Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Rebecca – 71

13 Août 2026, 14:50pm

Publié par Jean-Pierre FORESTIER

          Pendant la présentation de l’œuvre à rénover, ils avaient tous entendu une patrouille de Goths passer dans la ruelle. Ils viennent de passer de nouveau, d’un pas moins cadencé.
Leur guide donne le signal :
- Nous pouvons continuer notre chemin, les Goths de Théodose ne s’éloignent jamais loin de l’Artémiseîon, et de leur réserve de bière. La prochaine patrouille ne reviendra pas avant longtemps.

 

          La guide et Madame Asenius marchent devant. Une main sur le bât, Théophile se fit à son âne. Bientôt ses pensées se dissipent. Elles reviennent parmi les cellules de la bibliothèque de Celsus, ce temple du savoir dans lequel il espérait atteindre une béatitude intellectuelle.

          Pense-t-il à haute voix ? La femme à la palla n'écoute-t-elle que distraitement les confidences de Madame Asenius ? Elle se laisse rejoindre par Théophile et lui glisse à l'oreille.
- Ne rêvez pas trop à propos de la bibliothèque de Celsus !
- ?
- Tout ce qu’elle contient doit être brûlé.
- ?

Les oreilles du jeune lettré alexandrin sont assourdies par les trompettes de l’Apocalypse.

- C'est un ordre impérial, celui d'un empereur chrétien et pourtant intolérant !
- …
          Théophile est figé sur place. La guide doit, d'autorité, lui accrocher la main à son âne. C'est tiré en titubant qu'il reprend sa marche.
- Les livres soi-disant trompeurs de la bibliothèque d'Éphèse doivent être brûlés, mais ils doivent d'abord être triés.
Les codex ou volumens, tous transcrivent la beauté ou l’ignoble, la poésie ou les mathématiques, tous, vaniteux ou non, tous dans tout l’Empire doivent donc subir des autodafés, plus ou moins spontanés. Déjà du temps de ce Saul de Tarse ….

     Les codex ou volumens, tous transcrivent la beauté ou l’ignoble, la poésie ou les mathématiques, tous, vaniteux ou non, tous dans tout l’Empire doivent donc subir des autodafés, plus ou moins spontanés. Déjà du temps de ce Saul de Tarse ….

Voir les commentaires

Madame Asinius – 70

5 Août 2026, 10:50am

Publié par Jean-Pierre FORESTIER

Madame Asinius – 70 

         Tout à ses rêveries et questions, Théophile n’a pas entendu le trottinement rapide d’un âne, il ne l’a pas vu non plus s’arrêter juste à côté du sien. Une femme est assise dessus. Assise, mais en situation précaire, l’arrêt brutal de sa monture finit de la déséquilibrer. Elle tombe sur Théophile.

Une lourde mamelle vient rencontrer sa joue, puis glisser sur ses lèvres. Le jeune lettré passe d'une rêverie à une autre. Entend-il les paroles qui sont prononcées ?
- Pardonnez-moi, Monsieur, je n’ai pas l’habitude de monter ainsi sur un âne, et pourtant ! Je me comprends ! Je voulais seulement le louer, j’ai dû l’acheter. Il m’a amené ici sans souffler ; en me brinquebalant de droite et de gauche.

- …

         Théophile aurait pu rendre hommage au conseil de l’ânier qui lui avait évité les chahuts de l’âne fringant de son premier choix, mais son esprit est entièrement absorbé par ce récent contact mammaire. Plus exactement, le peu qui reste de son esprit.
- Regardez-moi, je suis toute défaite.       

    Tout en parlant, la dame réajuste chiton et tunique, en montrant au passage qu'elle possède un deuxième sein aussi avantageux que le premier. Après avoir vérifié d’un bref regard que le jeune lettré les a appréciés, finalement, dans un petit gloussement, elle parvient à dissimuler le sein pris de liberté. Celui dont la tiédeur vient de faire chuter vertigineusement l'intelligence de Théophile, comme celle-ci avait chuté sous la tiédeur d’une autre mamelle, celle d’une marchande de légumes d’Alexandrie. Et surtout, ô souvenir merveilleux, à la simple vue des divins seins de sa vénérée Hatchi.

Cette nouvelle mamelle qui chut de l’âne fringant fait progresser le prude lettré dans son apprentissage. Si elle lui fait choir la voix, mais il parvient à rester debout et à écouter.

- Moi, c’est la deuxième fois que je viens. La première fois, Monsieur Asinius était resté à Éphèse pendant toute la liturgie. Trois mois, elle a duré. Il avait rencontré une parente à lui, une nièce, qui travaillait dans le miel, d’après ce que j’ai compris. Le monde est petit, n’est-ce pas, Monsieur. Cette jeune personne était très pieuse.

Cybèle s’est montrée très généreuse, Monsieur Asinius et moi avons eu la joie d’une naissance neuf mois plus tard. Un beau garçon, cette fois nous voudrions une fille.
Monsieur Asinius s’est aussi montré très généreux avec l’Artémiseîon. Nous voulions envoyer un ex-voto : une belle plaque avec notre rhyton fétiche gravé dessus. Mais il ne restait plus de place sur la Voie sacrée, ou alors tout en bas au ras de la chaussée. Personne ne l’aurait vu.
- …

- Je me demande s’il va nous arriver la même aventure que la dernière fois, à Monsieur Asinius et à moi ?

C’était à la fin du pèlerinage. Des étudiants nous ont embarqués dans un de leurs chahuts. Au début, c’était un peu contre notre gré, et finalement nous nous sommes beaucoup amusés, Monsieur Asinius et moi. Je n’ai pas pu m’asseoir pendant une semaine, mais ça nous a fait des souvenirs.
Chez nous, après une libation, certains soirs, nous nous les racontons. Nous passons une bonne soirée. Nos souvenirs ne sont pas les mêmes, forcément !
Il y avait un étudiant qui s’était peint en bleu, pas entièrement, bien sûr ! Vous vous rendez compte, Monsieur, en bleu ! Remarquez qu’il était charmant, mais bleu !

Cette fois, Monsieur Asinius a repris le bateau, il continue vers Milet, puis quelques autres cités, pour ses affaires. Cette fois, Monsieur Asinius a repris le bateau, il continue d’abord vers Milet, puis diverses cités, pour ses affaires. Il reviendra suffisamment tôt avant la fin de mon pélerinage !
Monsieur Asinius est mon époux, nous avons un commerce à Pupput. Vous ne connaissez pas ?

Ω Pupput était situé à quelques km au sud de l’actuelle Hammamet, Tunisie.

- …

- C’est pourtant une colonie romaine.
- …

- C’est à la demande de Salvius Julianus, citoyen de Pupput reconnu pour son érudition, que notre cité fut élevée au rang de colonie romaine par l'Empereur Commode.
- …
- Je vois qu’à part vos étuis, c’est comme moi, vous n’avez pas beaucoup de bagages.
Le strict nécessaire. À l’Artémiseîon tout est compris, tout est fourni, matériel et services.
- Je voulais emmener avec moi quelques calix qui font la réputation de notre boutique.
Monsieur Asinius m’a dit que je ne devrais pas me charger d’objets aussi précieux, et qu’à l’Artémiseîon, je pourrais disposer de coupes aussi belles.
C’est vrai. Monsieur Asinius a souvent raison.
- …
J’ai quand même pris un calix spécial.
- ?

Ω Calix était un terme générique désignant un vase à boire, coupe, gobelet ou calice. Celui présenté sur le figure est en terre cuite, mais il pouvait être en métal ou en verre.

- Nous avons inventé une coupe en argent qui se tient coincé entre deux seins, des seins de femme. Bien entendu, il faut avoir de quoi !

     Des deux mains, Madame Asenius, prend ses deux généreuses mamelles et, plusieurs fois, les rapproche l’un de l’autre pour montrer qu’elle a de quoi maintenir un tel calix.
Le prude lettré s’aperçoit-il qu’à chaque mouvement elle fait passer voluptueusement son pouce sur ses tétins ? 
- …
    Dans un nouveau petit gloussement, Madame Asenius ajoute :
- Naturellement, cette coupe spéciale ne peut tenir que si les seins sont nus !
- …
- J’en ai emmené avec moi un exemplaire, le plus simple. Regardez.

     Une coupe à pied apparaît.
 

Le regard de Madame Asenius se fait pénétrant, elle veut s’assurer que le lettré effarouché imagine bien ce calix particulier entre les seins lourds qu’elle lui a fait apercevoir.
Ne jugeant pas suffisant l’effet escompté, le chef-d'œuvre de Pupput touche maintenant presque le nez de Théophile.

     Une coupe à pied apparaît.
Le regard de Madame Asenius se fait pénétrant, elle veut s’assurer que le lettré effarouché imagine bien ce calix particulier entre les seins lourds qu’elle lui a fait apercevoir.
Ne jugeant pas suffisant l’effet escompté, le chef-d'œuvre de Pupput touche maintenant presque le nez de Théophile.
Théophile aspire un peu d'air comme s'il respirait l'odeur de l'argent ; en réalité, il savoure ce petit oasis de silence dans le flux des paroles. Le calix disparaît dans de mystérieux plis de ses vêtements, satisfaite, l'heureuse commerçante de Pupput reprend de plus belle :

- Bien sûr, c’est une petite cité de province, mais notre boutique est la plus grande de Pupput.

Nous vendons tout ce qu’il faut pour les libations et les banquets.
Nous avons de magnifiques cratères pour diluer le vin et tous les types de vases à boire.
Je vous ai déjà parlé de celui qui est un peu… coquin, ...

... mais ceux dont nous sommes les plus fiers, ce sont nos rhytons.

Si vous passez par Pupput, nous aurons le plaisir, Monsieur Asinius et moi, de vous les montrer, nous les avons tous, depuis la corne à boire la plus simple. Simple, Monsieur, et facile d’utilisation, quand vous voulez boire en gobelet, le doigt vient naturellement fermer l’extrémité inférieure. Si vous voulez boire à la régalade, vous relâchez votre doigt et le jet caresse votre gosier.

    Madame Asinius accompagne ses paroles de gestes et boit un invisible vin, il doit être excellent car une satisfaction gourmande se lit sur son visage

- Mais celui dont nous sommes le plus fiers, Monsieur Asinius et moi, c'est un magnifique rhyton à tête d'âne que nous faisons fabriquer pour nous à Capoue.
C’est notre rhyton fétiche. Vous avez compris pourquoi, Monsieur ! Asinius, c’est  presque ... l’âne !
- ?

Ω Asinus : âne en latin.
Ce rhyton peut être admiré au musée des Beaux Arts de la ville de Paris, Petit Palais. Section : Antiquités des mondes grecs et romains.

- Et pourtant, Monsieur, sur cet âne qui m’a mené jusqu’ici, j’ai failli perdre l’équilibre. Sachez qu’avec Monsieur Asinius cela ne se produit jamais, ni dans un sens ni dans l’autre ! 

        Madame Asinius réalise qu’ils ne sont que tous les deux au milieu de l’esplanade de l’Artémiseîon, juste avec leurs ânes. Sans doute pour rompre l’oppressant de la situation, elle continue ses mystérieuses confidences intimes.
- Avec Monsieur Asinius, nous nous entendons parfaitement, à tout point de vue. De l’âne, Monsieur Asinius en a aussi certaines aptitudes, qui me satisfont complètement. Je serai une ingrate de m’en plaindre.
      Gloussements.

- Mais hélas, Monsieur, nous ne pouvons avoir d’héritiers qu’en venant en pèlerinage ici.

Je me dis souvent que ça vient de Monsieur Asinius, et que je devrais, comme on dit : « aller voir ailleurs ». Mais vous savez, dans ces petites villes de province, tout se sait très vite. Cela ne serait pas bon pour le commerce. Et puis, au Voluptariaseîon, on est cajolé...
- …
         Le sourire béat et les yeux à moitié fermés sont des superlatifs manifestes des paroles de Madame Asinius. Sourire vite éteint, devant la vacuité de l’esplanade.
- Nous ne sommes pas nombreux. Il est vrai que la grande saison du pèlerinage commence plus tard. Mais c’est aussi chez nous le début de la saison des banquets.

       Noyé sous ce flot de paroles et encore dans les nuages du souvenir du doux contact de la mamelle de Madame Asinius, Théophile reste muet.

       La pèlerine allait sans doute continuer à vanter les marchandises de sa boutique quand la femme qui, il y a quelques minutes, servait de l’eau aux légionnaires, s’approche d’eux.

      Tout en faisant le geste de leur proposer de l’eau de sa cruche, elle demande :
- Êtes-vous des pèlerins ?
       Théophile reconnaît maintenant parfaitement la femme qui, une main dans le dos, remplissait sa cruche à la fontaine devant la bibliothèque de Celsus.
- Oui, et non.
       C’est Théophile qui, enfin sorti de sa torpeur, a répondu. À l'inverse, cette arrivée inopinée a fait perdre sa voix à Madame Asinius.

      Pourtant ambigu, cette réponse semble satisfaire la dame à la palla.
- Ne restez pas là, vous allez vous faire remarquer par les Goths. Venez. Si quelqu’un nous surveille, il pensera que je vous ai offert de l’eau, puis de vous héberger.

        Ils la suivent. Les ânes ne se font pas prier, ils ont aperçu quelques touffes d’herbe à brouter.
- Même l’esplanade n’est pas entretenue. Les prêtresses qui ont pu s’échapper aux exterminations commandées par Théodose se sont repliées dans la montagne, derrière des camps de légionnaires romains.
- ?

- Mon époux est légionnaire dans un de ces camps. Certains de ces soldats sont chrétiens, d’autres ont conservé la foi de leurs ancêtres, mais tous sont restés fidèles au principe de Constantin et de Julien selon lequel la religion fait partie du domaine privé de chacun.

Ω Julien était le neveu de Constantin. Quand, à la mort des trois fils de Constantin, il devint empereur, Julien revint, à titre personnel, au polythéisme, et comme son oncle, il considéra que la religion faisait partie du domaine privé. Conformément à cette éthique, il promulgua un édit de tolérance de toutes les religions de l’Empire.
N’ayant pas, contrairement à ses prédécesseurs, opté pour le catholicisme, il fut qualifié plus tard d’apostat par les Chrétiens.
Comme Marc Aurèle, qu’il admirait, Julien a été un des rares empereurs érudits.

Avec l’aide de légionnaires et de paysans, les prêtresses ont reconstruit un temple en l’honneur de Cybèle. Je vais vous y conduire. Moi-même, encore hier, j’ai été y faire mes dévotions.
C’est à cette occasion que j’ai été prévenue de l’arrivée probable d’un envoyé de Maxime. Je me suis proposé de venir l’accueillir.
Il m’a été facile de vous reconnaître, Monsieur … ?
- Théophile.
- C’est bien cela, Théophile. La description qui m’a été faite de vous était parfaite, et vos baxae reconnaissables. Il fallait tout de même que je m’assure que vous n’étiez pas en réalité un émule de Jean Chrysostome.
- ...

- Je vous ai suivi depuis le port. Quelle bonne idée d’avoir envoyé un Chrétien ! J’ai apprécié avec quelle habilité vous avez embrouillé les légionnaires de Théodose.
Plus je vous voyais agir, plus j’étais tranquillisé. Par contre, je ne savais pas que vous étiez accompagné.
- Je …

- Vous avez raison, à Éphèse, un couple en pèlerinage est plus plausible.
- …

- Justement. Entrons dans cette cour ; si quelqu'un nous surveille, il pourra penser que c'est ici que je vais vous proposer de vous héberger. C'est l'atelier d'un de mes amis, il devait restaurer un tambour de colonne.
- …
- Elle représente l'activité qui a fait l'immense renommée de l'Artémiseïon, la fécondité des couples.
Mettez-nous en face de cette femme en péplum, c’est une pélerine. La pierre qui représentait son visage a été rongée par le temps, il témoignait de tout son espoir.

À sa gauche, le jeune homme nu ailé est un Amour.

- Amour n'est-il pas généralement représenté par un enfant avec un arc et des flèches ? Un jeune homme et cette épée ne sont-ils pas surprenants ?
- Pour le traitement de la fécondité, un jeune adulte est indispensable. Bien placée vers la pélerine, vous comprenez ce que cette épée symbolise !
- ?
- Son épée est destinée à changer de fourreau.
- ?
- Bientôt c’est le fourreau de la pélerine qui engloutira cette épée !

Ω Le mot vagin, il vient du latin vagina gladii = fourreau d’épée.

       Théophile, s’apprête à demander des explications, mais se ravise en entendant glousser à côté de lui. Madame Asinius, qui miraculeusement jusqu’à présent se taisait, elle, a compris. Pour Théophile, l’épée de l’Amour fait partie de tous ces mystères qu’il aura à éclaircir à Éphèse. Son Maître n’a-t-il pas anticipé qu’il y apprendra beaucoup et pas seulement sur les manuscrits ? Présentement, il feint d’avoir compris :
- Euh ! Oui, bien sûr. Le jeune homme qui se tient à la droite de la pélerine doit être Hermès.

- C’est bien Hermès. Les traitements de la fécondité constituent une source très importante de revenus pour l’Artémiseîon … et pour tous les commerçants et artisans d’Éphèse. Son regard implore la protection des dieux. Le caducée abaissé vers la pélerine indique qu’elle pourra aussi compter sur le sérieux médical du traitement. Le manteau de voyage, son chlamyde, sur le bras assure la protection de tous ceux qui vont traverser des espaces inconnus.
- ...

- Mon ami sculpteur m’a aussi indiqué qu’il permettait d’équilibrer l’esthétique du travail artistique.​​​​​​​

Ω Ce tambour de colonne est actuellement conservée au British Museum. L’interprétation officielle est à la fois différente, puritaine et ne tenant pas compte qu’Éphèse était un lieu de soin pour les femmes en mal de fécondité.

- Cette partie de la fresque est entièrement corrodée, on distingue à peine des sandales. Quel est le personnage qui les portait ?
- Heureusement, mon ami sculpteur dispose d’un dessin qui lui aurait permis de reconstituer la fresque d’origine.
- …

- C'est un homme assis, tournant le dos à l'Amour, ou, puisque la fresque est sur tambour, il regarde Hermès.
- …
- C’est le pèlerin, ou plus exactement un époux qui accompagne une pèlerine. Celui qui sera heureux que son épouse soit enceinte en quittant Éphèse. Au luxe de ses sandales et à son regard vers Hermès, on peut présumer qu’il dispose de moyens financiers importants, ceux nécessaires pour faire des dons conséquents à l’Artémiseîon.

​Vers Rebecca - 71

Voir les commentaires

Veuve – 69 -

2 Août 2026, 09:43am

Publié par Jean-Pierre FORESTIER

 

 

          Sur le bât de l’âne, que Théophile tient par la bride, un maigre sac de voyage, les étuis destinés à accueillir les précieux manuscrits, et un petit panier.

​​​​​​​Guidé par son âne, l’esprit du lettré vagabonde !

       Une visite studieuse de la bibliothèque de Celsus faisait partie des projets caressés par Théophile.
L'approche du bâtiment anticipe son plaisir. Presque sensuellement, il découvrira les précieux ouvrages, ceux qui ont été sauvegardés par les Éphésiens. Demain ! Aujourd'hui, il ne fera que du repérage.

L’évaluation de ces manuscrits des prêtresses ne prendra que peu de temps à un spécialiste comme lui. Il ira demain matin. Il y sera dès le lever du soleil. Vitruve, le génial architecte, n’a-t-il pas orienté la salle de lecture de façon à ce qu’elle soit baignée de la lumière du matin, la plus favorable à la lecture ?
      Théophile, les yeux perdus dans ses délicieux projets, chemine derrière son âne. En levant les yeux sur sa droite, il se rend compte qu'il est devant le bâtiment de ses rêves.

Les faces patibulaires des Goths de Théodose qui en gardent l’entrée font tristement retomber tous ses desseins.
Il y a plus d’un siècle, les Goths avaient déployé toute une flotte devant l’estuaire du Caystre, pillé la ville et brûlé la fameuse bibliothèque offerte par Celsus à la ville d’Éphèse. Et maintenant, retournement de l’histoire, leurs descendants protègent la nouvelle bibliothèque.

  Jadis, bruissante des discussions entre des lettrés venus du monde entier, l'esplanade de la façade est déserte. Les légionnaires Goths ressentent-ils la solennité de ce sanctuaire du savoir ? Ils ont le dos collé aux portes, parfaitement immobiles et silencieux, semblables aux statues de la façade
  

       D'après les descriptions et les dessins consultés à la bibliothèque d'Alexandrie, Théophile a facilement reconnu les quatre statues d'origine : Sophia, la sagesse et la clarté de l’esprit ; Arete, la vertu et le courage ; Ennoia, la réflexion et la conscience ; Épistème, la science et le savoir.

    Que reste-t-il de ces symboles dont les couleurs s’écaillent ? Signe des temps, deux statues ont été mutilées.

La Sagesse n'est-elle pas la mère de la tolérance et de la miséricorde ?
La Science, devenue suspecte, a été décapitée. La Vertu est celle imposée par le vainqueur.
D’ailleurs, ce n’est pas exactement la Vertu qui est représentée sur ce fronton, mais Arété, la muse de la perfection en toute chose. Mais la perfection n’est-elle pas subjective, encore plus que la vertu ?

        Sur une place vide, le moindre mouvement, même latéral, est immédiatement perçu. D'une main, une femme remplit sa cruche à la petite fontaine située près des escaliers.
Ne l'a-t-il pas déjà croisée en montant depuis le port ?

       Au passage de l’équipage de l’âne porteur d’étuis, n’est-ce pas cette Éphésienne qui avait d’abord discrètement tourné la tête, puis regardé fixement Théophile un court instant avant de faire disparaître son visage derrière sa palla, un grand châle qui descend plus bas que la taille et porté par-dessus la tunique. Théophile avait remarqué qu’elle tenait son autre main en arrière comme quelqu’un qui souffre du dos.

Théophile ne s’est arrêté qu’un court instant, en quelques pas, il rattrape son âne.
        Ses baxae font de lui un suspect. Le nouveau pouvoir n’aime pas les intellectuels.
La même question se répétait à chaque patrouille qu’il croisait :  
- Que transportez-vous sur votre âne ?
- De la paille.
          Immanquablement, le rictus aux lèvres, un légionnaire avait vérifié si ces étuis ne contenaient pas de papyrus.

          Déçu, il aboyait : 
- De la paille ! Êtes-vous certain que vous ne transportez que de la paille ?
- Je dois vous avouer, Légionnaire, que j’ai mélangé un peu de foin bien sec à la paille, c’est un régime spécial pour mon âne.
- Circulez.

        Théophile se garde bien d’ajouter que cette paille et ce foin étaient des conseils de son maître car on lui aurait demandé « quel Maître ? En quoi est-il un maître ? », etc.
Le regard et le front bas des légionnaires ne l'incitent pas non plus à préciser que c'est juste pour parfumer le cuir. Il laisse ses interlocuteurs penser, « penser » étant tout relatif, que l’âne doit être précieux et recevoir du foin paillé, et que cette pitance devait être transportée dans des étuis en cuir.

     Il est vrai que cet âne, il l’a certainement payé deux fois sa valeur à un très aimable marchand du port.

 L’ânier avait justifié le prix par le choix d’un animal à la marche lente et confortable. L’âne fringant vers lequel c’était d’abord porté le choix du jeune savant aurait été plus rapide, mais l’aurait brinquebalé tout au long du parcours.
- Vous avez de la chance, Professeur, c’est le dernier âne paisible qui me restait.

       Quand Théophile s’était enquis auprès de l’ânier du meilleur itinéraire pour se rendre à l’Artémiseîon, la réponse avait été simple :
- Il vous suffira, Professeur, -- Théophile n'avait pas demandé pourquoi il était gratifié du titre de professeur, ses sandales et tous ces étuis devaient constituer des indices suffisants -- de vous laisser guider par l'âne.

Il vous y conduira. Il n'y a plus beaucoup de pèlerins par ici, mais il n'a pas oublié le chemin.
- Des pèlerins ?
- Depuis des temps immémoriaux, notre bienveillante Cybèle a apporté la fécondité à un grand nombre de couples.
- …
- Tenez, Professeur, il y a seulement quelques années, à cette saison, le port grouillait de pèlerins. Tous mes ânes étaient loués. Maintenant, je les vends.

- L’Artémiseîon n’existe plus !
- Si vous voulez parler de la quatrième merveille du monde, elle existe encore, mais l’Empereur Théodose et ses fils l’ont fait fermer, ainsi que tous les bâtiments qui ne sont pas consacrés à la nouvelle religion. Et dépêchez-vous, j’ai entendu parler de démolition.

Ω Le christianisme nicéen devient religion d'État par l'édit de Thessalonique promulgué, en 389, par Théodose Ier et ses fils Gratien et Valentinien II. Auparavant, les cultes étaient restés libres.
Quant aux Goths, ils avaient d’abord été christianisés mais selon la théologie d’Arius selon laquelle il existe une hiérarchie entre Dieu le père et son fils.

- Que sont devenues les prêtresses de l’Artémiseîon ?
- Je ne sais pas. Personne ne le sait. — En baissant la voix, l’ânier avait ajouté — Encore une chose, Professeur, en suivant mon âne, je veux dire votre âne, vous allez rencontrer une grande croix à un carrefour. Arrêtez-vous et signez-vous. Tout le monde doit vous voir vous signer. Il y avait là une statue de Cybèle, ou si vous voulez Artémis, comme l’ont rebaptisé les Grecs, elle marquait ce carrefour, un archonte zélé, un certain Déméas, l’a fait abattre et remplacer par une croix. Savez-vous vous faire le signe de croix ?

- Oui, et je me signe toujours devant une croix, je suis Chrétien.
- Vous êtes Chrétien, vous, Professeur ! Et vous allez à l’Artémiseîon ! Il est vrai que jadis tout le monde était accueilli par notre bonne Cybèle, quelle que soit sa religion. Euh ! Ne répétez pas ce que je viens de vous dire.
- N’ayez crainte. L’amour de Jésus ne nous remplit-il pas tous de joie ?
- Pas vraiment tous !
- …

- Voilà, votre âne est bâté, Professeur. Vos affaires sont bien attachées, y compris vos beaux étuis en cuir.

Là, vous avez le petit panier avec la pelle et la balayette. Avec tous ces événements, l'habitude s'est un peu perdue, mais "avant", chacun ramassait le crottin de son âne. Pour vider votre crottin, c'est simple. Vous trouverez tous le long des voies des grands paniers prévus à cet effet. Ne vous inquiétez pas, cet âne en connaît tous les emplacements. Il s’arrêtera, fera ce qu’il a à faire, vous n’aurez plus qu’à ramasser avec la pelle et la balayette et mettre directement le crottin dans le grand panier. C’est encore plus simple.
- …
- Bonne chance, Professeur. Et, pour l’Artémiseîon, je ne vous ai rien dit.

          En se signant devant la croix, le regard de Théophile avait pu lire l’inscription gravée à sa base :

« Déméas, après avoir abattu l'image trompeuse du démon Artémis, a élevé ce signe de vérité. Il a honoré Dieu, qui chasse les idoles, et la Croix, le symbole victorieux immortel du Christ. »
         Il s’était demandé si ce Déméas n’était pas un oublié de la joie de Jésus.
De l’autre côté du socle, des ouvriers s’efforçaient d’effacer une inscription énigmatique, en lydien, qu’une main rebelle avait tracée hâtivement au charbon de bois : « Quand la Beauté disparaîtra, le monde s’écroulera. ».

       Plus loin, un groupe de trois légionnaires Goth l’avait arrêté.
       Plus Théophile, guidé par son âne, se rapprochait de l’Artémiseîon, plus les gardes s’étaient montrés nerveux. Et plus les réponses de Théophile étaient devenues ésotériques. 

Cette fois, précédant une question sur la paille et le foin, il leur avait demandé s’ils avaient tous les trois le même rang. Comme ils étaient de trois grades différents, Théophile s’était approché et leur avait dit avec impertinence :
- Je vous bénis tous les trois, au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit.
- Où allez-vous ?
- Je sais d'où je suis venu et où je vais, mais vous, vous ne savez pas d'où je viens, ni où je vais. Vous jugez selon la chair ; moi, je ne juge personne.
         Et devant les légionnaires médusés, il avait ajouté à l’intention du plus gradé :
- Je vous donne un nouveau commandement, aimez-vous les uns les autres.
         Un décurion qui avait vaguement reconnu des paroles sacrées, avait lâché un :
- Aller, circuler.

        Dans cette atmosphère oppressante, plus encore que celle d’Alexandrie, que pouvait voir Théophile de la splendeur d’Éphèse ?

       Eh quoi ! Elle est assise solitaire, cette ville si peuplée ! Elle est semblable à une veuve ! Grande entre les nations, souveraine parmi les états. Elle est réduite à la servitude !

Elle pleure durant la nuit, et ses joues sont couvertes de larmes. De tous ceux qui l'aimaient, nul ne la console. Tous ses amis lui sont devenus infidèles, ils sont devenus ses ennemis.

        Lui et son âne, ou plutôt son âne et lui, avaient parcouru la Voie sacrée avec la lenteur respectueuse qu’il convient à une voie menant jusqu’à la quintessence des splendeurs : l’Artémiseîon.
       Sur un côté de la voie : le foisonnement d’ex-voto témoigne de la satisfaction des pèlerins. Pendant plus d’un millénaire, des couples sont venus à l’Artémiseîon demander à Cybèle de leur accorder la fécondité.
Brusquement, l'âne s'arrête. À l'odeur, Théophile ne tarde pas à en comprendre la raison. L'âne a ses habitudes, un grand panier à crottin est juste à côté d'eux. Après avoir, maladroitement, fait les opérations nécessaires pour laisser la voie d'Éphèse suffisamment propre, Théophile lève les yeux. Il est juste au pied d'une statue.

L’intolérant Jean Chrysostome était passé avant lui, la statue avait été décapitée, mais il persistait dans son maintien, dans son allure, une impression de majesté, de grâce, de dignité. Cette femme, car c’était la statue d’une femme, avait dû inspirer une grande confiance à tous ceux qui avaient eu la chance de se trouver en face d’elle.
         L’inscription avait été martelée. De son nom, il ne restait de bien visible que la première et la dernière lettre : un ├, le Hêta du grec archaïque. Bien que la tête de la couleuvre ait été brisée, d’après le bâton d'Esculape, cette éminente dame avait été médecin.

Ω Cette statue mutilée est encore visible à Éphèse sur la voie des Courètes.

       Des boutiques qui en toute saison devaient déborder de poissons, légumes, miel et aromates, il ne reste que des boutiques abandonnées ou saccagées.
Aux harangues des marchandes a succédé le silence, juste parfois interrompu par le pas cadencé des Goths à la figure aussi rubiconde que ceux d’Alexandrie. Trouveront-ils eux aussi leur bière fraîche au bout de leur ronde ?
         Quelques chiens y cherchent encore, par habitude, dans d’anciens déchets, une maigre pitance.

         Quelques vieilles Éphésiennes, dignes dans leur courte tunique portée sur de longs chitons frôlant le sol et presque transparents, rappellent la foule bigarrée d’un passé pas si lointain.
Les couleurs et motifs raffinés qui devaient fleurir sur leurs vêtements sont délavés. Même s'ils semblent avoir été soigneusement raccommodés, les ajours, rubans et nœuds s'effilochent.

​​​​​​​

Ultime coquetterie : elles bravent d’un regard effronté tous les soldats qu'elles croisent.   

 

        Comme toute la cité, l’Artémiseîon a été saccagé par une foule conduite, ou inspirée, par Jean Chrysostome, une de ces foules qui menées par une funeste bouche d’or perdent toute humanité.

Une de ces foules bestiales dénoncées et craintes par Héraclite. Le phulax, le sage d’Éphèse imaginait-il cette dévastation quand, assis sur les marches de l’Artémiseîon, il comparaît le Monde avec ces enfants qui, devant lui, jouaient aux dés ?

 

Ω Au cinquième siècle avant notre ère, Héraclite voyait une Nature gouvernée par le hasard : plus précisément par des dés lancés par des mains immatures.

Beaucoup plus tard, Einstein, pour exprimer son doute vis-à-vis de la physique quantique, a fait remarquer que « Dieu ne joue pas au dés ». Puis, rapidement, il se convertit aux relations d’indétermination émises notamment par Heisenberg, Bohr, Dirac….

Le hasard est une notion difficilement acceptée par les êtres humains. Ils préfèrent le destin, un dessein divin, ou encore comme Diderot, dans son Encyclopédie, le hasard est l’insuffisance de notre connaissance de « toutes les propriétés de la matière ».

Artémiseîon est en face de Théophile.        

Même si les livres l’ont parfaitement instruit de son architecture, la majesté qui émane de ce gigantesque temple le fige sur place.
        Comme il connaît la bibliothèque de Celsus, le temple de Cybèle, devenu celui d’Artémis, n’a aucun secret pour lui. Le premier temple aurait été fondé par des Amazones. Les Grecs ont tellement fantasmé sur ces guerrières qu’il est difficile, même à Théophile, de savoir si elles existent ou si elles ne sont que le fruit de l’imagination des poètes, ou des politiciens.

        L’avenir lui donnera bientôt la réponse.

         Le plan du temple actuel fut établi par les architectes de Crésus, deux Crétois, le père et le fils.
Le roi de Lydie estima que s’il avait pu libérer Éphèse du joug grec, c’est à Cybèle qu’il le devait. La déesse-mère de toute l’Asie méritait bien qu’un roi aussi riche construise un temple à la hauteur de sa propre majesté, et tout en marbre.

Dans une région où les dieux sont si chahuteurs, le premier souci des architectes s’était porté sur les soubassements. La plasticité de l’argile d’un marécage pouvait absorber quelques légers tremblements de terre ; mais anticipant sur le caractère particulièrement turbulent des dieux en cet endroit du monde, ils avaient sagement ajouté sur toute la surface du terrain des outres de peau de chèvre remplis de charbon de bois.
​​​​​​​Ces précautions prises, ils pouvaient disposer d'une surface suffisante pour construire un temple de soixante-quatre toises de long sur trente et une toises de large, soit presque deux carrés accolés.

Ω 115 m/55 m

Huit doubles colonnes monolithiques surmontées par un fronton triangulaire. Théophile est au milieu d’une symétrie parfaite.
Ce que n’ont pu détruire les dieux, les hommes le peuvent, ils sont en train de le faire.

       Théophile se hâte.

     La voici. C’est elle. Elle est là, devant lui, au fond du temple et pourtant grande. Elle n’a pas encore été abattue. Elle est dans une demi-pénombre, mais offerte aux yeux de Théophile comme elle le fut à tous ses dévots depuis la nuit des temps. Elle est là, celle qui veille sur tous les Éphésiens de toutes les croyances, la sublime déesse de la fécondité : Cybèle.
​​​​​​​
Premières marques de l’intolérance de Théodose, ses avant-bras ont été arrachés, il n’en reste que des moignons. Ils étaient ouverts en signe de paix et d’infinie bienveillance.

        Sa statue, bien qu’aussi haute que les colonnes du temple, est remarquablement semblable au xoanon posé sur l’autel domestique du Maître, à Alexandrie.

La similitude est renforcée par les amputations.
Pourtant, Théophile ressent une différence. Elle n’est pas seulement dans la précision des détails, ni le nombre d’oves.  Le sourire ! Celle d’Alexandrie exprime la béatitude, l’extase ; celle d’Éphèse envoie un regard serein, aimable, universel.

       Sous la garde sourcilleuse de légionnaires, des ouvriers commencent à démonter tout ce qui peut être récupéré, et notamment les colonnes. Elles serviront à rebâtir des églises dans tout l'Empire. Ensuite, le temple servira de carrière de pierre.

Ω Les plus belles colonnes seront utilisées pour construire Sainte-Sophie de Constantinople, actuel Istanbul (Turquie). Sur place aujourd’hui ce ne sont que quelques fragments qui matérialisent l’ancien emplacement de la merveille du monde.

        Déjà, du temple d'Hadrien, il ne reste que le fronton d'entrée, le reste a été rasé et des fresques de marbre passées au four à chaux.

Ce temple dédié à l’ancien empereur exprimait la gratitude des Éphésiens envers un pouvoir impérial qui lui avait accordé la libertas. Le symbole est clair : Hadrien avait donné la liberté, Théodose veut en faire disparaître toute trace.
L’intolérance de ces actes choque le Chrétien qu’est Théophile. En regardant le cœur serré les ouvriers faire leur funeste travail, il murmure une parole de Jésus : "Détruisez ce temple, et en trois jours je le relèverai".

        Pour couper court aux regards suspicieux des gardiens, Théophile s’éloigne un peu plus de l’Artémiseîon, mais son esprit s’est déjà dissipé. Il est ailleurs, il est en Égypte. Cet âne, à côté de lui, pourrait être un de ceux que lui a promis son maître. Ces étuis, vides aujourd’hui, seraient pleins de volumens. Il s’imagine revenu à Alexandrie et accompagnant la jeune médecin itinérante, Hatchepsout. Ils auraient été ensemble chez le scribe.

           Le visage du jeune savant s’empourpre, le souvenir de l’eau qui coulait le long du corps aimé est une caresse de son âme. Cette vision a-t-elle été induite par cette eau qui, au loin, coule d’une amphore dans les gobelets de légionnaires en garde devant l’Artémiseîon ?
La femme qui s’incline tient une main derrière son dos.

Voir les commentaires

Hatchi - 68

23 Juillet 2026, 10:32am

Publié par Jean-Pierre FORESTIER

Retour vers

 

Hatchi- 68 –

 

- Bonjour Théophile. Tu es un peu en retard. Mettons-nous au travail. Hier, avec ton coup de chaleur, nous n’avons pas beaucoup avancé.
- Bonjour maître. Veuillez m’excuser pour hier.

- Que tiens-tu aussi religieusement ? Sont-ce des cadeaux destinés à te faire pardonner ton coup de chaleur ? Quand tu t’étais retrouvé parmi les nuages !
- Euh, non maître. C’est ce qui m’a mis en retard. Ce sont des cadeaux pour Hatch …, pour … votre très honorable, … estimable nièce, Hatchepsout.

- Pour la remercier de t’avoir porté secours ? Il ne fallait pas, Théophile. Surtout que pour une future médecin, elle n’a pas fait preuve d’une grande efficacité, mais je crois avoir compris pourquoi !

- Maître, un très ancien papyrus commence par « Je t'ai pris pour femme lorsque j'étais un jeune homme. ». Un peu plus loin, la prière d’amour fait référence à « Mes parfums, les gâteaux avec les vêtements ». C’est ce texte qui m’a guidé dans le choix de cadeaux à offrir à une jeune fille.

- Et quels sont donc ces cadeaux, Théophile ?
- Un peu d’encens comme parfum, et des gâteaux. J’ai enveloppé le tout dans cette jolie petite pièce de tissu brodé.
- L’idée est bonne, et originale. Je connais ce texte, Théophile, mais es-tu certain de ta traduction ?

- Oui, Maître. J’ai juste un petit doute pour « avec », j’hésite entre « avec » et « sous ».
- « Mes parfums, les gâteaux sous les vêtements » conviendrait certainement mieux dans le contexte, l’encens est un parfum à fumigation. Je pense que ta traduction est un peu trop littérale.

- Je ne comprends pas, Maître.
- Ça ne fait rien Théophile. Tes présents sont une charmante attention.
- …

-  Est-ce toi qui as choisi ce parfum ?
- C’est moi qui en ai eu l’idée, le parfumeur l’a confirmé.
- … ?
- Quand je lui ai récité le texte du papyrus, il m’a confirmé que l’encens était le mieux adapté à ma demande ; lui aussi a changé le « avec » en « sous ». C’est de l’encens de Gaza, le meilleur d’après ce qu’il m’a dit.
- Il a cette réputation, effectivement. Ce parfumeur t'a expliqué pourquoi l'encens allait bien " sous les vêtements " ?
- Non, il a juste souri.

- Sais-tu, que pour les Égyptiens, encens est aussi une métaphore ?
- ?
- Une analogie avec l'usage que les femmes, les femmes fortunées font de l'encens.

- ?
- Encens est une appellation imagée, plutôt flatteuse, de la vulve d’une femme !
          Le maître sonde le regard de son disciple. Même si elle n'est que livresque, Théophile connaît la vulve des femmes. D'ailleurs, il ne s'émeut pas, il cherche juste à situer la vulve dans les planches d'anatomie des livres qu'il a lus. Conforté dans son jugement, le maître continue ses questions 

- Et les gâteaux ?
- C’est ma logeuse, une solide Égyptienne, qui les a préparés. Ce sont les meilleurs gâteaux d’Alexandrie.

- Certainement !
- Savez-vous, Maître, ce qu’elle m’a répondu quand elle a su que je les destinais à une jeune fille pour laquelle mon cœur battait.
- … ?
- « C’est une excellente idée Théophile, les jeunes filles aiment les douceurs ». Sa voix était toute attendrie.
- Ta logeuse est une aimable personne.
- Très aimable. Je me souviens exactement de ses paroles quand, ce matin, elle m’a donné ce paquet : « Voici, des gâteaux qui plairont à l’élue de ton cœur.
Ce sont les meilleurs baklavas d’Alexandrie, je les prépare comme m’a appris ma grand-mère, celle qui est née dans La Terre du lait et du miel ».

J’ai ajouté des atayef, ces crêpes roulées que les Égyptiens mangent d’habitude pour les fêtes de printemps. Selon la coutume, je les ai farcies avec des pistaches hachées, du miel et du fromage frais, celui que j’ai utilisé est très crémeux et j’en ai mis beaucoup. ». Puis elle a retrouvé sa gouaille pour ajouter : « Les rouleaux que j’ai fait pour ton cadeau particulier sont un peu plus gros que d’habitude, ta chérie ne devra pas les tenir trop longtemps sérés dans la main, sinon un peu de crème risque de s’échapper ! »

- Vraiment ! Elle a dit ça ! Ta logeuse ne serait-elle pas un peu polissonne ?

- Je ne sais pas, Maître. Elle m’a dit que pour mieux adapter les baklavas à ma demande, quelques-uns avaient la forme de petits nids, qu’elle avait bien parfumés aux fleurs blanches. Ils dissimulent un délicieux mélange de figues sèches, de miel et d’épices, qu’elle m’a énumérées, mais dont j’ai oublié le détail ... Et …
- Et… ?

- Et je me demande ce qu’elle a voulu dire à propos du nid ? 

- Du nid ?
- Elle m’a dit être toute disposée à me montrer le sien.
- Te montrer son nid !
- Oui. Je lui ai répondu poliment qu’actuellement j’étudiais des manuscrits de la XVIIIe dynastie mais pas l’ornithologie. J’ai ajouté que si mon intérêt se portait un jour sur les oiseaux, ce serait avec plaisir que j’observerais son nid. Et, je ne sais pas pourquoi, ça l’a fait glousser.
      Le vieil homme réprime le rire qui crispe ses yeux et les muscles de son visage, il se contente d’acquiescer en essayant de ne rien faire paraître.

- Par Osiris ! Tu as vraiment beaucoup à apprendre, Théophile, je veux dire en dehors des manuscrits de la XVIIIe dynastie.

Voyons. Si j’ai bonne mémoire, la prière d’amour commence par : « Je t'ai prise pour femme lorsque j'étais un jeune homme…». Dis-moi, Théophile, ces douceurs et ce parfum seraient-ils destinés à accompagner une demande particulière ?
- …
- Allez, parle, Théophile.
       Une nouvelle fois, le disciple rougit, mais, résolu, il lance d’un trait :
- Maître, j’ai l’honneur de vous demander la main d’Hatchepsout, votre infiniment estimable nièce.

- As-tu bien réfléchi à ta demande, Théophile ?
- Oui, Maître, je me consume d’amour pour votre nièce.
​​​​​​​- Je te crois, Théophile. Mais vous vous connaissez à peine. Surtout, as-tu réfléchi à l’opinion d’Hatchi ?

       Le regard vague et la main dirigée vers les deux xoana, ceux de feue son épouse, le maître ajoute :

- Sais-tu que c’est elle, celle qui allait devenir mon épouse, qui avait pris l’initiative. Nous nous connaissions depuis longtemps. Il est vrai que nous étions bien ensemble, très bien même. Un jour, un petit bouquet de fleurs dans chaque main, elle m’a demandé, tendrement, que nous allions chez le scribe. »
       Quand enfin, une larme encore au coin de l’œil, le maître sort de ses souvenirs, le disciple se permet de l’interroger :

- Hatchi vous a-t-elle fait des confidences, Maître ?
- Pas vraiment. Il me semble juste avoir compris, avoir compris …
- N’aurait-elle aucun sentiment pour moi ?
- Hatchi m’écoute avec beaucoup d’attention, et même d’admiration, quand je parle de toi, mais elle ne m’a fait aucune confidence sur ses sentiments. Je te rappelle seulement qu’elle est Égyptienne, et que même si tu as adopté la religion des Évangiles, tu restes un Égyptien.

- Maître, je n’ai jamais renié ni mes origines ni ma culture égyptienne.  Jésus est amour et tolérance.
- Hum ! Il est vrai qu'au cours de notre exégèse sur Bethsabée, Hatchi a dit qu'elle épouserait un Égyptien, même s'il est chrétien.
- …

- Pour les Égyptiens, Théophile, primo : c’est la fille qui propose au garçon de l’épouser. Deuxio : les épousailles sont un engagement privé qui n’est ni religieux, ni de l’administration publique. Elles expriment la volonté commune de vivre ensemble, de s’apporter une mutuelle assistance, notamment pour élever leurs enfants.

- Ce sont là, mes vœux les plus chers, Maître.
- Tu sembles très amoureux, Théophile. Les épousailles doivent transcender une passion. Vous irez chez un scribe signer votre contrat d’épousailles. Tu diras devant lui « Je t'ai faite mon épouse » et Hatchi répondra « Tu m'as faite ton épouse ». À partir de ce moment, tu appelleras Hatchi ta sœur, et Hatchi t’appellera mon frère.

Ω Ces tendres dénominations ont longtemps fait croire que les Égyptiens se mariaient entre frères et sœurs. En réalité, cette coutume qui existait chez des familles régnantes, y compris les Ptolémée, n’était qu’exceptionnelle chez les autres Égyptiens. 

- Maître, je suis ému rien qu’à cette pensée.

- Plus que des prières dans ton église, tu te souviendras des conseils du scribe Ani « Si tu es sage, aime ta femme sans mélange, sans une autre femme, nourris-la convenablement, habille-la bien. Si tu la repousses, ton ménage ira à vau-l'eau. Caresse-la et remplis ses désirs. Ouvre-lui tes bras, appelle-la. Témoigne-lui ton amour. »
- ...

- Ne rougis pas constamment, Théophile, c’est agaçant. Tu n’es plus un enfant. Tu veux épouser Hatchi, soit.

Mais ma nièce épousera un homme qui saura être à son écoute. N’oublie pas que si elle est repoussée, insatisfaite, ton épouse deviendra dépressive, ou hystérique, ou acariâtre, ou les trois à la fois.

- Vous m’inquiétez, Maître. Mais Socrate ne prétend-il pas qu’il a épousé Xanthippe pour son caractère acariâtre, et qu’ainsi il pouvait s'exercer à la patience ?
- Sottises ! Par Osiris ! Connaissant les penchants sexuels de Socrate pour les garçons, il est fort probable qu’il ne remplissait pas vraiment les désirs de Xanthippe. J’espère, Théophile, que tu trouveras d’autres moyens pour exercer ta patience.

- Oh, Maître !

- Et voilà, tu rougis encore. De la patience, il vous en faudra pour élever vos enfants. Préparer ensemble ses enfants à occuper leur place dans l’harmonie immuable de l’Univers est un devoir sacré pour les Égyptiens.
- Maître, je, ... nous ferons de la vie de nos enfants un bonheur continuel.
- Que le Maât vous aide, et c’est avec plaisir que je verrai des petits neveux et nièces courir dans cette domus.

          Les deux hommes étaient dans leurs rêves d’enfants jouant autour d’eux quand le maître se reprit le premier :

- Connais-tu Strabon ?
- Le grand géographe romain ?
- Strabon était Pontin, mais, je te l’accorde, il était de culture romaine et surtout un grand admirateur des Grecs.

À la fin de son livre XVII, il rapporte deux usages très spéciaux qui n’appartiennent qu’aux Égyptiens. Le premier qu'il décrit est la préparation de la bière, par des femmes. Quel est d'après toi, Théophile, le second ?

- Maître, j'ai lu la Géographie de Strabon, mais j'avoue mon défaut de mémoire. N'est-ce pas dans ce paragraphe qu'il réaffirme que les Juifs sont originaires d'Égypte ?

Ω Thèse reprise par Messod et Roger Sabbah dans leur livre : Les secrets de l'Exode.

- Oui, et il n’a d’ailleurs qu’à moitié tort, mais ce n’est pas de cela dont je veux te parler aujourd’hui. Si je te dis que c’est un usage « spécial », « l’un de ceux auxquels les Égyptiens tiennent le plus ».

- Je ne vois vraiment pas, Maître.
- Si j’ajoute qu’au paragraphe suivant, le célèbre géographe observe que des poissons de mer remontent le Nil, puis enfin il conclut magnifiquement son chapitre par un « Voilà ce que nous avions encore à dire au sujet de l'Égypte. »
- Ce serait quelque chose, Maître, auquel les Égyptiens tiennent beaucoup et qui se situe entre la bière et les poissons du Nil ! Ce doit être quelque chose de mystérieux concernant la préparation de nos aliments.

- Par Osiris ! Tu t’égares, Théophile. Tu ne vois vraiment pas est quel  autre usage spécial aux Égyptiens, et l'un de ceux auxquels ils tiennent le plus » ?
- ?
- Écoute-moi bien, Théophile, cet usage « consiste à élever scrupuleusement tous les enfants qui leur naissent ».
- Comment ai-je pu l’oublier, Maître !

- Oui, monsieur l’ami des Grecs, nous élevons tous les enfants qui nous naissent. Oui, Monsieur Strabon, en Egypte, ce n’est pas le pater familias qui décide de garder un nouveau-né ou de la jeter à la voirie.
Oui, nous, nous élevons nos enfants scrupuleusement, tous nos enfants, même les filles !

Je comprends, Monsieur le Romain thuriféraire des Grecs que cet usage vous paraisse spécial, mais vous avez raison Monsieur Strabon, c’est à quoi, nous les Égyptiens, tenons le plus. Encore plus qu’à la fabrication de la bière, que nous buvons tiède, et à la pêche aux poissons de mer péchés dans le Nil !
- …

- Calmez-vous, Maître. Ce n’est pas parce que je parle grec et latin, comme vous d’ailleurs, et quelques autres langues, que je suis hellénisé, ou latinisé. Je reste un Égyptien. Un Égyptien chrétien, mais un Égyptien. Même chrétien, je garde ma culture égyptienne.
- Une langue véhicule une culture, et qui admire une langue, admire une culture.

- Croyez-vous, Maître, que si un jour il me venait de parler la langue des hippopotames, j’admirerais mes co-locuteurs ? Pensez-vous, Maître, que je passerais mes journées dans la fange à défendre mon marigot ?
- Par Touëris ! La grande déesse hippopotame de la maternité ! J'espère que sous ses auspices, j'aurai bientôt un premier petit-neveu ! Ou avec autant de plaisir, une petite nièce !
- Dieu vous entende, Maître.

- Puisque tu es Chrétien, Théophile, tu dois connaître ce passage de l’Exode de la Bible où Pharaon donne des ordres à deux sage-femmes.

- Oui, Maître, ce passage est particulièrement intéressant, Pharaon ordonne aux sage-femmes de faire mourir les garçons des Hébreux. Elles doivent agir discrètement pendant que les parturientes sont encore accroupies sur les briques sacrées.
- Alors, que font les sage-femmes ?

- Elles ne tuent pas ces bébés. Et elles mentent, Maître. Elles mentent à Pharaon. Elles prétendent que les femmes des Hébreux accouchent facilement. Elles prétendent que quand elles arrivent pour aider ces femmes, le bébé est déjà dans les bras de sa mère, et qu’elles ne peuvent donc plus agir. Ce passage permet une intéressante étude sur le mensonge. Faut-il mentir pour sauver des vies humaines ?

- Nous étudierons le mensonge une autre fois, Théophile. Comment s’appellent ces deux sage-femmes ?

- Schiphra et Pua, Maître.
- Très bien Théophile, ta mémoire est excellente. Voyons quelles sont tes capacités de déduction. Sont-ce là des noms Hébreux ou Égyptiens ?
- Égyptiens, Maître ! Les sage-femmes mises à la disposition des Hébreux par Pharaon sont des Égyptiennes.
- Félicitations. Et qu’en déduis-tu, Théophile ?
- Sur le mensonge, Maître ?

 Non, pas sur le mensonge ! Sur l’amour inconditionnel que nous portons aux enfants !
- ?

- Par Touëris, ces sage-femmes sont égyptiennes, Théophile ! Et pour une Égyptienne, Théophile, tous les enfants qui naissent sont sacrés, qu’ils soient des garçons ou des filles, qu’ils soient Hébreux ou Égyptiens.
- …
- Pour les Égyptiens, un enfant est plus sacré que l’obéissance à Pharaon. Voilà, Théophile, ce que j’aurais aussi voulu dire à ce Monsieur Strabon, ce géographe romain.

- …
- Quant au mensonge, Théophile, pour qu'une exégèse soit convenable, il ne faut pas s'appuyer uniquement sur la Bible, mais tenir compte ici des coutumes des Égyptiens. C’est par leur attachement sacré aux enfants que Schiphra et Pua ont menti à Pharaon. 

- Vous venez, Maître, de faire une très intéressante critique des exégèses de la Bible. Ainsi que de Strabon, le géographe romain.
- …
- Mais vous-même, Maître, n’habitez-vous pas une domus, une villa que vous avez achetée à un Romain.

- Les Romains prennent tout ce qui leur est bon et utile chez les peuples qu’ils côtoient, ou occupent ; ils mélangent et l’adoptent. Ils ont pris la domus chez leurs voisins Étrusques, qui eux-mêmes l’avaient ramenée de Lydie. Mais surtout, pour créer une civilisation, ils ont su utiliser le système familial équilibré étrusque.
La civilisation ne leur suffisant pas, ils ont voulu créer un empire. Un empire nécessitant une hiérarchie, les Romains ont pris aux Grecs le patriarcat, et tous les dieux qui vont avec.

- Alors, Maître ?
 

- Par Jupiter ! Pourquoi ne ferais-je pas comme eux ? Ils occupent l’Égypte, j’adopte leur domus. D’ailleurs, la maison à cour intérieure existe depuis toujours chez les Égyptiens.
- Je connais très bien ces maisons Maître, j’y ai vécu jusqu’à ce que je suive La scribe.
- Ton ascension sociale Théophile, est en ton honneur et en l’honneur de cette scribe.
- Que Dieu bénisse sa mémoire !
- Je ne veux en rien minimiser l’action de ta scribe, Théophile, mais elle n’a fait que se conformer à notre profonde culture égyptienne. C’est par la promotion des talents, de tous les talents, y compris ceux des plus modestes chevriers, que notre civilisation a pu durer plusieurs millénaires.

- Qu’ont ajouté les Romains à la maison égyptienne pour en faire la domus ? Un pompeux vestibule.

- Tu le trouves pompeux, mon vestibule, Théophile ?
- Un peu quand même, Maître, ces colonnes, ce marbre !
- …
- Ne serait-ce pas, Maître, ce tablinum spacieux, qui donne à la fois sur la cour et le jardin, qui vous a séduit ?
- Je vois à tes yeux que tu t’installes déjà dans ce tablinum. Patiente quand même un peu, Théophile !
- …
- Mais il est vrai que cette domus reviendra à Hatchi. Elle pourra installer son cabinet médical dans le tablinum !
​​​​​​​- …

- Votre nièce n’aurait jamais pu faire de telles études en Grèce. Les Grecs ne donnent que le minimum d’éducation à leur fille,
 

- Au sujet de l’éducation, puisque tu faisais référence à Socrate, Théophile, ce Grec n’a pas mieux réussi dans le bonheur conjugal que dans l’éducation des enfants. Quand il dit « Nos jeunes aiment le luxe, ont de mauvaises manières, se moquent de l’autorité et n’ont aucun respect pour l’âge. À notre époque, les enfants sont des tyrans. » N’est-ce pas un aveu d’échec complet pour lui et aussi pour tout le système éducatif grec ? Il est vrai que l’objectif des Grecs n’est pas de faire le bonheur de leurs enfants mais de les dresser à être des soldats et, plus récemment, depuis qu’ils sont devenus chrétiens, des prédicateurs.

 Socrate était un philosophe grec.
- Justement, Théophile, connais-tu un philosophe égyptien ?
- Je ne vois pas, Maître. Il doit y en avoir, mais je …
- Ne cherche pas, Théophile. Il n’y a pas de philosophe égyptien. Pourtant, si on en croit Hérodote : « de l'Égypte, tous les Grecs doivent se reconnaître débiteurs ». Alors ?
- C’est vrai, Maître. Comment l’expliquez-vous ?

- Très simplement, Théophile. Par le bec de Thot, dieu de la sagesse ! Les Égyptiens n’ont jamais eu besoin de philosophe pour soigner leur âme ! Sauf, il est vrai, quand nous fument sous la domination des Hyksôs. La philosophie nous a aidés à endurer leur odieux système patriarcal. Les Égyptiens finirent par se révolter pour rétablir leur coutume, leur civilisation, celle d’un système familial équilibré.
- …

Ω L’Égypte subit l’éclipse des Hyksôs, entre la XIVe à la XVIIe dynastie.

- Autre chose encore, Théophile, je te rappelle qu’une épouse n’est pas seulement faite pour admirer l’intelligence de son époux, ni pour qu’il lui expose ses recherches, aussi brillantes soient-elles.

- Comment avez-vous pu penser, Maître, que j’avais de telles intentions ?
- Je te connais si bien, Théophile ! Hatchi sera médecin, elle n’a plus que son doctorat à présenter. Elle t’admire et continuera à t’admirer, mais elle aura aussi sa propre activité professionnelle.
- Pourquoi y verrais-je un inconvénient, Maître ?
- Elle t’écoutera, mais toi aussi, tu devras l’écouter et lui montrer ton admiration pour ses qualités de médecin. À chaque occasion, tu la valoriseras ; tu raconteras ce diagnostic difficile qu'elle a su apporter et comment elle a réussi à vaincre la maladie. Tu pourras aussi rapporter son empathie qui l'a fait tant appréciée des malades.

- Naturellement, Maître.

- Valoriser son conjoint est un des secrets d’épousailles réussies. L’inverse est l’indifférence, et pire que tout, le sarcasme qui dévalorise le conjoint.
- !
- Le sarcasme est bien pire que l’adultère !
- ?

- …
- Maître, mais je vous vois très soucieux. J’aime Hatchi. Je veux l’épouser.
- Doucement, Théophile. Je fais confiance à Hatchi, elle exprimera clairement son choix. Et, comme je l’espère, elle te demandera en épousailles.
- …
- Tu es mon meilleur disciple, mon plaisir sera infini si tu deviens mon neveu. Et je crois que tu feras un bon époux. Non, ce n’est pas cela qui m’inquiète.
- ?

- Par Athanase ! Ce qui m’inquiète, c’est que tu voudras certainement aller dans une église.
- Aller, avec Hatchi, dans une église pour rendre grâce à Dieu de l’immense bonheur qu’Il a bien voulu m’accorder, sera pour moi un infini plaisir. Et bien que cela soit rarement pratiqué, je souhaiterais qu’un prêtre nous bénisse.

Ω Le mariage catholique n’a été institué comme un sacrement que par le quatrième concile du Latran en 1215.

- Ce prêtre ne va-t-il pas annoncer d’un ton péremptoire que la femme doit obéissance à son mari ?

Comme je crois qu’un certain Saul de Tarce l’a écrit dans l’une de ses épîtres. Soit dit en passant, si ce Saul ou Paul s’est adressé aux Éphésiennes, c’est qu’elles étaient considérées comme les femmes les plus libres de tout l’empire romain ; après les Égyptiennes évidemment !
- Le prêtre sera évidemment égyptien.

- Tu me rassures qu’à moitié, Théophile.

- Maître, le Royaume de Dieu est à la fois partout parmi nous et n’est pas de ce monde, c’est un mystère.

Les épousailles sont un autre mystère : celui d’une communion de deux âmes vers Dieu.
- Pour célébrer cette communion, vous devrez chanter le grand hymne à Isis en honneur de la femme ?
- C'est toi la maîtresse de la terre
- Très bien Théophile. Je te rappelle la fin de l’hymne : … tu as rendu le pouvoir des femmes égal à celui des hommes.

Ω Papyrus d'Oxyrhynque n°1380, IIe s. av. J.-C.

- Rassurez-vous Maître, il n’y a aucune incompatibilité entre les Évangiles et l’hymne à Isis. Il pourrait parfaitement être adressé à Jésus.

Et si on lit Matthieu entre les lignes, Jésus a certainement séjourné en Égypte.
- Comme tous les grands penseurs !
- …
- Du temps où nos pharaons, les Ptolémée, étaient grecs, des scribes égyptiens ont cru utile de réécrire, noir sur blanc, le grand hymne à Isis.
En Égypte, dans un couple, le rapport entre les sexes est simplement basé sur l’harmonie du Maât. Et j’ajoute, sur le simple bon sens.
L’épouse garde son nom, Hatchi deviendra simplement « épouse de Théophile ».
- Maître, cette perspective m’enchante.
- Elle m’enchante autant que toi, Théophile.
      Après avoir rapidement évacué le léger trémolo d’émotion qui avait modulé sa voix, le maître continue :

- À propos, je t’annonce que pour vos épousailles, je vous offrirai des ânes.

- Des ânes ! Je vous remercie, Maître, mais pourquoi des ânes ?

- Un médecin égyptien commence toujours sa carrière comme médecin de campagne itinérant. Selon la culture égyptienne, dans les couples, selon les cas, l’épouse suit son époux, ou l’époux suit son épouse ! Des ânes vous seront très utiles. Également à toi, Théophile, tu pourras transporter tes rouleaux de papyrus.

- !
- Bon, bon. Tu verras tout cela avec Hatchi à ton retour.
C’est le système des Grecs, leur impérialisme culturel, que je redoute, d’autant plus qu’il s’est maintenant amplifié avec leur monothéisme. Un seul dieu ! Quelle idée étrange, et dangereuse.
- À mon retour ?

- Il y a un bateau phénicien qui part pour Éphèse demain matin, tu le prendras.
- ?
- Maintenant que, sous la pression de Chrétiens fanatisés par Chrysostome, elles ont été obligées de se replier dans l’arrière-pays, ces dames de l’Artémiseîon ont cruellement besoin de liquidités. Elles voudraient vendre des manuscrits, des parchemins ou des papyrus, je ne sais pas. Leur agent, un certain Maxime que j’avais connu jadis à Éphèse, m’a demandé de les évaluer. Si tu estimes qu’ils sont suffisamment rares et intéressants, tu les acquerras pour la Bibliothèque.
- …

- Il est vrai, Théophile, que j’ai des souvenirs à Éphèse, mais je vieillis, tu iras à ma place. Oui, tu es parfaitement qualifié. Piètre maître que celui qui n’est pas surpassé par son disciple !
- …

- Et à Éphèse, tu apprendras beaucoup et pas seulement dans le domaine des manuscrits anciens.
- Faites-vous allusion, Maître, à des mystères que je ne pourrais résoudre qu’en terre asiatique ? À la bibliothèque de Celsus ?
- Oui, mais pas seulement, Théophile. Pas seulement.
- ?
- Les prêtresses t'apprendront ce qu'un garçon comme toi doit savoir pour suivre les conseils du scribe Ani, et notamment pour apprendre à témoigner son amour à son épouse.
- ?

- Comme la situation politique est tendue dans tout l’Empire romain, essaye d’être discret, et prudent aussi. Prends ces étuis vides, ils te serviront à ramener les manuscrits. Remplis-les de paille pour éviter qu’ils ne s’écrasent pendant le voyage. Tu peux la mélanger avec un peu de fourrage, s’il est bien sec, le cuir en sera agréablement parfumé.
- …

- Hatchi t’attendra à Alexandrie. Cette séparation ne peut être qu’une épreuve salutaire à votre amour. Loin l’un de l’autre vous réfléchirez mieux. Et elle doit finir de préparer son doctorat. Une fille amoureuse se concentre mal sur son travail. Je te promets que je lui parlerai de tes louables intentions. Je n’oublierai pas non plus de lui offrir tes gâteaux.
- Vous n’oublierez pas l’encens de Gaza, n’est-ce pas Maître ?
- Oui, le parfum qui est « avec » les vêtements !
- !
- Bien entendu, c’est Hatchi qui décidera seule si elle veut créer un couple avec toi. À ton retour, si votre projet est toujours d’actualité, vous prendrez rendez-vous avec le scribe. En attendant, étudions ce manuscrit.

Voir les commentaires

Bethsabée

13 Juillet 2026, 11:31am

Publié par Jean-Pierre FORESTIER

Retour vers  66 – Noun

        Bethsabée - 67

 

 

 

     D’un pas encore mal assuré, Théophile rejoint son maître dans le tablinum.
- Votre nièce est médecin !
- Future médecin, elle doit encore passer son doctorat.

- Je croyais que toutes les écoles de médecine avaient fermé depuis l’édit de Théodose.
- Ton Théodose et ses fils n’ont pas encore réussi à tout détruire. Il reste quelques discrètes écoles en Haute Égypte.

- Sais-tu, Théophile, quelle est la plus célèbre femme médecin d'Égypte ?
- Méryt-Ptah, Maître, la première à avoir écrit un traité de gynécologie.
- Bien plus célèbre, Théophile. Je t'accorde qu'elle est plus connue pour ses qualités politiques et d'amante que comme disciple d'Imhotep.

- Je ne vois pas, Maître.
- Je n’en suis pas vraiment surpris, une partie de ton cerveau est encore au Paradis. Eh bien, c’est Cléopâtre, Cléopâtre VII, la dernière reine d’Égypte. Très intelligente, mais étant femme et cadette, il y avait là deux bonnes raisons pour ne pas la destiner à la magistrature suprême. Son père Ptolémée XII l’avait donc poussée vers la médecine.
​​​​​​​
- …

- Quelques centaines d'années de contact de ces Grecs avec la grande civilisation égyptienne avaient dû, lentement, leur faire admettre, ou au moins tolérer, qu'une fille puisse étudier. Peut-être se sont-ils souvenus que leur Platon avait accepté l'idée que l'éducation pouvait concerner les femmes !
Cléopâtre fit de la médecine une passion. Quand les circonstances, et sa grande habilité politique, en ont fait d’elle une reine, ce ne sont pas des dames d’honneur dont elle s’entoura pour constituer sa cour, mais une demi-douzaine de médecins, des confrères. Ensemble, ils ne filaient pas la laine comme Pénélope ou Omphale, mais rédigeaient des traités de médecine.
- !

- Cette science de la médecine lui fut politiquement très utile. Subitement, César, devant elle, commence à avoir des convulsions de la main puis du bras, son regard devient fixe, ses propos incohérents. Cléopâtre diagnostique immédiatement la maladie sacrée et utilise les bons gestes. Le maître de Rome se retrouve dans l’humble situation de celui qui attend d’être secouru dans la détresse de son enveloppe charnelle.
​​​​​​​- ..

Ω Maladie sacrée = épilepsie

- Parfois, l’Histoire se résume à une situation des plus classiques : le malade qui tombe amoureux de son médecin. Tu ne m’écoutes pas, Théophile. Reviens sur terre.
- Euh, oui Maître.
- Non, tu ne m’écoutais pas, tu regardais ce tableau. Il représente le roi David de la Bible des Juifs.
- Et des Chrétiens, Maître.

- Oui. Mais intégrer la Bible dans les textes canoniques, ce n’est pas ce qu’Athanase a fait de mieux. Ce tableau me rappelle la vanité des livres.
- La vanité des livres ! Oh non, pas vous, Maître !

Ω Vanité : Représentation picturale évoquant la précarité de la vie et l'inanité des occupations humaines.

- Si Théophile. Beaucoup de livres sont vaniteux, et la Bible en est un bon exemple. Regarde ces papyrus et ces parchemins que je viens de recevoir. Ils sont comme le dos de ce tableau, blanc, encore vierge de toute écriture. Quoi de plus beau, quoi de plus noble, quoi de plus sacré ? Touche-les. Tu apprécieras la finesse du grain de ce parchemin. Un support aussi beau ne devrait-il pas contenir que du Beau, que de belles descriptions, que des beaux sentiments.
- Maître, les écrits représentent la vie, la vie telle qu’elle est. La vie n’est pas idéale. Les écrits ne peuvent pas idéaliser la vie.
- Idéaliser, peut-être pas. Mais n’est-ce pas gâcher ce merveilleux moyen d’expression qu’est l’écriture en souillant une feuille vierge par des récits d’actes ignobles ?
​​​​​​​
- ?- Des actes ignobles, un écrit en regorge, la Bible.
- ?

- Celui qui a ma préférence, dans le méprisable, commence par David surprenant Bethsabée dans ses ablutions. Il ne se détourne pas comme aurait dû le faire un roi, mais au contraire laisse aller sur elle un regard libidineux.
- !!!

- Mais Théophile, tu redeviens écarlate, pourtant il fait frais ici. Assieds-toi. Respire un peu de ce vinaigre. Veux-tu que j’aille de nouveau chercher Hatchi ? Elle n’est peut-être pas encore partie.
- …
- Ah bon, je vois que tu vas mieux. Que dis-tu ? Articule Théophile.
- Ce que David a fait ... déplut à l'Éternel.

Avec une moue comme simple commentaire, le maître continue.

- Et un regard concupiscent n’est que peu de chose par rapport à la suite ! Dans une autre partie du Livre, ton Dieu, qui est aussi celui de David, donne ce commandement : Tu ne convoiteras point l’épouse d’autrui.
- Deutéronome 5:21

- Sans doute, Théophile, sans doute. Mais David ne se gêne pas pour désobéir à son Dieu, et il ne se contente pas de convoiter Bethsabée. Poussé par sa pulsion sexuelle, David envoie des domestiques la chercher.
​​​​​​​Ils s'unissent sexuellement. Résultat, Bethsabée est enceinte, or son époux, Urie, est toujours à la guerre. Urie est un officier au service du roi, du roi David.
La situation devient délicate. Le roi fait revenir Urie du front et l’invite, hypocritement, à se rendre dans sa maison. David lui demande de rejoindre Bethsabée.

 

Sans doute informé de son infortune, l’époux refuse.
L’argumentation qu’il déploie pour ce refus est admirable : « mes amis et seigneurs sont restés à assiéger la ville ennemie, ils habitent sous des tentes, en rase campagne, et moi j'entrerais dans ma maison pour manger et boire et pour coucher avec ma femme ! ».
La manœuvre de David a donc échoué. Urie n’est pas un mari complaisant, il refuse d’endosser cette paternité, fût-ce-t-elle royale.
- …

- Comme tu le sais, Théophile, dans les sociétés patriarcales, la paternité est importante. Il devient impératif de se débarrasser d’Urie. Et inutile d’avoir des scrupules, pour David cet Urie n’est qu’un Hittite, un étranger.
Urie est renvoyé au front avec un message cacheté de son roi pour son chef de guerre. Sais-tu, Théophile, ce que David avait écrit dans ce message ?
- Je crois que oui, Maître.

- David, comble du cynisme, donne à son général l’ordre suivant : « Placez Urie au plus fort du combat, et retirez-vous de lui, afin qu'il soit frappé et qu'il meure. »
Les ordres royaux et assassins sont exécutés. La place est libre. Bethsabée est à lui.
- Ce que David avait fait déplut à l'Éternel.
- Si cela déplut tant, pourquoi avoir gaspillé du papyrus à le transcrire ?
- Peut-être Maître, pour indiquer ce qu’il ne faut pas faire.
- Théophile, je le savais avant de l’avoir lu ! Tu comprends pourquoi je laisse le tableau sur l’autel, mais perpendiculairement, pour me rappeler la vanité des livres. Tu as l’air surpris, Théophile, à quoi pensais-tu ?
- …
- Tu ne réponds pas. Tu as raison, le manuscrit que nous a confié la grande Hypatie nous attend.

- Mais voilà Hatchi qui nous fait l’honneur de sa visite !
- Vénéré oncle, je voulais vous saluer avant de partir, je commence mon stage aujourd’hui.
- Hatchi, ne salues-tu pas Théophile ?

- Rebonjour Théophile. Bonjour, meilleur disciple de mon oncle… Je vois que vous allez mieux. Le vent a tourné, nous retrouvons l'agréable fraîcheur du vent du Nord. Vous étiez en train de regarder ce tableau. Mon oncle en a fait une vanité.
- Oui. Je sais Hatchi, tu as ta propre interprétation de ce tableau.

- J’essaie simplement de me mettre du côté de Bethsabée. Urie est absent depuis longtemps. Bethsabée est jeune. David est beau garçon, et il est le roi. Elle a repéré que la nuit il va rechercher la fraîcheur sur la terrasse de son palais. Il lui est facile de trouver un endroit qui soit assez loin mais parfaitement visible depuis cette terrasse.

À sa servante qui s’étonne qu’elle veuille prendre un bain au plein milieu de la nuit, dehors, en cet endroit peu abrité, elle lui répond : « Ainsi, je pourrais regarder les étoiles créées par Dieu au commencement ». Merveilleuse réponse de femme ! Aussitôt que David marche sur sa terrasse — les femmes ont un sixième sens pour savoir qu’elles sont regardées — les mouvements de la baigneuse se font plus lascifs. Les hommes sont des proies tellement faciles !
- Pourquoi ouvres-tu ainsi la bouche, Théophile ? Tu risques de gober une mouche. Veux-tu un peu de vinaigre ?
- …
- Sa bouche est refermée, Hatchi, tu peux continuer à nous exposer ton point de vue.

- Et les hommes sont des proies encore plus faciles pour une femme mariée comme Bethsabée.

Qu’il soit roi ou non, le partenaire sait qu’il n’aura que du bonheur, peu d’engagement, peu de responsabilité, peu de mauvaise humeur. De son côté, la dame peut jouer de la fantaisie avec son amant, et même lui demander de venir avec un ami, ou plusieurs. Un amant n’est-il pas l’homme dont une femme soit le plus en droit d’attendre des services ?

- Même un crime !
- Que dites-vous Théophile ? Ne vous étouffez pas ! Mon oncle, ne faudrait-il pas faire respirer un peu de vinaigre au meilleur de vos disciples ?

- Théophile m’inquiète, aujourd’hui il s’évanouit à tout bout de champ. Je vais bientôt avoir épuisé tout mon vinaigre. Fais-le s’asseoir sur ma curule.
- Le siège où, mon oncle, vous recevez, en majesté, vos visiteurs et vos élèves !
- Oui, Hatchi, mais quand je ne suis pas assis dessus, ce n’est qu’un siège pliant à l’assise de cuir et aux pieds incurvés de bois ornés de bronze.
- …

- Voilà notre malade assis.
- Théophile, vous m'entendez ?
- Euh, oui euh… Madame, euh, ...
- Appelez- moi Hatchi. Théophile peut m'appeler Hatchi, n'est-ce pas mon oncle ?
- Bien entendu, ma nièce ! Continue de nous faire part de ton interprétation de ce tableau.
- Je disais donc qu'un amant est l'homme dont une femme peut le plus attendre de services. 

- Je te rappelle, ma nièce, que David était juif, et que chez les Juifs, une femme adultère risque la lapidation.
- …

- Il est vrai, ma nièce, que Bethsabée est une Hittite et que la loi hittite est différente. Je pourrais dire que le châtiment est moins systématique.
- ?
- Chez les Hittites, les lois indiquent que lorsqu’un époux surprend son épouse en flagrant délit d’adultère, il peut tuer les deux sans être considéré comme criminel. Mais si l’affaire est portée devant une autorité judiciaire l’époux peut choisir d’épargner sa femme. Et c’est là que la loi est singulière, cette clémence, entraîne aussi la grâce de son amant.
- …
- Par ailleurs, l’époux peut demander à l’amant une compensation financière.
- !
- Il y a en effet de quoi être surpris. Car si cet adultère et la compensation financière se répétaient, d’après les lois romaines actuelles, l’époux hittite pourrait être considéré comme un leno maritus, l’époux qui prostitue son épouse !
- !  

- Néanmoins, par son mariage avec Uri, qui est au service de David, Bethsabée fait partie du peuple d'Israël et est donc assujettie aux lois juives, donc au châtiment de la lapidation.

- Le jour où la lapidation sera supprimée commencera le Paradis des Juives !
- Pourquoi, … Hatchi, me regardez-vous ? Je suis Chrétien. Et Jésus a dit à l'épouse adultère : « Je ne te condamne pas non plus. » Les Chrétiens interdisent la lapidation !

- Certes, Théophile, les Chrétiens ne pratiquent pas la lapidation, mais ton très chrétien empereur, Théodose, a imaginé des châtiments pour le moins étranges.
- ?

- Par exemple : l’épouse adultère et son complice sont chargés de clochettes et promenés dans des quartiers réputés pour la débauche et la prostitution.

- Pour en revenir à l’époque de Bethsabée, dans les systèmes juridiques patriarcaux comme ceux des Juifs, des Assyriens ou des Babyloniens, l’adultère est d’abord perçu comme une atteinte aux droits absolus de l’époux sur le foyer davantage que comme une faute morale individuelle de l’épouse.

Je te rappelle, Théophile, que de toute façon, avant d'être chrétien, tu es égyptien ! Et que chez nous, l'adultère est soumis à la réprobation morale, dans la mesure où il menace ce qui est le plus cher au cœur des Égyptiens, la stabilité du foyer, c'est-à-dire du couple et ses enfants !

Ω Cet opprobre public pourrait être rapproché du charivari européen.

Dans cette coutume, l'époux était plus accusé que l’épouse. On lui reprochait de ne pas accorder assez d'attention à son épouse, d’être complaisant. Comme châtiment, il pouvait être promené à grand bruit dans le village assis à l'envers à califourchon sur un âne, sous les moqueries, les insultes et même les jets de matière fécale.

Une autre punition pouvait consister à enfermer l'époux et la femme adultère dans leur maison pour qu'ils couchent ensemble. Les villageois tambourinaient violemment sur les murs jusqu'à entendre les râles de plaisir de l'épouse.

- C’est donc un Égyptien que j’épouserai, même s’il est chrétien !
      
En prononçant ces mots, Hatchi regarde Théophile droit dans les yeux. Le jeune savant amoureux reçoit la promesse en plein cœur et sourit béatement. Il pense à la créature fantasmagorique qui a émergé de la pénombre des ténèbres et maintenant, Hatchi est là, en face de lui. Et la nièce de son maître évoque clairement de futures épousailles avec lui, Théophile !
    
Que les questions posées par Hatchi n'aient concerné que l'adultère ne trouble pas l’amoureux transis !

      La seule réponse aux radieuses perspectives qui lui vient à l’esprit est de réciter un verset de l’évangile selon Saint Jean :
Au radieux de ces perspectives, la seule réponse qui lui vient à l'esprit est de réciter un verset de l'Évangile selon Saint Jean :
- Je suis la lumière du monde ; celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie.
 

     Hatchi et son oncle s'interrogent du regard. Le maître lève les mains et les yeux vers les cieux et, d'un geste de la main, fait signe à sa nièce de continuer.

- Pour en revenir à Bethsabée, elle sait que David la regarde. L’eau de son éponge coule doucement le long de son corps. Plusieurs fois.
David la désire. Toujours ruisselante d’eau, elle se tourne, impudique. Le désir de David devient passion, folle passion. C’est ce que cette femme cherchait.

     Du coin de l’œil, la délurée nièce vérifie l’effet de ses paroles sur le jeune savant. Elle est un brin déçue, si Théophile est très attentif, ses yeux ne sont déjà que ceux du savant qui essaie de déchiffrer le sens d’un manuscrit ancien. Hatchi reprend :

- Je vous accorde que d’aller faire chercher Bethsabée par ses domestiques n’est pas très élégant. Une femme n’est pas une bête de somme. Mais aller lui-même chercher une femme mariée aurait manqué de discrétion. Par essence, l’adultère se doit d’être discret.
Ils s’allient sexuellement. Bethsabée est comblée. David a assouvi sa passion.

Cette liaison n’aurait pu être pour Bethsabée qu’une aventure agréable et hygiénique, mais la situation prend une tout autre tournure quand elle comprend qu’elle est enceinte, et de plusieurs mois.
La passion a égaré les deux amants, elle leur a fait oublier cette règle élémentaire : l’épouse adultère doit régulièrement partager la couche de son époux.

L’absence prolongée d’Urie qui était confortable au début est devenue un problème.

David agit, un peu tard, mais il agit. Il est le roi, il fait ce qu’il a négligé de faire auparavant. Urie est à la guerre, il le rappelle d’urgence. À quelques semaines près l’époux pourrait encore accepter une paternité adultérine.
Urie est revenu, il est là, mais peu complaisant, il refuse d’entrer dans sa maison. Il refuse d’honorer Bethsabée. Selon le schéma mental de David, Urie doit disparaître.
La stratégie choisie atteint des sommets de l’hypocrisie.
- De l’ignoble, ma nièce !

- Ce qui est ignoble, mon oncle, c’est que Bethsabée n’ait pas pu donner son avis. Dans leur système patriarcal, David et Urie considèrent chacun que Bethsabée est leur propriété.
- ?

- Urie aurait pu parler franchement avec son épouse. Quel choix aurait fait Bethsabée si elle avait été libre ? Quel aurait été son choix si elle avait été libre de disposer de son corps et de son esprit ? Aurait-elle choisi Urie ? — en disant ces mots Hatchi prend un masque sans expression —
Aurait-elle choisi David ? — le masque devient sourire et assorti d’un discret clin d’œil vers Théophile —
Ou les deux ? — regard effronté —
Ou aucun ? — regard navré.

 

- Hatchi nous a narré son interprétation, toute féminine.

- C’est la seule interprétation qui compte dans un adultère, au moins dans le sens que les Juifs donnent à adultère ! Mais il me semble que Théophile a prononcé tout à l’heure le mot « crime ». N’est-ce pas mon oncle ?
- Oui, Hatchi. Je m’en souviens. J’ai entendu « crime » juste après que tu nous aies dit qu’une femme adultère pouvait demander beaucoup de choses à son amant, et juste avant que … »

Le maître ne termine pas sa phrase, mais des yeux il suit sa propre main qui effectue toutes sortes de moulinets, indiquant que Théophile avait tourné de l’œil.

- Explique-nous Théophile. Voudrais-tu insinuer que la femme adultère peut même demander à son amant de commettre un crime ?
     Théophile, encore assis sur la curule de son maître, regarde en tendant le cou alternativement vers Hatchi et son maître.

Comprenant enfin que c’est bien à lui que la question est posée, il commence par se redresser, gonfler la poitrine. L'eau qui a coulé jusqu'aux tétins, puis traversé cette toison, a fait évoluer sa structure mentale. Il s'étire un peu, et enfin se lève.
La mutation s’est opérée, d’amoureux béat, Théophile est devenu le savant qui sait résoudre un problème difficile.

Les plis de sa tunique replacés — ce qui fait réapparaître la tache — ses manches réajustées, Théophile a la stature de son rôle. Sa voix change. Il devient un tribun, un procureur. D’abord admiratrice, c’est au tour d’Hatchi d’avoir un regard énamouré.

       Déjà le « Pourquoi Bethsabée ? » avec ses amis Juifs avait rebondi en d’autres « Pourquoi ? » en nombre encore plus élevé qu’habituellement. Maintenant, après les commentaires de son maître, Théophile avait gardé le sentiment que tout ne s’imbriquait pas parfaitement, et qu’il manquait quelque chose, une pièce d’essentiel. C’est la remarque d’Hatchi sur ce qu’une femme peut demander à son amant qui lui avait permis de démêler l’écheveau.

- Quel est le plus grand criminel ? L’acteur ou l’instigateur ? Ou … l’instigatrice ? L’amant qui tue ou … celle qui manœuvre l’amant, pour se débarrasser de l’époux ?

Selon le regrettable usage des Hittites, c’est par sa famille que Bethsabée a été mariée à Urie. Elle a promis à son époux de l’aimer, de le respecter et de lui obéir. Les illusions de la jeune épousée se sont vite évanouies, le fringant officier dont elle espérait tomber amoureuse, s’est rapidement révélé être un soldat fruste et brutal.
Comment se débarrasser de cet époux qu’elle n’aime plus ?
Officier ambitieux, Urie est devenu très proche du roi.

Urie est parti assiéger Rabbah. David, son roi, l’a ordonné, et cette ville doit devenir un monceau de ruines.

Ω La localisation exacte de Rabbah est inconnue. Elle devait être à l’est du Jourdain. Ce serait peut-être Amman, l’actuelle capitale de la Jordanie.

Urie est à la guerre, mais David est resté à Jérusalem.
Une stratégie commence à germer dans l’esprit de Bethsabée. Les grands criminels brillent toujours par leur intelligence.

 Première étape : séduire. S’exposer nue dans le jardin qui est sous la terrasse de David. Le prétexte ? Prendre un bain en regardant les étoiles créées par Dieu. Hatchi nous a exposé avec brio toute la procédure mise en place par Bethsabée.

Le regard de Théophile se pose sur Hatchi, il est admiratif. Tout à son réquisitoire, son regard est seulement admiratif, tandis que celui de la jeune femme est devenu adoratif. Regard féminin qui stimule l’orateur vers un élargissement de ses effets de manches.

Prendre un bain en pleine nuit, dans le jardin ! Invraisemblable ?

Oui ! Mais justement de nature à attirer l’attention du roi. Pour rendre la situation irréversible, et c’est la deuxième étape de la stratégie, Bethsabée attend d’être enceinte de plusieurs mois avant de révéler son état à David. Vite, mais trop tard, le roi rappelle Urie. Par quelques bavardages de Bethsabée soigneusement distillés, Urie a été prévenu de son infortune.
La maline connaît bien son époux, elle sait que, rigide dans son honneur, il n’acceptera pas de partager sa couche. Dès lors le sort d’Urie est scellé. Le plan de Bethsabée se déroule comme prévu.​​​​​​​

David veut renvoyer Urie à la guerre. Mais les fortunes de la guerre sont trop aléatoires. Ce n’est pas suffisant. Dernière étape, une femme adultère peut demander beaucoup de choses à son amant –- regard de complicité vers Hatchi dont Théophile viens de citer les paroles -- Bethsabée suggère au roi qu’Urie soit porteur d’un message ordonnant sa propre mort.
La criminelle, c’est elle, c’est Bethsabée. C’est elle qui, dès le début, a choisi David comme moyen de se débarrasser de son époux détesté !

   Deux derniers gestes, lents, deux derniers effets de manche qui font ressembler Théophile à un grand oiseau qui se pose après un long vol migratoire.
   
Hatchi referme sa bouche bée. Regard circulaire de l’orateur qui dépasse largement son modeste auditoire, modeste mais enthousiaste.
      Est-ce la fin du réquisitoire ? Non, dernier sursaut, les ailes larges et puissantes se rouvrent, le regard de l’orateur était sévère, il devient accusateur :

- Mais, pour être tout à fait juste, … Bethsabée est-elle la seule responsable ? N’a-t-elle pas, jeune fille à peine nubile, été livrée par sa famille à un fruste époux ? Cette famille et tout le village n’espéraient-ils pas quelques prébendes de ces épousailles ?
La famille n’est-elle pas davantage responsable que cette malheureuse femme adultère ? N’est-ce pas l’usage des Hittites qui est criminel. N’est-ce pas de marier une fille sans son consentement qui est criminel !  N’est-ce pas le système patriarcal qui est criminel !

      Les ailes se plaquent définitivement le long du corps. Encore étourdi, l’oiseau orateur est arrivé au terme de son voyage.

- Bravo Théophile, je suis fier de moi. La qualité d’un maître se juge au moment où son disciple le dépasse. Et là, Théophile, ton double réquisitoire est un pur chef-d’œuvre. Tu m’as dépassé, bientôt tu me supplanteras. Cela ne sera que justice, mais ce temps est encore lointain !
- …
- La coutume des Hittites est parfaitement criminelle, je te l'accorde, Théophile, mais quand même, Bethsabée… ?
- Pourquoi pas, Maître ? Pensez-vous qu’une femme ne soit pas capable d’imaginer une telle stratégie ?
- Oui, certainement. Qu’en penses-tu, Hatchi ? Regarde-moi ! Voilà maintenant que c’est toi qui as l’air aussi niais que Théophile l’était tout à l’heure !
- …
- J’ai compris.
- ?

- J’ai compris. Nous continuerons cette discussion plus tard. D’ailleurs, Hatchi, n’est-ce pas aujourd’hui que tu commences ton stage de médecine ? Ne te mets pas en retard !

- Vous avez raison, mon vénéré oncle.
      Juste au moment où elle quitte la pièce, Hatchi se tourne, Théophile reçoit la flèche d’un regard enjôleur.

- Tu m’inquiètes Théophile, te voilà de nouveau complètement engourdi. Veux-tu que nous remettions ce travail à demain ?
- …
- Tu regardes encore ce tableau. Dans l’ignoble, j’aurais pu aussi te parler des filles de Lot qui enivrent leur père pour le violer et être enceintes de lui.

- ...
- Ou encore de Jézabel, encore une étrangère ! Une princesse phénicienne, prêtresse d’Astarté. Astarté est la Cybèle des Éphésiens.
- …

 

- Épouse du roi d'Israël Achab, Jézabel continue de rendre grâce à sa déesse.
On l’accuse de sortilèges. Prétexte !
- ?
- Son crime ? Majeur, dans un système patriarcal : avoir beaucoup trop d’influence sur son époux, Achab.
Verdict : condamnée à être jetée en bas de la muraille et que son corps serve de fumier des champs. Mais tu conviendras, Théophile, qu’il aurait été malvenu de représenter ces scènes en peinture.

- La violence ne convient pas à un autel, Maître.
- Comment pourrais-je le contester, Théophile ? Le Lare et les deux Pénates en auraient été choqués. J’avais aussi pensé à la destruction de Sodome et Gomorrhe par le soufre et le feu.
 

- Quel est d’après vous, Maître, le « péché énorme » commis par les gens de ces cités ? Le Livre ne le décrit pas.
- Par Seth ! Il est difficile d’imaginer un péché encore plus énorme que tout ce qui est déjà écrit dans la Bible.
      Curieusement, l’indignation du maître se dégonfle pour se terminer par une mimique interrogative qui n’échappe pas à son disciple.
- Mais auriez-vous, Maître, de nouvelles informations sur ce mystérieux péché ? Votre air pensif me le laisserait supposer.
- Je pense, Théophile, à ce papyrus exceptionnel que m’a confié Hypatie, la très illustre directrice de la très illustre bibliothèque d’Alexandrie. Il m’a bien semblé lire dans l’introduction le nom de ces cités, il est donc possible qu’il contienne des informations sur cet « énorme péché ». Je vois que l’éventualité de cette découverte ravive ton visage.

Ω Sodome et Gomorrhe  Salvador Dali, 1967

vers 

Voir les commentaires

Le Divin parfum des Mages - 66 - Noun

28 Juin 2026, 11:17am

Publié par Jean-Pierre FORESTIER

Pour Théophile, les femmes sont des êtres tout à fait étranges, complexes, vaguement hostiles.

Sa connaissance de ces êtres évanescents est totalement livresque, ou presque. Le Cantique des cantiques et différents poèmes ne lui ont apporté que bien peu de réponses.
    
Les traités de médecine de Méryt-Ptah, la femme médecin de la lointaine IIIème dynastie égyptienne, ou celui de Soranos, le brillant gynécologue d’Éphèse, lui ont juste permis d’acquérir quelques connaissances anatomiques supplémentaires.

Chez les Indigènes, comme les Grecs appellent avec dédain les Égyptiens, tous les enfants se baignent nus dans les mares laissées par le retrait du vénéré Nil.

Le petit Théophile avait bien vu que certains enfants n’avaient qu’une simple petite fente à l’endroit où chez lui, pendait un robinet rose.  Il apprit que les enfants à fente étaient des filles, des futures femmes. En riant, les filles appelaient cette fente leur fleur. Le petit garçon se demandait bien pourquoi !

Plus tard, comme il se livrait à son activité préférée, tracer des signes sur le limon du bord du Nil, relevant les yeux, à peine cachée par un bouquet de roseaux, à quelques mètres de lui, une jeune femme sortait de l’eau, face à lui. Une épaisse toison noire triangulaire l’avait hypnotisé. Pendant de nombreuses semaines, ses pensées en furent bouleversées, et sa paillasse souillée.

Depuis qu’il était enfant, Théophile avait une passion pour tout ce qui est écrit. Le seul texte du village était une haute stèle. Elle était destinée à un temple mais avait échoué là.

Attaquée par des brigands selon les Grecs, des partisans Égyptiens selon d’autres, l’escorte avait fui et abandonné ce lourd morceau de pierre noire.

Les villageois n’avaient pas compris les textes, mais reconnaissant des symboles divins gravés sur la partie supérieure, ils avaient placé la stèle au milieu de leur village. Elle y était restée, depuis des siècles.
Sans les comprendre non plus, Théophile en avait recopié tous les signes. Il fut rapidement capable de tous les calligraphier de mémoire.
    
Tout regardant ce qu’il avait dessiné, il s’interrogeait régulièrement sur le nombre d’écrits qui pouvaient exister dans le vaste monde, des écrits comme ceux de la stèle ? Une centaine était son évaluation du jour quand l’arrivée d’un scribe fut annoncée.
 

     Précédé d’une réputation de grande sévérité, le scribe venait collecter les impôts pour les Romains. Les précédents percepteurs, ou publicains, étaient des fonctionnaires grecs ; brutaux et corrompus, ils étaient devenus inefficaces. Le gouverneur romain d'Alexandrie ne recevait pas assez d'impôts. Ce furent donc les quelques scribes égyptiens encore existants qui avaient été chargés de collecter les impôts pour ce qui était devenue une province romaine.

     Une femme.

En Égypte, la fonction de scribe était depuis toujours exercée aussi bien par des hommes que par des femmes. Pour bien montrer la primauté de la fonction sur la personne, exactement la même tenue était portée par tous les scribes sans distinction de sexe : même pagne, même perruque, même maquillage des yeux., même collier indiquant le grade.
   
La poitrine nue, pectorale, légèrement tombante mais guère plus développée que celle d’un homme, ne suscita guère de commentaires. Les Égyptiennes n’ont que peu de pudeur vis-à-vis de leurs seins. 
   
La scribe était petite, très petite. Très petite mais très autoritaire.
   
Tout le monde avait trouvé légitime qu’elle fasse installer une estrade au milieu de la place du village. L’estrade était aussi haute que la scribe était petite.
   
Après avoir déclaré solennellement la collecte des impôts ouverte, elle s’était assise accroupie, comme tous les scribes.

De chaque côté de l’estrade, deux grands Nubiens portant chacun un bâton, étaient un avertissement suffisant pour ceux qui envisageraient des tricheries. Bien au centre, la scribe. Dans le mouvement qu’elle fit pour s’asseoir, les genoux s’écartèrent. Et juste, avant qu’elle ne rabatte son pagne, Théophile aperçut, et il ne fut certainement pas le seul à la voir, une épaisse toison noire. Largement ouverte, l’apparition fugace mais bien fendue, de cette toison était-elle destinée à troubler le contribuable ?

  De son côté, Théophile en avait juste conclu qu’au moins deux femmes au monde possédaient cette toison, mais il n’avait pas été plus loin dans ses déductions. Autre chose de beaucoup plus important l’avait immédiatement intéressé.

La scribe écrivait. Complétement fasciné, Théophile suivait cette main. Le mouvement du calame l’envoûtait. Humblement, il avait demandé à la scribe s’il pouvait recopier tous les mots figurant sur son papyrus.

D’abord méfiante, puis surprise par la virtuosité d’un simple gardien de chèvres, la scribe avait accepté. L’habilité avec laquelle les lettres tracées devant elle sur le sable, l’avaient convaincue. 
Théophile avait reconnu une des trois écritures de la stèle. La scribe lui appris qu’il s’agissait de l’égyptien démotique, une écriture simplifiée et rapide des hiéroglyphes.

Quand la durée des études nécessaires pour accéder aux fonctions de scribe durait cinq ans, en trois jours, le gardien de chèvres maîtrisa la démotique.

Il quitta son troupeau, et ses parents, pour suivre la scribe.
D’abord, ce ne fut que comme aide, celui d’un préposé à tailler ses calames. Rapidement, il devint son secrétaire préféré.

Il ne revit jamais la toison noire. La scribe réservait ce privilège aux contribuables.

Un jour, lors de ses pérégrinations dans la collecte des impôts, il croisa un vieil ermite. Sensible à sa passion pour l’écriture, celui-ci montra à Théophile un rouleau.

Dès qu'il les vit, le jeune garçon reconnut immédiatement les caractères, identiques à ceux gravés en bas de la stèle, celle qui lui avait servi de modèle pour ses premières calligraphies.

Devant l’ermite, de mémoire, il recopia tout le texte sur la glaise. Le vieil homme hocha la tête et lui révéla que ce texte était du grec.

Après avoir lu, il le traduisit :

« En ce début de règne du nouveau roi qui a succédé à son père … »

Celui qui avait fait graver ce décret était le pharaon Ptolémée, le cinquième du nom.

[1] Ptolémée V fils de Ptolémée IV et de sa sœur Arsinoé III.
À la mort d’Alexandre, les lieutenants de celui-ci se partagèrent son empire, Ptolémée 1er choisit de se retirer « au calme », à « Alexandrie près de l'Égypte ». Il fonda la dynastie des Ptolémée (ou Lagides) qui se termina avec Cléopâtre VII quand l’Égypte devint une province romaine.
Rappel : Les nuisances génétiques des unions entre un frère et une sœur semblent avoir été évitées par des cérémonies adéquates dirigées par la Grande prêtresse d’Amon à la fin de chaque mois d’août.

 

« En ce début de règne du nouveau roi qui a succédé à son père … »

Le roi qui avait fait graver ce décret était le pharaon Ptolémée, le cinquième du nom.

[1] Ptolémée V fils de Ptolémée IV et de sa sœur Arsinoé III.
À la mort d’Alexandre, les lieutenants de celui-ci se partagèrent son empire, Ptolémée 1er choisit de se retirer « au calme », à « Alexandrie près de l'Égypte ». Il fonda la dynastie des Ptolémée (ou Lagides) qui se termina avec Cléopâtre VII quand l’Égypte devint une province romaine.

     Suivait une liste de tous les bienfaits accordés par ce nouveau pharaon, comme l'effacement de dettes envers le royaume et l'amnistie de nombreux prisonniers.
Ce décret s'adressait plus particulièrement aux prêtres de Memphis. La pieuse intention de leur offrir quelques lingots d'argent et boisseaux de blé était assortie de l'obligation pour chaque temple d'élever une statue d'or à l'effigie du nouveau souverain.
L’ermite en expliqua toute la malignité de Ptolémée V : l’objectif réel était d’appauvrir les prêtres afin de diminuer leur pouvoir.
Bien qu’écrit en grec, la langue des Ptolémée, ce texte reprenait le même décret, celui en hiéroglyphes, l'écriture des textes sacrés des prêtres, l'autre en démotique, que Théophile connaissait maintenant parfaitement.

Le rouleau possédé par le vieil ermite était l'Évangile selon Matthieu. Théophile l’avait recopié rapidement sur la glaise, mais une pluie d'orage, pourtant rare à cette période de l'année, avait tout effacé. Ce pourtant éphémère contact avec Jésus s'était révélé profond.

Devenu Chrétien, il troqua son prénom égyptien, « Méryt-Amon », en son équivalent grec : Théophile, « aimé de Dieu ».
Il ne suivit ni l’exemple de la scribe, ni celui de Matthieu, qui resta son évangéliste préféré. Théophile ne devint pas collecteur d’impôts, mais un jeune savant spécialiste des manuscrits difficiles à déchiffrer.

Son esprit n’est rien, sa vue est tout. Ses yeux vitrifiés sont concentrés sur l'eau qui s’écoule de l’éponge.

L’eau. Ses yeux voient couler de l’eau depuis l’éponge sur cette épaule d’albâtre.

L’eau coule, guidée par quelque dieu complaisant, l’eau poursuit son cheminement. Caresse. Comme si elle suivait le chapelet des petits disques solaires, depuis l’épaule, l’eau coule le long d’un mamelon de miel.

    L'eau !

Un ocelle de lumière intensifie le contraste avec l'aréole brune. Le buste se penche très légèrement, l’eau enveloppe le mamelon et est recueillie par le tétin ! Une goutte d’eau scintillante y reste pendante quelques instants. Et de là … Les joues de Théophile commencent à rosir.
   
Ventre. Et de là, l’eau quitte le tétin et s’étale sur le bas ventre, comme la caresse d’un amant — il l’a lue dans un roman. Et puis … l’eau continue de couler, disparaît. Les joues du jeune lettré tournent à l’écarlate.

L'eau, d'abord légèrement ralentie par le galbe d'un ventre, a disparu impudiquement entre deux cuisses. L’eau. L’eau.

Sa bouche est sèche. Plusieurs fois, plusieurs périples de l'eau : bassin, éponge, épaule, ventre, elle coule, coule et disparaît. Il parvient à déglutir. Ce n’est plus seulement ses yeux mais le bout de ses doigts qui deviennent de l’eau, de cette eau parfumée à la fleur de troène.

Sa vue n’est rien, son esprit est tout.
Disparition. Son esprit suit l’eau.
L’eau. L’imagination prend le relais pour suivre le périple de l'eau.

L'eau. L'eau coule plus vite que son esprit. L'eau s'ajoute déjà à celle qui fait du carrelage un miroir.
    
Nouvelle pression sur l’éponge. Nouvelles gouttes d’eau.
Les longs cheveux ondoient, et prolongent un gracieux mouvement de buste.
    
La main gauche plonge de nouveau l'éponge dans l'eau du bassin. Par symétrie, le buste se tourne vers la porte, vers lui.

Imperceptiblement, à chaque périple de l'eau : bassin, éponge, épaule, ventre, le buste de la créature divine tourne.

L'amorce d'une toison noire apparaît ! Pétrifié, Théophile ne peut soustraire son regard. Il est incapable de comptabiliser. Peu importe que ce soit la troisième fois de son existence qu'une toison intime soit exposée, même fugacement, à ses yeux émerveillés.

L'esprit du jeune savant se métamorphose en chacune des gouttes qui parcourent le labyrinthe de la noire toison.

Épaule, poitrine, ventre. Disparition de l'eau. L'eau. L'eau se perd dans les quelques boucles noires qui s'offrent à chaque cycle, de plus en plus nombreuses à sa vue. L'eau y pénètre et disparaît. Son esprit n'est plus que cette eau qui coule, l'eau qui coule, pénètre et disparaît.

Comme dans le Noun primordial, le temps n’existe plus, pas plus que l’espace et les formes. Le visible disparaît dans l’invisible. Le compréhensible disparaît dans l'incompréhensible. Les ronds de lumière forment la barque solaire. Poussée par l’eau du Nil, elle est pourtant maintenue immobile par le Maât, l’harmonie immuable de l’univers.

Sacralisée par son passage dans l’invisible, l’eau émerge, réapparaît. Des gouttes tombent. Des gouttes éclatent en heurtant la petite flaque odorante. Comme lors de la première création de la vie, chaque goutte fusionne avec l’eau qui est déjà sur le sol.

    Brusquement, l'éponge s’arrête, comme la respiration de Théophile. L’éponge reste dans le bassin. L’éponge est immobile. Serait-ce la fin de son délicieux supplice ? Le sang lui martèle les tempes. Théophile déglutit comme celui qui a soif et rêve qu'il boit.
     Devant lui, lentement, les hanches puis les jambes se sont tournées. La créature est maintenant face au peu de lumière sourdant à travers la portière, vers lui.

 

Ce buste se penche comme attiré par le pied gauche.
Une main agile aide le genou à se plier.

    La même main hisse maintenant le pied jusqu'au bord du siège. Quelques gouttelettes d'eau sont encore accrochées dans la toison brune. Brefs scintillements.

Penchée un peu plus, les cuisses un peu plus ouvertes, les mains commencent consciencieusement le délaçage de la sandale.

Ponctuée par des cercles de soleil, la toison s'ouvre sur deux lignes, deux lèvres d'un rose éclatant. Les sandales libérées, les cuisses largement écartées, des lèvres palpitantes s’épanouissent pour accueillir toute la lumière de l’univers.

C’est trop.
    Un grand bruit.

Dieu, Seth, Zeus, un démon vont le foudroyer sur place. Il rentre les épaules. Le châtiment est mérité, Théophile l’accepte.

Un coup de vent. La portière de roseaux heurte son visage, l’oblige à fermer les yeux. C’est la fin, sa fin. Un petit cri dans la cubiculum. Ses yeux se rouvrent, la pièce est vide.
Surpris d’être vivant, Théophile en déduit qu’il a rêvé, tout rêvé, et n’accorde que peu d’importance à cette flaque d’eau qu’il aperçoit, face à la portière de roseaux.

Puis son esprit lui revient, partiellement.
Ce bruit. Ce grand bruit venait du vestibule, ce n’est que la porte d’entrée qui a claqué au vent. Le Maître vient de rentrer.
L’hallucination a disparu.

Le jeune lettré titube autour de l’atrium à la rencontre de son maître.
Dans un demi-rêve, les yeux mi-clos, Théophile voit réapparaître son hallucination.
Pieds nus, elle est vêtue de sa seule tunique. Sans ceinture, le vêtement devrait être vague, mais mouillé par l’eau qui se trouvait sur le corps de la jeune femme, le tissu se colle impudiquement à la peau d’albâtre.

« Couchons-le par terre sur un carrelage froid. Oui, dans ta chambre, c’est la plus fraîche. Je vais chercher un peu de vinaigre, j’en mettrai sur ton éponge. Évente-le en attendant. »
 

         Ses yeux sont encore fermés. Son rêve recommence. Le parfum de fleur de troène devient plus puissant, plus jasminé, et même très légèrement musqué. Totalement enivrantes, les effluves sont portés par un léger courant d’air délicieusement tiède au-dessus de son visage. Un tissu frôle son nez et son front. Alternativement, tissu ; parfum, tissu, parfum. Dans sa béatitude, il entrouvre les yeux, deux genoux encadrent symétriquement sa tête.

Deux colonnes forment l’entrée d’un temple divin, ou du paradis découvert ? Théophile as-tu mérité le paradis ?
      Du bruit. La voix du maître.

Hatchi change rapidement de place, elle s'agenouille à côté de lui. Dans le mouvement, le bas de la tunique qui servait à éventer se soulève. Flou moussu de toison brune, frôlement humide.

- Pour une future médecin, tu n’es pas très efficace, ma nièce ! Regarde, son visage est plus rouge que la crête d’un coq. Arrête de presser ton éponge, tu vois que cela ne sert à rien. Et tu prends de l’eau de cette flaque !
- …
- Mais si, il va mieux. Donne-moi cette éponge, je vais y mettre le vinaigre.
     Quand, enfin, il rouvre complètement les yeux, c'est son maître qui lui presse de l'eau vinaigrée sur le front.
- Ferme les yeux Théophile, si tu ne veux pas avoir du vinaigre dedans ! Tu vas mieux. Très bien, alors nous allons pouvoir étudier ce manuscrit. Allez, lève-toi. Appuie-toi sur moi. Hatchi, aide-moi.

Le bras ferme du maître et de l’autre côté un bras parfumé, parfumé mais également ferme, Théophile est debout. Chancelant, mais debout.
- Le paradis. J’ai séjourné au paradis. Dieu a eu la bonté de guider mes hallucinations pour me laisser entrevoir le paradis.

- Par Aton ! Tu as peut-être eu une extase divinatoire, Théophile, mais tu as surtout eu un bon coup de chaleur ! Tu étais cramoisi. Sans l’aide d’Hatchi, tu serais resté au paradis, éternellement.

- …

- Théophile, je te présente Hatchi, ma nièce, son prénom est Hatchepsout en souvenir de la grande pharaonne, mais nous la surnommons Hatchi. Elle doit finir ses études de médecine à Alexandrie. Elle est dans la villa depuis quelques jours. Pardonne-lui, elle est très timide.
- …
- Voici une bonne occasion de vous présenter, l’un à l’autre, n’est-ce pas Hatchi ?

La jeune femme sourit car en baissant les yeux, elle voit, dans un pli, que la tunique de Théophile est souillée. Était-ce seulement la tâche qu’il s’était faite lors de sa chute sous l’étal de la paysanne ? L’opinion d’Hatchi est tout autre.

Le sourire angélique est interprété comme la manifestation d’une grande modestie par l’oncle, tout comme par Théophile. 
     
Les présentations faites, le Maître ne tarit pas d’éloges sur Théophile, sur le nombre de langues qu’il parle, lit, et mieux, toutes les écritures qu’il déchiffre.
- Arrête de trembler, tu es bien vivant Théophile. Le paradis sera pour plus tard. Maintenant au travail, meilleur de mes disciples !

- Mon oncle, pourrais-je, emprunter le xoanon de Cybèle. Je voudrais l’utiliser ce soir.
- Bien sûr mon enfant, je suis heureux que tu honores la mémoire de ta tante.
       La vénération religieuse avec laquelle la nièce prend le xoanon trouble le jeune lettré. Surtout, qu’une fois dans sa main, Hatchi complète son respect envers la petite statue en y ajoutant de délicates caresses. Il lui semble retrouver la même sensualité avec laquelle lui-même caresse les étuis de papyrus.

- Par Cybèle, le pieux souvenir de ma tante me pénétrera. Ô déesse des déesses. Celle qui emplit le sanctuaire de Joie. Ô toi, tous mes plaisirs ! Ô toi, tous mes devoirs ! Les ombres qui flottent au loin dans l'espace, protégées contre le néant par la puissance du souvenir, me pénétreront d'une grâce sacrée.
  
Très ému par la piété familiale de sa nièce, le maître se tourne pudiquement et commence à s’avancer vers son tablinum. Il n’entend pas ce que Hatchi murmure à l’attention de Théophile :
- Quand j’engloutirai ce xoanon, il me réjouira et les pensées qui m’envahiront iront vers toi, Théophile.
- …

Ω Gaude miché : du latin gaude mihi, « Réjouissez-vous pour moi », ou simplement « Réjouis moi ».

Un instant paralysé, avec son cerveau embrumé, que comprend le jeune lettré ? Par la grâce sacrée de ce xoanon, celui-ci permettra à Hatchi de penser à lui, de l'associer à des souvenirs. Des souvenirs auxquels il est associé.
Son cœur frémit, son visage recommence à s’empourprer, mais il n’a pas le temps de réagir. C’est la voix d’un ange qui poursuit.

- Ne dis rien Théophile. Écoute seulement : Je savais que tu étais derrière la portière de roseaux. Tu n’as pas eu d'hallucinations, la souillure sur ta tunique en est la preuve. Voici ma prescription : tu dois taire ce que tu as vu. J’ajoute : je t’observe depuis que je suis arrivée chez mon oncle, et tu me plais beaucoup, beaucoup.
    À peine Théophile a-t-il eu le temps de tourner la tête que la future médecin disparaît en sautillant comme une jeune fille enjouée par l’arrivée du printemps

Voir les commentaires

Le Divin parfum des Mages 65 - L’eau

1 Mai 2026, 16:48pm

Publié par Jean-Pierre FORESTIER

 

C’est un après-midi de grande chaleur comme le connaît Alexandrie. Alexandrie où tout commence et tout finit. Soleil brûlant, accablant. Soleil qui restreint les esprits et ne laisse qu’un seul objectif : se protéger de la chaleur.

Dehors, chaleur et lumière.

Ce matin, dans la fraîcheur du sous-sol de la bibliothèque, Théophile, comme à son habitude, était absorbé par l’étude d’un ancien papyrus quand son maître lui a murmuré à l’oreille.
- Théophile, il faut que tu viennes chez moi, dans mon tablinum, dès cet après-midi. Hypatie, la très illustre directrice de la très illustre bibliothèque d’Alexandrie, m’a confié un papyrus exceptionnel. Dans ce climat politique tendu, elle souhaite que nous l’étudiions discrètement.

Les propos, fébriles, présageaient de l’importance de la découverte. 

      Comme à chaque fois que le bienfaisant vent du nord faisait défaut, Théophile avait choisi un labyrinthe de ruelles étroites.

Avant de parvenir à l’apaisante fraîcheur enfermée entre les vieux murs, il lui avait fallu, à la sortie de la bibliothèque, suivre quelques temps les grandes artères. Ombres. Quand elles n’étaient pas monopolisées par un dromadaire ruminant, Théophile avait pu sauter de l’ombre d’un palmier à l’ombre d’un autre. L’eau. La première eau : l’eau, qui allait bientôt porter l’enchantement de sa journée, n’était encore qu’un mirage. Les encombrants dromadaires portaient sur leurs dos des outres ; elles étaient encore vides et flasques, mais l’évocation de l’eau fraîche qu’elles contiendront bientôt l’avait fait déglutir. Comme celui qui a soif et rêve qu'il boit.

À part ces animaux, cet après-midi, comme cela aurait été le cas pour d'autres après-midi d'un été sans vent, Théophile était le seul à affronter l'ardeur du soleil. Aucun bruit. Même les sirènes du port d'Alexandrie ne chantaient plus leurs mélodies.

Aucun bruit, pas tout à fait, de lointains claquements ne tardèrent pas à éveiller son attention. Le rythme se rapprocha, le pas cadencé d’une décurie de légionnaires, ces Goths du Danube que Théodose avait incorporés par régiments entiers. Malgré la chaleur, rouges sous leur casque de cuir, ils se hâtaient. Ils croisent Théophile sans le voir. Seule la soif se lit dans leurs yeux.

      Ils ont adopté la bière égyptienne, mais à leur manière, des amphores pleines les attendent au fond d’un puits, au frais.

La bière sauvera-t-elle les Égyptiens comme jadis elle avait sauvé les humains. Hathor devenue une lionne folle et furieuse avait éliminé toute vie humaine sur son passage. Râ, son père, lui avait fait boire de la bière aromatisée et colorée en rouge, comme du sang. Ivre, Hathor s’était endormie. L'humanité était sauvée. La bière avait sauvé les humains.

La légion veille. Peut-être est-ce superflu, sous cette chaleur, toutes les tensions sont assoupies.

       Dans les ruelles, les odeurs âcres et fétides des canaux et du lac Maréotis se sont estompées. Les relents d’oignons grillés dans l’huile d’olive les remplacent, s’y mêlent ceux de poisson séché, du suint de laine de mouton, des fumées des quelques marchands de faux encens, du crottin d’âne et bien d’autres signatures olfactives de ces lieux familiers.

      Le cheminement choisi par Théophile l'avait conduit à l'entrée du quartier juif.
La légion veille, mais dans ce climat d'insécurité, chaque communauté préfère assurer sa propre protection. Des deux policiers juifs qui étaient en faction, un seul avait réagi. Un seul avait levé un seul œil, vite refermé quand il avait reconnu Théophile.
Le jeune lettré traverse avec plaisir le quartier juif. Non seulement ses voûtes percées de petits puits de lumière génèrent un clair-obscur frais et apaisant, mais elles lui rappellent que c’est là qu’il a appris l’hébreu, en trois mois, une des nombreuses langues qu’il pratique.

Reconnaissant son érudition, régulièrement ses amis Juifs l’invitaient. Kippa sur la tête et talit sur les épaules, ils partagent avec eux leurs commentaires.
Le dernier « Pourquoi ?» auquel il avait participé était : « Pourquoi le roi David … ? » « Pourquoi Bethsabée … ? »

Nouvelles ruelles, nouvelle pénombre, celle donnée par des toiles tendues entre les premiers étages des habitations.
Dédale des ruelles, dédale du cerveau. Absence de concordance entre les deux dédales. Un pourquoi de trop et le lettré a dépassé le bon passage. La longueur à parcourir est la même, mais pas les risques.

       Nouveau quartier, celui où les paysans d'alentour viennent vendre le matin quelques fruits et légumes. Le matin, ruelles encombrées d’étals, plutôt agréables à la vue et à l’odeur.
L’après-midi, sol visqueux de débris. Avec prudence et dégoût, Théophile doit y poser ses baxae, ces sandales que portent les intellectuels. Bien que chaque communauté s’évertue à se différencier par ses vêtements, ces sandales restent une marque intercommunautaire.
   Étals à contourner avec un grand risque pour une tunique immaculée. D’abord, un pied, en maudissant sa distraction. Deuxième pied, en regrettant les grandes artères, l’air y est irrespirable, mais les crottins de dromadaire et d’âne sont aisés à contourner.

Chutes.
Le jeune savant roule sous un étal. Une marchande y dort, directement sur la fraîcheur du sol. À moitié retroussée, la ceinture défaite, elle porte cette robe des paysannes à très grandes manches et ouvertes jusqu’à la taille. Dans son sommeil, elle se tourne et entoure d’un bras un Théophile tout effarouché. Odeur de lait.

    Dans le mouvement, une mamelle aussi lourde que celle de Touëris franchit l’échancrure de la robe et se retrouve directement contre la joue du maladroit. Paralysie immédiate, respiration coupée. Nouvelle chute, tout aussi brutale, cette fois, celle de son intelligence. C’est le besoin de respirer qui rend les esprits au prude lettré.
     
Se dégager. Soulever doucement ce bras hâlé par les travaux des champs. La tiède mamelle bouge, et une simple ouverture des lèvres suffirait à Théophile pour téter la goutte-de-lait qui perle au bout du téton. Ne pas s’émouvoir. Reposer le bras féminin. Tenter de se lever. Articulation après articulation. Il est presque debout. Il retombe. Il vient de glisser sur des viscères de poissons abandonnés par quelque chatte. Progresser à quatre pattes. Enfin debout.
Angoisse. Tunique maculée ? Non, miraculeusement, une seule tache. Certes mal placée, très mal placée. Jouer sur les plis de la tunique suffit à la dissimuler.

C'est un après-midi de grande chaleur comme le connaît Alexandrie. Soleil brûlant, accablant. Soleil des mirages.
     Dehors, chaleur et lumière.
     
Dedans, fraîcheur et pénombre.
Toutes les ouvertures sont recouvertes de rideaux de roseaux que des servantes arrosent régulièrement. L’évaporation de l’eau génère un peu de cette fraîcheur tant recherchée. Ce que chaque pièce gagne en fraîcheur, elle la perd en lumière.
Pénombre est féerie. La lumière se glisse et diffracte entre les roseaux mal jointifs, puis s’éparpille en milliers de petits ronds de soleil.
La pénombre est aussi odeur, celle, suave, des roseaux mouillés, et évoquant, rafraîchissante, celle des foins sous la pluie d’été.
Pénombre. Intimité de la pénombre. Pénombre et intimité. Intimité dévoilée.   

Féerique, odorante, et par son contraste brutal avec la chaleur extérieure, la pénombre est apaisement.
Apaisement comme celui du Champ des roseaux.

Ω Champ des roseaux : bienheureux séjour des morts chez les Égyptiens.

- Le Maître a dû s’absenter. Le Maître a dit que vous devez l'attendre. Le Maître reviendra bientôt.
       Et la servante le laisse là, dans le vestibule.
      De lui-même, Théophile commence à se diriger vers le tablinum, se réjouissant de pouvoir en admirer longuement tous les trésors, notamment ceux de ce mystérieux petit autel domestique.
    Il l’aperçoit à chaque fois qu’il vient chez son maître. Aujourd’hui, il va pouvoir profiter qu’il est seul pour le détailler. Peut-être en découvrira-t-il quelques secrets ?  

   Marchant lentement, Théophile anticipe ce qu’il s’attend à voir.
Un fruit, une petite poignée d’orge, quelques lentilles et certainement un peu de sel seront placés dans la coupe à offrande en granit rose. Le fruit sera-t-il une figue ? N’est-elle pas actuellement miel et délice ?
     Figue, don des anciens dieux ou création de Dieu le troisième jour.
     Figuier, branches de l’arbre sacré de Dionysos.
    Figuier, feuilles qui ont caché la nudité d'Adam et Ève. Il est difficile d’imaginer qu’il puisse y avoir un lien entre l’utilisation qu’en fit Dionysos et celle de la Bible.

Le fruit, l’orge et les lentilles sont des offrandes au Lare et aux Pénates.

Le Lare protecteur de la maison est représenté par une très belle statuette en bronze, choisie par le premier propriétaire, celui qui a fait construire cette domus. Théophile la fera tourner dans ses doigts pour en apprécier tout le velouté, toute l’esthétique qu’a su exprimer l’artiste.

Les Pénates de la famille sont Cybèle et Hathor. Leurs représentations, des xoana, sommairement sculptées dans des branches d'arbres sont tellement simplifiées que l’identité des deux déesses est douteuse. Ce sont les seuls souvenirs que son maître a gardés de son épouse — « Qu’elle marche en paix dans les Champs des roseaux, ou qu’elle soit à côté de Jésus dans le Royaume de Dieu. » murmure Théophile mélangeant encore un peu les lieux où reposent les âmes.
   

 Cybèle est reconnaissable aux célèbres multiples rangées d’oves qui entourent le xoanon aux trois quarts de la hauteur. Sommairement gravés, les yeux quasiment aveugles sont renversés vers le haut. Le peu qui apparaît de la pupille indique qu’elle est fortement dilatée. Le sourire de béatitude confirme le caractère religieux du xoanon.
    
Cybèle, la très ancienne et vénérable déesse mère de l’amour et de la fécondité, est honorée dans toute l’Asie. Ce xoanon avait été offert à l’épouse du maître par le Sanctuaire de Cybèle peu de temps après leur arrivée à Éphèse. Le jeune couple avait terminé ses études dans cette prestigieuse ville universitaire.

Hathor est la cousine égyptienne de Cybèle. Toutes deux sont les déesses des grossesses désirées. Ce xoanon est curieusement un peu plus long et un peu plus fin. Sculpté dans du bois vert, en séchant, il a dû se déformer et a donné la forme d’une corne de la déesse vache. Quelques hiéroglyphes gravés, qu'il a aperçus précédemment, sans pouvoir les déchiffrer complétement, pourraient confirmer que le xoanon est bien consacré à Hathor.
    
Ces deux xoana sont appuyés sur chacun des bras du Lare. Symboliquement le dieu de la maison protège les dieux de la famille, et cet appui est aussi une nécessité car les xoana sont coniques et arrondis à leurs extrémités inférieures.

Une large plume, d’aigle ou peut-être simplement de faisan, sera posée comme au hasard près du xoanon d’Hathor, elle représente le Maât, l’harmonie de l’univers, sans qui rien ne serait.
     Selon un étonnant syncrétisme entre les anciennes religions et celle des Chrétiens, Théophile sait qu’il trouvera sur le bord droit de l’autel, presque en équilibre sur le vide, un évangile. Il lui avait semblé remarquer un homme ailé peint sur l’étui, Ce serait donc l’évangile selon Matthieu, le collecteur d’impôts devenu un des douze apôtres de Jésus. Théophile regarde toujours cette « Bonne nouvelle » avec une pointe d’attendrissement, c’est sur ce livre qu’il a appris l’araméen, et c’est à la suite de cette lecture qu’il a rejoint les Chrétiens.

Un petit portait du bouillant Athanase sera appuyé contre l’étui renfermant le texte sacré. Il se recueillera quelques instants devant le vénéré alexandrin père de l’Église.

Et puis, rapidement, son regard se tournera vers cet énigmatique petit tableau posé à gauche.

Peint sur une planche épaisse, il peut tenir debout sur la tranche.
   
Une face, celle que l’on voit en entrant dans la pièce, est peinte en blanc.
   

L’autre pourrait représenter un épisode de la Bible. David s’est levé de sa couche et, sans doute pour chercher la fraîcheur nocturne — comme Alexandrie, Jérusalem subit de grandes chaleurs estivales — le roi marche sur le toit de sa maison. De la manière dont est orienté le tableau, le royal regard plonge vers les xoana des deux déesses de l’autel. Quel secret cache ce tableau ? Une baigneuse, une Bethsabée, est-elle peinte dans un coin du tableau ?

Ensuite, il regardera, touchera, caressera, respirera, humera les luxueux étuis dans lesquels son Maître glisse ses plus précieux papyrus.

   Tout en s’interrogeant pour savoir quel sera le premier rouleau qu’il mettra à l’épreuve de sa sensualité, le lettré commence à contourner l’impluvium pour rejoindre le tablinum. Dans la plupart des demeures romaines, les domus, celui-ci se situe de l’autre côté de l’atrium, à l’opposé du vestibule, pour y accéder il faut donc contourner le compluvium, ce bassin qui recueille les eaux de pluie, quand il pleut ! Après un court instant d’hésitation, Théophile passe par la droite, car suivre sa main gauche, la sinistra, aurait pu être d’un mauvais présage.
   
Ces superstitions des anciennes religions l’agacent, il les trouve justes tolérables chez les vieilles femmes. Pourtant, lui, un intellectuel, un lettré, il y succombe souvent, trop souvent à son gré.

Il n’a fait que quelques pas que son attention est attirée par un bruissement d'eau. Instinctivement, il tourne d’abord la tête vers l’impluvium. Pas une seule goutte de pluie n’est tombée sur Alexandrie depuis plusieurs mois, aucune eau ne tombe évidemment dans le bassin. Ce bruit est très léger mais dans le silence de cet après-midi écrasé de soleil, il est clairement audible. Étrange bruit. En absence de son maître, toute cette partie de la villa aurait dû être vide.

Le bruit d’eau se répète, il provient de la partie gauche de l’atrium.

Devoir contourner par la gauche le bassin le fait hésiter un court instant. La curiosité, qu’il auto-justifie par son statut d’intellectuel, l’emporte et le fait marcher d’un pas étonnamment rapide et léger, par la gauche, jusqu’à une chambre, un cubiculum.

Maintenant, le murmure du bruit de l’eau est accompagné de celui d’un chant très doux, assurément une voix féminine.

Deux portières de roseaux humides ferment la pièce. Un étroit écart entre deux tiges lui permet de glisser un indiscret regard.

Obscurité. Juste au milieu, sur le carrelage, une fine bande de ronds de lumière qui se chevauchent. Le jeune savant les identifie immédiatement comme la multiplication de fils de Râ quand la lumière de son ancien dieu, traverse le fin espace laissé entre les deux portières.

Ω Phénomène dû à la diffraction de la lumière

L’obscurité s’éclaircit en pénombre. Le trait de lumière central se métamorphose en ocelles de soleil, reflétés par la fine couche d’eau qui couvre le sol, ils s’éparpillent dans toute la pièce. Théophile admire la création divine.

Pénombre. La pénombre devient progressivement un clair-obscur, à la toute extrémité du trait de lumière, une apparition : des cheveux dénoués, des cheveux auburn. Théophile pense à une nouvelle création divine. Les cheveux ont un prolongement.
Ces longs cheveux, les formes de son corps, cette apparition est une jeune femme.
Une jeune femme nue.

Une jeune femme nue, assise. Théophile recule. Mais revient. Un démon sinistre le fait revenir. Il voit surtout un dos. L’apparition est de trois-quarts dos.

Quelques ronds de soleil accrochent des cheveux qui ondulent au rythme de l’eau qui coule.
L’eau qui coule. Ce n’est plus lui qui regarde : les yeux de Théophile sont asservis à cette eau.

L’eau.
   L’eau.
  

L’eau s’écoule d’une éponge. L’éponge est tenue par une main aussi fine que celle d’Aphrodite. Par une attache déliée, la main est reliée à un bras. Le bras est relié à un buste. Une cuisse, une jambe, un pied. Tous ont une propriétaire, et cette propriétaire n’est vêtue que de ses seules sandales.
   
Assise devant une table de toilette, en chantonnant doucement, la divinité se rafraîchit de cette eau qui coule le long son buste.

Une main droite presse une éponge contre une épaule gauche. Une fois, plusieurs fois.

S’il pense au baptême, cette pensée n’est qu’éphémère. Théophile ne recevra l’eau de ce sacrement qu’au moment de sa mort, comme Constantin, l’empereur converti.

Cette eau est celle de son enfance, celle du Nil sacré. L’eau de la première création « C'est de l'eau que sortent les bras pour qu'ils élèvent ce dieu. ». Il boirait tout le Nil s’il ne se retenait pas.

L’odeur du roseau humide les avait occultés, mais maintenant il perçoit clairement les effluves enivrants des fleurs de troènes qui ont servi à parfumer l’eau qui coule. Les fleurs qui sont chantées dans le cantique des Cantiques.

Un dos, une cuisse, une jambe, un profil, la grâce des mouvements, Théophile est déjà amoureux fou.

Il veut épouser cette jeune femme.

Des paroles de son maître lui reviennent : « Ma nièce va venir vivre avec moi ».

Ce corps merveilleux qui est devant ses yeux ébahis ne peut appartenir qu’à la nièce du maître.

Un instant les yeux se libèrent de l’eau. Ils se posent sur les pieds. S’il osait, c’est lui qui laverait ces pieds. Il les mangerait crus. S’il pouvait, c’est allongé à plat ventre qu’il caresserait le galbe parfait de ce divin pied. Quelle finesse ! Autour des pieds, des sandales. Elles sont curieusement semblables aux siennes, en plus fines. Ce ne sont pas des calceoli, ces sandales ordinaires mais des baxae ! La seule autre femme qu’il ait vu porter des sandales semblables est Hypatie, la très grande conservateur de la très grande bibliothèque d’Alexandrie.

Une intellectuelle ! La fougue de son amour naissant se rationalise et s’accroît de quelques degrés supplémentaires.
Il s’imagine déjà lui exposer ses brillantes recherches, lui faire admirer la pertinence de ses déductions, les mystères qu’il résout. Elle pourra l’admirer.

Cette eau qui coule sur cette épaule est déjà la toilette de sa fiancée. La même toilette qu’elle fera juste avant leurs épousailles.

Voir les commentaires

Le Divin parfum des Mages – Chapitres

31 Mai 2025, 18:08pm

Publié par Jean-Pierre FORESTIER

« Jean-Pierre Forestier est reconnu pour sa connaissance approfondie des produits cosmétiques et pour sa capacité à mêler poésie et technique dans ses analyses »

Et si les trois Mages étaient des parfumeurs ?
Et si ces parfumeurs avaient inventé un parfum de longue vie ?
Et si Euphrosine, médecin à Éphèse, avait pu profiter des bienfaits de ce parfum ?

Un port. Des odeurs.
          Éphèse est d’abord un port, un grand port, un port plus grand, plus majestueux que celui de Patara. Mais au-delà
des voiles et des mâts, j’y ai retrouvé la même lenteur enfiévrée. J’y ai entendu les mêmes claquements des cordages au vent, les mêmes cris des marins qui s’interpellent.

          Le temps était maussade, nous déjeunâmes dans l’entrepôt, accoudés aux anciens comptoirs.
Copieux, « comme il convient à des jeunes gens de votre âge. » avait précisé Larthia en nous servant, encore fumant, son fameux brouet de gruau d’orge aux légumes et au lard.

Le Divin parfum des Mages 03 -
Cornelius

          Tlos n’étant finalement pas disponible, c’est accompagnée de Cornelius qu’après la pecumia, je retournais au port, à l’accueil de la ghilde.
         Moins perspicace que Cléobuline, n’étais-je pour lui que la sœur de Tlos ? Était-ce simplement la liberté de la femme de décider ?

          Éphèse. Éphèse, cité du Beau et de la Femme. J’attendais. Depuis combien de temps j’attendais, je ne savais pas, et pourtant je restais détendue, paisible, sereine.

 

          J’étais prête à être examinée. 
Le médecin était une étudiante en dernière année de médecine, une de ces auxiliaires du Temple dont m’avait parlé Cornelius.          L’examen fut complet. Résultat : j’étais bonne pour le service au Voluptariaseîon.

 

Le Divin parfum des Mages 06 -
Visite écourtée d’Ephese

      Éphèse.
J’attendais.
Paré de ma palla presque blanche au, très, fin galon réglementaire et chaussée de mes baxae intermédiaires, j’attendais. Soigneusement peignée, j’attendais.
Mise en beauté par juste ce qu’il fallait de fards et de rouges, j’attendais.
Mise en parfum par juste ce qu’il fallait de fumée sous mon chiton et d’onguent sur mes bras et ma gorge, j’attendais.

Le Divin parfum des Mages 07 -Miel et parfums

          Nous n’en sûmes pas plus ce jour-là sur les liens de parenté de cette Arsinoé. Nous n’avions pas fait plus de trois cents pas sur la voie ouverte par son époux que la prévisible pluie coupa nette la généalogie de la dynastie des Ptolémée.

          Une giboulée.

 

          Après que nous ayons tous bu un peu de cette boisson effectivement insipide, notre hôte reprit :
- C’est ici que se déroule la première phase de notre création, la création du parfum de chaque femme, la sublimation olfactive de la femme.
- Une femme, un parrrfum.

Le Divin parfum des Mages 09 – Triangle

          Les linges « d’avant » humectés de notre odeur, le Parfumeur repartit avec son butin parfumé.
La deuxième étape nous appartenait, à Cléobuline et à moi.
          Fallait-il que je regarde Tlos ? Non. Sa présence m’était suffisante.

 

 

   Seule. J’étais seule. De nouveau seule.
Seule, avec juste le goût de Tlos sur mes lèvres.
Seule et étourdie par tout ce qui devait aboutir à la création des parfums de ma sublimation olfactive.

Étourdie par les ébats triangulaires.
Étourdie également par la foule éphésienne qui avait maintenant envahie toute la voie de Lysimaque. Seule et désemparée.

        Le drap était peut-être propre, mais usé. Les coussins, qui étaient moelleux et en tissu dans la cellule de ma première grande dévotion au Voluptariaseîon, n’étaient ici qu’en simple et rude jonc.
    Le cruchon ne contenait qu’une bière ordinaire. Pas de gâteaux, ni de figues séchées, les seules friandises étaient juste quelques petits morceaux de pain d’orge.

         Une digne qadishtu m’avertit que la Femme Sacrée de haut rang que je devais rencontrer était souffrante. Il me fallait attendre sa remplaçante. Présentement Elle glorifiait Cybèle.
         Une pecumia me fut apportée. Dans le tourbillon dans lequel j’avais été emportés depuis mon arrivée à Éphèse, je fus surprise de ne pas retrouver les saveurs de légumes et de lard !

 

          Très satisfaite de cet enchaînement de raisonnements, c’est vers les baklavas que l’entu dodue tourna son regard, puis avança doucement la main. Ces friandises auraient-elles le pouvoir de faire céder à la tentation de la gourmandise ...

« À ton âge, compte au moins trois fois par semaine … plus, ma belle, c’est mieux … Ce n’est qu’une moyenne… Laisses-toi simplement guidée par les phases de ton mois lunaire. Si tu veux « pratiquer » ton amoureux avec le maximum de plaisir, pour toi…

 

 

 

          Tout en laissant doucement redescendre sa main, depuis les cieux vers le plateau de gâteaux, la Femme sacrée due voir une interrogation dans mon regard. Elle la traduisit par : ...

Le Divin parfum des Mages 16 – Cléobuline

          Dans le flou de la vision de ses formes voluptueuses, je repensais à tous les précieux conseils prodigués par la divine Oupis. Par Cornelius, je connaissais la nature mercantile des arrangements permettant de devenir une nièce de miel. Je regrettais de ne pas avoir demandé plus de précisions sur ...

Le Divin parfum des Mages 17 –
Amazones

          C’était par pure politesse que j’avais répondu « avec grand plaisir » quand, le jour de mon arrivée, Cornelius m’avait proposé de nous accompagner moi et mon cher « frère » dans mes futures visites d’Éphèse.

Le Divin parfum des Mages 18 –
La politique

Les Amazones disparues de la vue et de l’esprit de Tlos, Cornelius pouvait continuer de nous guider.
          Il nous guida, nous eûmes toutes les présentations de toutes les institutions éphésiennes. Leur complexité ... 

Le Divin parfum des Mages 19 –
Espiègleries

          Après cette belle phrase, Cornelius d’un regard circulaire chercha des éloges, quand il les eu trouvés, il continua par une redite de pure rhétorique.

- La Beauté est le début de la Liberté. Mais ce n’est qu’une étape. La suivante, primordiale ...

Le Divin parfum des Mages 20 –
Ghilde des peintres

          En route vers la Ghilde des peintres, nous n’échangeâmes que peu de mots. La raison de ce silence était peut-être un estomac bien plein de brouet au fantomatique lard et aux légumes, dont un au moins était du navet.
Peut-être aussi que notre regard était absorbé par la coquetterie des Éphésiennes que nous croisions, et qui au fur et à mesure que nous nous rapprochions ...

Le Divin parfum des Mages 21 –
La Beauté

          De cellule en cellule, la visite continua.
« Les peintures des tuniques sont bien davantage que le reflet de l’âme des femmes, dans leur grande diversité, ces peintures expriment à la fois les mystères de la naissance et du plaisir féminin, l’origine et le futur de l’humanité. »

Le Divin parfum des Mages 22 –
La Beauté universelle

Rallié à nos arguments sur la séduction, et parfaitement apaisé, le héron proposa : « Restons-en à la Ghilde des peintres et à la beauté des tuniques des Éphésiennes. Pour le troisième niveau, patiente, Tlos, j’y viendrai plus tard.
Suivez-moi je vais vous en montré l’universalité de la Beauté. »

Imperturbable, Tlos ne regardait que Crambuse depuis que nous étions revenus de notre visite dans le temps. 
- Le troisième niveau est celui de la Beauté sociale, glissa timidement le héron en vérifiant par un long silence que nous n’allions pas, Cléobuline et moi de nouveau nous lancer ...

          Les battements des manches-ailes rapidement apaisé, après avoir tourné une tête de droite puis de gauche comme s’il venait d’apercevoir dans l’onde transparente un brochet ou un pâté de porc, qu’il dédaignerait l’une comme l’autre, le héron peintre s’apprêtait à reprendre la parole avant que des questions fusent.     
 Mais peu sensible aux délices ...

 

INV PRSTT EVSB, suivait la date et une mention supplémentaire : OBSRV

La digne qadishtu de l’accueil relut l’ostracon que je lui montrais puis me détailla des pieds à la tête.

- Tu es une fille !

 

          Plus aucun dévot ne sortait des thermes. Suivant les conseils avisés d’Oupis, l’entu dodue, j’étais là, pour m’entraîner. Mes fruitions avec le pèlerin au parfum herbacé n’avaient été qu’un pâle plaisir. Ce plaisir s’était davantage ...

          Le matin, l’orage avait frappé Éphèse, mais en s’enfuyant, il avait débarrassé le ciel de tous ses sombres nuages. 
Malgré le temps encore un peu frais et un très léger vent du Nord, nous pûmes profiter d’une éclaircie pour déjeuner sur la terrasse avec vue sur ...

 

« Avec le plus grand plaisir, Euphrosine. En réalité, tu n’es pas vraiment ma sœur, n’est-ce pas ! »
          En répondant ainsi à mon invitation, Tlos avait arrêté net la main qui était en train ...

          Quatre lunes exactement avaient traversé le ciel depuis que nous avions livré nos odeurs.
          Pour arriver ensemble chez le Parfumeur, nous nous étions donné rendez-vous tôt le matin à un carrefour.

 

 

- Les Rrrrêv-Pat ! », repris le commis, après un silence qui convient après une sentence aussi puissante que « Une femme sans parfum est une femme sans avenir. »
- Avec Monsieur Lanfus nous ajoutons à la mise en beauté et en élégance, .... 

- Nos prrrrodigieuses crréations. », roula joyeusement le commis, visiblement heureux que la discussion rebondisse.
- En réalité, Prince et Princesses, je vous le dis à vous, qui semblez vous intéresser aux fragrances et à leur pouvoirs, avec Monsieur Lanfus, nous avons un Grand Œuvre.

- Les rrrois mages !
- J’y reviens Monsieur Lanfus. »
          Rassuré, le commis quitta la boutique. Nous pouvions imaginer que c’était pour aller commander les repas qui s’accorderaient avec nos propos ...

 

Le Divin parfum des Mages 33 –
Le Parfum

          J’entretenais depuis longtemps une correspondance suivie avec deux de mes confrères parfumeurs. L’un d’eux officiait en Haute Égypte, terre des parfums, l’autre dans la lointaine Perse où, outre ses fonctions de parfumeur, il avait le rang de mage pour sa grande science en astronomie et en astrologie.

 

          Fuyant les jérémiades de son épouse, le mage perse restait nuit et jour dans son observatoire.
Cette minuscule étoile, il n’y avait prêté qu’une attention distraite. N’était-ce pas qu’un moucheron attiré par un reflet de la lune ? Mais le lendemain, ...

 

Le Divin parfum des Mages 35 –
La Quête

          Rapidement, nous nous rendîmes compte que Joseph était un homme de bien.
Bien entendu, il savait qu'il était déjà âgé et qu'un certain Gabriel faisait une cour assidue à son épouse. Mais n'était-ce pas le revers de la médaille quand Dieu vous a doté d'une épouse jeune et jolie ?

- Mais, il me semble que voici notre repas. Serait-ce un pâté en croûte bien croustillant, pas de ceux de popinae, mais farci de chair de faisan et de paon, de jambon bien gras et de tétines de truie ? et à la mode parce qu’il fait les délices de notre empereur.  

« Je suis heureux que vous vous intéressiez à toutes les odeurs, et à toutes les informations qu’elles peuvent porter. Mais assez de discours », dit notre hôte, en lançant un surprenant regard sombre vers celui qui était encore quelques instants auparavant le ...

 Le Divin parfum des Mages 39 –
Venustas

« … Si, dans sa plus haute période lunaire, la dame est sous le charme du cuir musqué, pendant les autres périodes, elle recherchera davantage la rassurante maturité encore robuste du sous-bois herbacé. »
          Cléobuline et moi avions échangé des regards faciles à traduire : ...

Le Divin parfum des Mages 40 –
Séduction et compétition

Tlos donna un signal, le discours devait avoir seulement réveiller son appétit, sans un mot il choisit un nouveau coquillage. Cléobuline pu enfin avaler son mouillon. Chacun partit dans ses pensées.
          Tout en prenant une moule, je repensais à d’autres saveurs

- Les rrrois mages !
- Merci de ce rappel, Monsieur Lanfus. Merci aussi, Princesses et Prince, pour la pertinence de vos remarques. De toutes les odeurs que nous venons de passer en revue, même celle du pouvoir, même celle de la beauté, aucune de ces odeurs n’est comparable au parfum de la jeunesse.

« Mes chers amis parfumeurs. J’ai une grande nouvelle à vous annoncer : Au commencement, … »
C’est en prononçant ces mots que Balthazar jaillit dans la salle de réception de la domus où nous étions hébergés.

« Suivait le verset, déjà connu, où Adam et Eve comprirent qu’ils étaient nus et pour se couvrir ils confectionnaient des pagnes en cousant ensemble des feuilles de figuier.
Le dernier feuillet ne présentait également aucun changement,

 

Le Divin parfum des Mages 44 –
Le Divin parfum

          Balthazar nous avait invités à le suivre jusqu’en Égypte.
          Pour mieux nous en convaincre, il avait cité un autre verset de la Genèse du Livre de ses amis Juifs selon lequel la terre d’Égypte est arrosée comme le jardin de l’Éternel.


Le Divin parfum des Mages 45 –
Apocalypse

- Souvent, nous hésitions à commercialiser le Parfum, quand, récemment, … » Repris Gaspar
          Hésitation. Le yeux du maître se dirigèrent vers Lanfus avec qui il continuait à ne correspondre qu’avec le regard.
          Après les quelques secondes nécessaires à ...

 

 


Le Divin parfum des Mages 46 –
REDI

    Sans beaucoup de conviction nous continuâmes la visite d’Éphèse.
Je ne me souvins d’aucun monument particulier, ni même de temples ou de palais. Je ne me souvins que de ce moment où des Amazones apparurent au lointain.

 

- En vérité, …
          De perçant, le regard était devenu suppliant. Allais-je vraiment connaître la vérité, ou seulement une vérité arrangée ?
… avant que le Divin enfant ait huit semaines, nous avions fini d’accorder les notes de tête, de cœur et de fond. Mais …
- ?

Le Divin parfum des Mages 48 –
Élément complémentaire

- Fine analyse, Princesse. Vous êtes bien la nièce d’Agasiklès de Patara. Le crottin d’âne est incompatible avec Éphèse ; son odeur interférerait détestablement avec les parfums musqués et encore plus avec la finesse des ambrés.

« Ah, si nous prouvions retrouver Marie ! », avons-nous lancé de concert, Monsieur Lanfus et moi, aussi fugacement que stupidement !
Pourtant, un jour où, comme nous le faisons régulièrement, Monsieur Lanfus était sur le port, ...

 

Vers
Le Divin parfum des Mages 50 –
Rencontre

          Un peu abasourdie par cette révélation, je ne pus qu’ajouter :
- Aurai-je le même parfum de nature que Marie, la mère de Jésus, au moment où Jésus a rejoint le monde des humains ?
- Vous êtes certainement la femme dont le parfum ...


Le Divin parfum des Mages 51 –
La faveur

- Merci Princesse. Grâce à vos odeurs, vous et moi, nous allons vivre longtemps.

- Vous et moi ?

 

Théophile vient de finir de lire l’ensemble des rouleaux du Manuscrit lycien que lui a confié la prêtresse à coiffe d’épervier.
Il s’interroge sur l’intention d’Euphrosine de témoigner sur « un monde en train de disparaître », comme il est indiqué en marge du premier rouleau.

À travers tous ces mystères plus ou moins ..


Le Divin parfum des Mages 53 -
Aperlae

       Cette journée avait été très chaude. La fraîcheur commençait seulement à pénétrer les rues.
Devant les Éphésiens débonnaires, en riant nous nous étions arrosés en projetant l’eau que crache les trois lions de la fontaine adossée au théâtre.

Le Divin parfum des Mages 54 –
Amalthée

Le professeur Soranos lui-même m’avait m’examiner.
Il quittait de temps en temps sa chère villa des environs d’Éphèse.

On raconte que cette villa a jadis été construite et décorée par le même ...

 

Le Divin parfum des Mages 55 
Sauvée mais stérile

 

          Je me souviens du moment où Tlos est venu se coucher derrière moi. Aussi démunie que la première femme de l’humanité, j’étais couchée en cuillère sur un lit.

Je venais d’accoucher.

Le Divin parfum des Mages 56 –
Atropos

« Je les entends approcher.
J’ai entendu Chrysostome hurlé « sorcière » et « prostituée ».

Ils m’ont décapitée !
Il y a bien longtemps, quand j’étais une médecin respectée et glorifiée, les ...

Le Divin parfum des Mages 57 –
Épilogue

          Euphrosine a été enterrée selon le rite chrétien.
Les pelles et pioches que les fanatiques avaient apportées comme armes leur ont servi à creuser la tombe, là dans le jardin pierreux du professeur Soranos.

 

 

          En réalité, je connaissais Maxime bien avant de l’avoir rencontré. Je le connaissais partiellement et indirectement.

Depuis déjà longtemps, très longtemps, j’étais une divine entu mais avant tout, j’étais une médecin cheffe de l’Artémiseîon.
C’est à ce titre qu’il me revient de témoigner sur la succession des événements funestes qui ont avili la Beauté à Éphèse.

 

 

 

De nouveau dans une salle de l’Artémiseîon.

- Je vous ai réunies dans l’urgence car, comme vous le savez sans doute déjà, Aelia a disparu.
- … !

 

Réunion extraordinaire dans l’Artémiseîon

- Aelia est de nouveau entre nos murs. Euphrosine l'a soignée, elle nous dira dans quelles circonstances. Ce n'est pas toi, notre espion, qui es à l'origine de ce retour, mais tu nous diras ce que tu sais ?

 

Deux lunes plus tard, pendant la réunion, je fis part à l’assemblée que d’une part toutes les plaies et irritations étaient résorbées et d’autre part qu’Aelia n’avait pas eu ses règles.

 

          Le temps passa sans qu’aucun indice puisse ne nous laisse présumer que le monde pouvait s’écrouler.
          Comme prévu, et fort heureusement ; Théodose était revenu à Éphèse. Bien que devenue très chaste, Aelia avait accepté des fruitions reproductives.
Trente-cinq lunes plus tard, un fils, Flavius Arcadius, était né.

Voir les commentaires

Le Divin parfum des Mages 64 - Théophile

2 Avril 2025, 09:28am

Publié par Jean-Pierre FORESTIER

En marge, au début de son manuscrit, Euphrosine avait averti le lecteur :
Cum venusto evanuerit, mundus corruet.

Quand la Beauté (d’inspiration féminine) disparaîtra, le monde s’écroulera.
Le monde s’est écroulé.
Selon Euphrosine, Aelia aurait outragé la Beauté par ses débauches.
 

 Le courroux des dieux n’a pas tardé à se manifester. Ce ne fut pas un courroux jupitérien, mais une débâcle sur l’Olympe et une capitulation devant Théodose.

Le moyen qu’utilisa cet empereur est celui des faibles. N'y a-t-il pas de manière plus vile mais efficace pour parvenir à l'écroulement du monde que de fanatiser une partie de la population contre une autre partie de leur semblable ? Cela porte un nom : l'intolérance.
Ce monde disparaissant sur lequel Euphrosine a voulu témoigner était celui de la tolérance.

          Selon les instructions de son maître, un accord financier fut conclu avec l’entu coiffée d’une tête d’épervier.
   Tous les rouleaux remplacèrent le foin des étuis que Théophile avait apportés avec lui.

 

Le retour vers Alexandrie se passa sans tempête ni pirate.
Il profita de ce temps libre pour relire les différents manuscrits qu'il avait lus, résumés et adaptés.
Il relut aussi les notes qu'il avait écrites pendant son voyage aller. Certaines d'entre elles ne l'auraient-elles pas influencée dans sa transcription du Manuscrit lycien ? Il ne le nie pas !
Il sourit de son arrivée mouvementée à Éphèse.

« C'était une après-midi de grande chaleur, comme le connaît quelquefois Alexandrie. … » commençait les diverses et variées émotions qui jalonnaient les deux journées précédant son départ d'Alexandrie.

L’eau avait guidé son émotion la plus puissante, celle de sa rencontre avec la nièce de son maître, Hatchepsout, surnommée Hatchy.
Coïncidence : comme Euphrosine, Hatchy étudie la médecine. 

À présent, son espérance la plus puissante était celle qu’avait fait naître son maître. À son retour à Alexandrie, pour le plus grand bonheur de Théophile, Hatchy devait le demander en épousailles. 

La lecture du manuscrit et la pratique des batailles de Vénus prodiguées par l’entu à tête d’épervier avaient fait du lettré alexandrin un homme, un homme parfaitement capable de créer un couple, un couple où Hatchi et lui-même seront heureux dans l’harmonie du Maât, et de celle de Dieu.

          L’immensité de la mer facilite le vagabondage de l’esprit. Théophile s’interrogeait sur le culte pratiqué à l’Artémiseîon quand le prophète Osée lui rappela que « Le peuple qui ne comprend rien court à sa perte ». Osée posait cette sentence après avoir averti : « Mais je ne punirai pas vos filles pour s'être prostituées, ni vos brus qui vivent dans l'adultère. ».

Tout à la joie de retrouver sa promise, Hatchy, le jeune lettré rapprocha les paroles d’Osée des conseils que prodigue Ovide dans L'Art d'aimer : il est préférable à l'amant de fermer les yeux sur les infidélités de son amante.
Prudent, aussitôt que sa nef abordera les quais d’Alexandrie, il enverra un coursier prévenir de son arrivée. Il pourra ainsi tranquillement accomplir toutes les formalités de débarquement, et aussi permettre à un éventuel amant d’Hatchy de disparaître discrètement ! 

 

 

Fort de cette sagesse conjugal, Théophile vit monter, avec joie, au loin la lumière du phare de sa chère ville, Alexandrie.

Voir les commentaires

Le Divin parfum des Mages 63 - Théodose

29 Mars 2025, 18:56pm

Publié par Jean-Pierre FORESTIER

          Le temps passa. Aucun indice nous laissa présumer que le monde pouvait s’écrouler.
 Comme prévu, et fort heureusement, Théodose était revenu à Éphèse. Bien que devenue très chaste, Aelia avait accepté des fruitions reproductives.
Trente-cinq lunes plus tard, un fils, Flavius Arcadius, était né.

Dans la joie d'accueillir un fils, cette naissance quelque peu prématurée ne suscita aucune remarque.
À la lettre de remerciements élogieux, portée par le gouverneur lui-même, était joint un don. Contrairement à ce qu’avait présumé notre ancienne grande entu, selon l’entu comptable, ce don était très important, sans que nous n’en sachions ni l’ampleur ni la nature. La Banque d’Asie a le culte du secret !

Dix-huit années de plus passèrent tranquillement, la plupart d’entre nous avait oublié jusqu’au souvenir de ce qui aurait pu mettre le Beau en péril.
Mais que sont dix-huit ans pour l’éternité divine ?

- Théodose revient à Éphèse !
       C’est par cette exclamation que la grande entu, commença notre réunion hebdomadaire.

- Notre empereur Théodose a tout naturellement choisi Éphèse pour nous présenter ses deux fils.
Sept ans après Flavius Arcadius, Aelia Flacilla a enfanté d’un second fils, Flavius Honorius.

Pour les plus jeunes d’entre vous, Aelia Flacilla est cette pèlerine, celle qui a honoré Éphèse et notre Artémiseîon en venant y faire éclore sa fécondité. 
Elle a rejoint le royaume des ténèbres peu d’années après la naissance de Flavius Honorius.

L'empereur sera accompagné de sa nouvelle épouse, Aelia Galla, fille de Valentinien Ier.

Pour marquer l’honneur de cette visite, financée par la Banque d'Asie, la municipalité a immédiatement mis en chantier une fresque glorifiant l’événement.
Notre Artémis-Cybèle sera au centre. Pour éviter de froisser nos hôtes, ses multiples oves seront recouverts par une tenue « à la romaine ».
L’empereur Théodose sera à sa droite, Aelia Galla à sa gauche.
Seront également représentés, d’un côté, Honorius et Hercule et de l’autre côté Arcadius et Athéna.
D’après le gouverneur d’Asie, nous devons nous réjouir ; l’Empereur profiterait de ces présentations pour annoncer une grande nouvelle à tout l’empire romain.

     Une sourde inquiétude me gagna.
Le retour de Théodose sur les lieux de débauche de la mère des futurs empereurs ne rappellerait-il pas aux dieux qu’il avait un jugement à rendre ? 
Sur la balance divine, le plaisir d’Aelia avait-il définitivement compensé l’offense faite au Beau ?

L’accueil d’Éphèse est à la mesure de l’événement, impérial !

La voie des marbres, tracée par Lysimaque, a été recouverte de tapis.
Dans la cité de Cybèle, tout ce qui se comptait en fleurs a été cueilli ; elles sont maintenant pétales et ils seront lancés par un millier de jeunes filles habillées de blanc. D’autres portent des arceaux fleuris au-dessus de leur tête

Les Courètes en grand uniforme forment une haie dès le ponton de débarquement. Certains ont eu quelques difficultés à entrer dans leur cuirasse.
En hâte, les peintres de la Ghilde ont rafraîchi les tuniques des Éphésiennes.
Du vin, dilué, coule de la fontaine aux quatre lions.
Les éminents magistrats de la cité ont blanchi à la craie leur toge à bande de pourpre. Assis sur leur siège curule, ils trônent sur une estrade.
Le livre d’Histoire s’ouvre sous nos yeux. 

Les portefaix hissent le palanquin sur leurs épaules. Le cuir, depuis le gilet jusqu’à leur minuscule jupe, luit au soleil. Ils sont au moins cinquante et la charge leur paraît lourde. Les muscles se tendent, les poils des torses frémissent, les Éphésiennes aussi.

Théodose et sa nouvelle épouse, Aelia Galla, entrent dans Éphèse.
Arcadius et Honorius suivent tous les deux sur le même quadrige de quatre chevaux blancs.
Des envols de colombes, et de quelques pigeons blancs, précèdent le cortège.
Les oiseaux volent vers ma gauche ! N’est-ce pas un sinistre présage ?

Euphorie de la fête.

Du haut d’une estrade, la cuirasse de Théodose scintille au soleil. Il va parler.
Roulement de tambours.
Silence.

Théodose parle.
Il présente au monde ses deux fils.
« Arcadius Flavius, fils de Théodose et de feue Aelia Flacilla.
    Je ne puis retenir un petit rictus qu’heureusement personne ne surprend.

… et Honorius Flavius, égalemen fils de Théodose et de feue Aelia Flacilla. »

          Il avait fallu pas moins de sept années pour que ce nouveau fils naisse ! Mais honni soit qui mal y pense !

Acclamation de la foule.
Nouveaux roulements de tambour.

Nouveau silence.
« En héritage, Arcadius recevra l’empire d'Orient et Honorius recevra l'empire d’Occident. »
    Délire de joie, évidemment orchestré par des meneurs soigneusement répartis dans la foule par les grammateus.

 

        Banquets.
        La Beauté règne.

« Quand la Beauté disparaîtra, le monde s’écroulera. »
Les dieux ont tranché, dix-huit ans plus tôt, la débauche d’Aelia n’a pas fait disparaître la Beauté. Son plaisir honorait le Beau.     

 Pourtant, une inquiétude persiste au fond de moi-même.
Le faste qui apparaît sous mes yeux ne serait-il qu’un dernier sursaut de la Beauté ?

          Stilicon demande à me rencontrer.
Ce Vandale, qui devra veiller sur les deux fils de Théodose, veut, à la demande de son impérial maître, en savoir davantage sur le miracle qui a permis à feue l’impératrice de bénir son ventre.
     Mon sang se glace dans mes veines. Heureusement, il n’existe aucun compte-rendu de nos réunions concernant l'inconduite d’Aelia. Je note que pour un Chrétien cette fécondation inespérée ne peut être qu’un miracle.
     L’empereur souhaiterait que des actions de grâces soient célébrées à Éphèse selon les rites de la Sainte église catholique.

     Humble médecin, je ne peux rien ajouter aux rapports envoyés jadis par l’Artémiseîon.
    Le très chrétien Vandale se défierait-il de Cybèle ? Les pratiques utilisées dans le traitement de la fécondité sont-elles idolâtres ?
Peut-être pas. Mais à mon trouble, ces interrogations ont dû lui apparaître et devenir des doutes !
Je sais que Stilicon lui-même et ses principaux officiers ont goûté les plaisirs sacrés du Voluptariaseîon. Selon le protocole, des nobles naditu auraient dû être leur partenaire de fruition. Mais les Vandales s’étaient présentés soi-disant à l'improviste. Auraient-ils recueilli des confidences post coïtale d’une imprudente qadishtu ou leshtitaritu ? N’est-ce pas ces divulgations que craignaient la grande entu ?

          Depuis sa taille de géant, Stilicon insiste :
- N’étiez-vous pas cheffe médecin au moment où le miracle se produisit ?
       Il m’est difficile de le nier !
- Oui, en effet.
     De derrière une large mèche blonde, des yeux scrutateurs me traversent.
- N’avez-vous pas conservé des rapports médicaux ?
        Le monde s’écroule sous moi. Comme tous les rapports médicaux, les miens ont dû être archivés. Il ne me reste plus qu’à mentir.

- Nous ne conservons pas les rapports de plus de dix ans.
- C’est regrettable. 
     Sans savoir trop pourquoi, stupidement, je rajoute :
- Nous ne conservons pas les rapports concernant les patients décédés !
          L’intonation niaise de ma voix provoque un bref étonnement de Stilicon. Je sais qu’il sait que je mens.
    À mon grand soulagement, il n’insiste pas.
Il me remercie onctueusement et après un demi-tour martial, il se dirige vers la sortie.

Intérieurement, je glorifie Cybèle.

La bienveillante déesse m’abandonne-t-elle ? L’envoyé de l’empereur s’arrête, de même que ma respiration.
Se confondant en amabilités, le géant blond lentement revient vers moi.

- Pour vous remercier de votre assistance dans ce miracle, accompagnez-moi, votre place est dans la tribune d’honneur. 

   L’homme de confiance de l’empereur se place à ma gauche.
- Je vous en prie. Allons-y.
 S’il est mon courtois accompagnateur, je comprends que je suis sa prisonnière !
À notre sortie, sa garde vandale, à la dague bien apparente passée dans une large ceinture en cuir repoussé, nous entoure et avec elle s’envole mon projet de récupérer, et détruire, les rapports médicaux !

Quelques ordres, que je suppose être en vandale, sont lancés.

« Quand la Beauté disparaîtra, le monde s’écroulera. »

Les prêtresses ont crié à la violation d’un temple sacré. Mais n’a-t-il pas déjà été violé jadis par l’assassinat, au sein même de l’Artémiseîon, d’Arsinoé IV, la sœur de Cléopâtre VII, LA Cléopâtre ?
      Quelques eunuques se sont courageusement interposés.
Sous la menace de leurs dagues, les sbires de Stilicon se sont fait remettre mes dossiers médicaux !

Les dieux ont tranché.

Même si la luxure enfiévrée d’Aelia a satisfait son plaisir charnel, la Beauté avait bien disparu !

 

La balance a penché du mauvais côté.

Au regard de la Beauté et de la Liberté qui fécondait Éphèse, Tlos avait prédit que le monde était sauvé pour l’éternité.

L’éternité s’arrêta à cet instant.

Le bras armé des dieux ne fut pas celui des Anges de l’Apocalypse mais celui de Théodose et de ses fils.  

Le monde s’écroula.

Le centre du monde de Cybèle s’écroula le premier.

L’Artémiseîon devint une carrière de pierres. Certaines furent utilisées pour élever des lieux de culte catholique. Les plus belles colonnes partirent pour Byzance.

Le monde de la tolérance s’écroula.

 

Même dispersé, l’esprit bienveillant de Cybèle persiste-t-il encore un peu dans ces églises et dans la cathédrale Sainte-Sophie ?
   
Il me plaît de le croire.

Puisque le monde s’est écroulé, je n’y ai plus ma place.

Maxime a disparu, il ne peut plus me serrer dans ses bras.

Je dois quitter ce monde sans Beauté …

… et d’abord l’Artémiseîon des paysans.

 

Ω La destruction de l’Artémiseîon fut effectuée à partir de 406 sur ordre d’Arcadius, premier fils de Théodose et d’Aelia. Empereur d’Orient, il s’appuya sur l’édit (d’intolérance) de Thessalonique, publié par Théodose en 380, selon lequel
« Nous voulons que tous les peuples que régit la modération de Notre Clémence s'engagent dans cette religion que le divin Pierre Apôtre a donnée aux Romains ».

Alors qu’à l’inverse, en 313, par l'édit de Milan, le tolérant empereur Constantin avait décrété la liberté totale de culte, aux Chrétiens, aux autres Monothéistes comme aux Polythéistes.
Le successeur de Constantin, Julien, revint, mais à titre personnel, au polythéisme.

Ensuite, à partir de Jovien et jusqu’à Théodose, les empereurs furent des Chrétiens tolérants.

Voir les commentaires

1 2 3 4 5 6 7 8 9 > >>