposons d’une entrée particulière.
Elle continuait d’être extrêmement aimable. Je réfléchis qu’elle avait le choix entre la haine et l’amour, elle avait choisi l’amour, bien plus efficace.
  
      Elle devint même enveloppante quand elle me décrit la décoration des pièces, qu’elle avait elle-même élaboré.

        Arriva le nid d’amour.
Sa simplicité contrastait avec le lit si évocateur de la Nièce de miel ! Pas de ciel-de-lit symbolisant la Porte de nature ! Aucun coussin pour le confort de certaines positions pendant les fruitions enflammées.

   Les motifs peints sur les murs étaient parfaitement architecturaux, mais je ne vis aucune allusion au venustas de Vitruve.

          Couchées comme il se doit sur des lits de réception, nous avons savouré les friandises annoncées par l’invitation. Elles n’avaient pas le raffinement de celles offertes par Gaspar à Oupis. Aperlae n’est pas une gourmande !
   Libations d’usage en honneur de Dionysos. Aperlae est pieuse !
La boisson était du mulsum, très dilué dans un cratère, et servi bien chaud. Agréable à boire, mais nous ne risquions pas l'intempérance de Bacchus ! Aperlae est sobre !
Nous avons papoté, un peu sur la mode à Éphèse, davantage sur ses études littéraires et la politique. Aperlae est une intellectuelle !

Vint le moment de la séparation. Nous sommes debout.
Je sens une hésitation. À aucun moment nous avons parlé de Tlos.
Aperlae me regarde droit dans les yeux en m’annonçant qu’elle est enceinte.
          Sait-elle que je suis également enceinte, du même géniteur ? Ma gorge se serre.

    Dans ma réflexion, je reste muette et immobile. Je sens sa main prendre possession de ma fesse gauche ! Aperlae est imprévisible !
          Me proposerait-elle d’honorer Sapphô ? Dois-je lui avouer qu’il y a peu de temps, avec Cléobuline … et avec la complicité de son Tlos … ?

- Bien entendu, tu pourras continuer des fruitions avec Tlos.
- … !
    
Voici quel était le but de l’invitation. Je restais sans voix. Aperlae également. Elle avait dû longuement répéter cette phrase. Maintenant qu’elle l’avait dite, elle ne savait comment la continuer.
- …
- … !
- Sans doute que je ne le satisferai pas, pas suffisamment, surtout pendant ma grossesse.

    Diversité des femmes ! La libido des unes diminue pendant leur grossesse, pour d’autres, comme moi, elle augmente, comme j’ai pu le constater avec Cornelius !

« … Accompagnée de ma mère, j’ai effectué mon service au Voluptariaseîon pour recevoir la protection de Cybèle. J’ai ainsi acquis la considération de ma famille et de nos amis, mais je sais que je ne suis pas une grande amante."
          Je me garde bien de lui dire que de ce point de vue, elle s’entendra très bien avec Tlos ! Aperlea n’a certainement pas les fantasmes de fruitions avec trois dévots !

« Si Tlos va honorer Cybèle au Voluptariaseîon, je préfère que ce soit avec toi, son amie d’enfance, qu’avec quelque leshtitaritu, même très aimable. J’ai confiance en toi, Euphrosine. »
    La pression sur ma fesse s’accroît puis se dégage complétement. Aperlae avait-elle besoin de cet intime contact charnel pour me demander ce service ?
   Bien entendu, je promets. Des deux mains, Aperlae prit la mienne et me remercie avec une émotion qu’elle parvient à contenir. L’amour que porte Aperlae à Tlos est total.

          Dehors, je manque de défaillir. Tout cet amour autour de Tlos devrait me ravir, il m’anéantit.

Vers
Le Divin parfum des Mages 54 –
Amalthée

Le professeur Soranos lui-même m’avait m’examiner.
Il quittait de temps en temps sa chère villa des environs d’Éphèse.

On raconte que cette villa a jadis été construite et décorée par le même ...

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